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N° 73.

Lettre du maréchal Bessières, duc d'Istrie, au prince Berthier, major général.

Monseigneur,

Valladolid, le 6 juin 1811.

Je vous ai écrit depuis deux mois, pour vous faire connaître la situation de ce pays. Quels que soient les rapports que l'on fasse à l'Empereur des différents points de l'Espagne, il n'en est pas moins positif que je dis la vérité, et que les affaires sont partout les mêmes. Il est temps de prendre un grand parti. L'armée du nord se compose de quarante-quatre mille hommes, il est vrai; mais, si on en réunit vingt mille, il n'y a plus de communication, et l'insurrection va faire les plus grands progrès. La côte sera perdue jusqu'à Bilbao. Nous manquerons de tout, parce que ce n'est qu'avec la plus grande peine que nous vivons au jour le jour. L'esprit de ce pays est affreux. Le départ du Roi pour Paris, la retraite de l'armée de Portugal, et sa marche sur le Tage, l'évacuation de tout le pays, même de Salamanque, tout cela monte les têtes à un point difficile à exprimer. Les bandes grossissent et se recrutent sur tous les points avec la plus grande activité.

J'ai eu l'honneur de vous parler dans plusieurs de mes lettres de cet état de choses. Je n'ai rien à me reprocher, Monseigneur; je ne cesserai de vous en parler le service de Sa Majesté le veut, ses intérêts me

:

le commandent. J'ai cru devoir, en attendant, me mettre en mesure. J'ai donné l'ordre au général Bonet de se porter sur Léon, en gardant le col de Pajarès pour menacer de tomber sur ce qui chercherait à déboucher par Oviedo, le long de la côte ou dans la Castille.

J'envoie un bataillon et la cavalerie du général Wathier à Salamanque. Je réunis ici quatre régiments. Au premier signal, j'appellerai toutes les troupes de la garde, soit pour agir contre quiconque déboucherait contre moi, soit pour me porter au secours du duc de Raguse, ou de Madrid. Si je suis obligé de prendre ce grand parti, il ne faudra pas, de quelque temps, compter sur les communications. Vitoria, Burgos et Valladolid sont les seuls points que je puisse garder. Cependant je ne lèverai les postes intermédiaires entre ces trois points qu'à la dernière extrémité.

Je vois avec regret le temps qu'il me faut pour réunir les troupes, et le peu de moyens que j'ai pour garder fortement Santander, qui est, sous tous les rapports, un mauvais poste qu'on ne peut défendre qu'en le couyrant de beaucoup de troupes.

Monseigneur, parlez de l'Espagne; on fait illusion à l'Empereur. Ce n'est plus d'une bataille contre les Anglais que dépend la pacification de la Péninsule. Si les Anglais sont les plus forts, ils la livreront ou la recevront. A nombre égal ils la refuseront, à plus forte raison s'ils ne sont pas les plus forts. Ils ne la donneront point en plaine: s'ils la perdent, ils ont le Portugal pour retraite; et, en Portugal, ils ne voient que leurs vaisseaux.

Tome I.

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Tout le monde connaît le mode vicieux de nos opérations. Tout le monde convient que nous sommes trop disséminés. Nous occupons trop de pays; nous usons nos moyens sans profit et sans nécessité; nous tenons à des rêves. Cadix et Badajoz engloutiront toutes nos ressources: Cadix, parce qu'on ne le prendra pas; Badajoz, parce qu'il faut une armée pour l'appuyer. Il faut détruire celui-ci et renoncer pour le moment à l'autre. Il faut se resserrer, avoir des points d'appui pour nos magasins et nos hôpitaux, et regarder les deux tiers de l'Espagne comme un vaste champ de bataille, qu'une victoire nous donne ou nous fait perdre, jusqu'à ce que nous ayons changé de système et que l'on veuille véritablement conquérir et pacifier l'Espagne. Nous n'avons personne sur la côte depuis Barcelone jusqu'à Vera; Valence est l'entrepôt de tous les insurgés du nord et du centre, et nous faisons le siége de Cadix!

en

Si je me trompe dans mon calcul, et que je passe core pour un homme timide, vous vous rappellerez que j'ai l'habitude de calculer les chances; mais que, quels que soient les événements, je suis ensuite le plus tenace. Les conséquences de tout ceci peuvent être irréparables, s'il n'est rien changé au système actuel.

Il faut se dépêcher de renvoyer le Roi à Madrid. Son départ a fait bien du mal; on aura de la peine à le réparer.

Je vous envoie mes rêves; n'y voyez que la passion du bien.

Je suis avec respect, etc.

Signé MARECHAL DUC D'ISTRIE.

:

N° 74.

Arrêté.

Au quartier général de Valladolid, le 5 juin 1811.

Nous, maréchal d'Empire, duc d'Istrie, colonel général de la garde impériale, général en chef de l'armée du nord de l'Espagne;

Considérant que les mesures de clémence par lesquelles nous nous étions flatté de ramener le peuple à la soumission, et d'éloigner de lui les maux qu'une plus longue résistance devait entraîner, n'ont eu pour résultat que d'accroître l'audace des insurgés et des parti

sans;

Considérant que les mesures de rigueur doivent être d'autant plus sévères qu'elles ont été plus longtemps différées, et que nous ne les adoptons qu'après nous ètre convaincu que c'est le seul moyen de maintenir la tranquillité dans le pays;

Sur le rapport de l'intendant général, nous avons arrêté et arrêtons ce qui suit:

ARTICLE Ier. Il sera formé, par les soins des municipalités dans les villes, et des chefs de justice dans les villages, une liste de tous les individus qui ont quitté leur domicile, et qui n'habitent pas dans des lieux occupés par les troupes françaises.

ART. II. Tous ces individus seront obligés de rentrer dans le délai d'un mois, passé lequel ils seront réputés faire partie des bandes d'insurgés, et tous leurs biens seront confisqués; il est défendu à tous les fermiers ou

débiteurs, à quelque titre que ce soit, de se libérer ailleurs qu'entre les mains des administrateurs des domaines nationaux.

ART. III. Les pères, mères, frères, sœurs, enfants et neveux de ces individus sont déclarés responsables, tant sur leurs biens que sur leurs personnes, de tout acte de brigandage commis par les insurgés contre les citoyens paisibles, ou contre leurs propriétés.

ART. IV. Si quelque habitant est enlevé de son domicile, on arrêtera sur-le-champ trois des parents les plus proches d'un brigand pour servir d'otages; si cet individu est mis à mort par les bandes, les otages seront fusillés sur-le-champ et sans forme de procès.

ART. V. Tout individu qui s'absentera de sa commune pendant plus de huit jours, à dater de la publication du présent arrêté, sans permission, sera considéré comme ayant passé aux bandes; tous ses biens seront séquestrés, et vendus dans le délai de trois mois; tous les parents au degré indiqué par l'article III seront mis en

arrestation.

ART. VI. Aucun habitant ne pourra plus sortir de sa commune sans être muni d'un passe-port qui lui sera délivré pour un temps limité. Ce passe-port ne sera donné que sur l'attestation de deux personnes domiciliées dans la commune, lesquelles seront garantes qu'à l'expiration du délai indiqué dans le passe-port, celui qui en est porteur sera rentré dans sa commune, Ou aura justifié de sa résidence dans les lieux occupés par l'armée française. Dans le cas contraire, les deux cautions seront arrêtées et mises en prison.

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