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SECOND DIALOGUE

Du Paysan et de son ancien Seigneur.

LE PAYSAN. Je reviens à vous, Monsieur , et c'est pour vous parler encore de cette belle déclaration des droits.

LE SEIGNEUR. Le sujet est aussi intéressant qu'inépuisable.

LE PAYSAN. Oui, Monsieur, mais il me semble toujours obscur, et s'il faut vous parler vrai , je n'ai entendu qu'à demi ce que vous avez eu la bonté de m'apprendre.

LE SEIGNEUR. C'est ma faute, ce n'est pas la vôtre.

Le PAYSAN. Non , Monsieur , l'obscurité me semble dans la chose. Du moins je ne conçois pas cette égalité de droit dans certaines positions , par exemple , suis-je votre égal lorsque vous m'employez dans vos jardins ?....

LE SEIGNEUR. Assûrément, puisque je ne puis pas exiger de vous plus de travail que vous n'en devez , et puisque vous ne pouvez pas exiger de moi plus d'argent qu'il vous en est dû.

LE Paysan. Mais le domestique est-il l'égal de son maître ?

LE SEIGNEUR. Le maître est obligé à un salaire , et le domestique à un service. C'est un contrat dont les devoirs sont égaux, quoique les charges soient diffétentes.

LE PAYSAN. Et le soldat, Monsieur, comment est-il l'égal de son officier ?

LE SEIGNEUR. Ils servent la patrie, l'un au premier rang, l'autre au second ; tous deux ne peuvent être au premier. Si le soldat désobéit, il est un rebelle ou un lâche. Si l'officier quitte son poste , il est un lâche ou un traître. Si tous deux font de belles actions tous deux peuvent devenir célèbres.

LE PAYSAN. J'entends cela 'parfaitement, mais expliquez-moi encore comment l'homme du peuple est l'égal du magistrat ?

LE SEIGNEUR. Rien n'est plus facile. Premièrement, le magistrat est élu par le peuple: secondement, le magistrat exécute les lois du peuple : troisièmement, le magistrat veille à la sûreté du peuple ; vous voyez donc qu'il est l'homme du peuple : il obéit donc au peuple , en même temps que le peuple obéit.

LE PAYSAN. Cela est clair comme le jour; cependant il me revient une difficulté. Lorsque j'ai choisi le magistrat, je l'ai choisi de préférence : donc j'ai trouvé qu'il n'étoit pas l'égal d'un autre ; donc j'ai trouvé qu'un autre avoit moins de droit que lui.

LE SEIGNEUR. Vous avez raison , mais cette égalitélà n'est pas celle dont il s'agit. Ecoutez-moi bien , il faut distinguer les DROITS ; les FONCTIONS, les BIENS , les Qualités.

Les DROITS sont égaux, parce qu'ils consistent dans la part égale que nous avons tous à la propriété, à la sûreté, à la liberté, et à la vigilance des lois : les lois veillent également sur les chaumières et sur les châteaux.

LES FONCTIONS sont inégales , et doivent l'être, parce que si chacun n'avoit pas les siennes bien distinctes , nous serions obligés de les remplir touies à la fois , et

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d'être même en même-temps laboureur , soldat, juge, prêtre, ministre, et roi.

Les BIENS de même , ne sauroient être égaux. Le travail amasse une fortune; l'industrie l'augmente; des héritages l'accumulent; l'économie la conserve. Tout au contraire, le paresseux demeure dans la mendicité, et le prodigue y tombe. Cela ne peut être autrement , quand on partageroit les biens aujourd'hui, demain l'égalité cesseroit.

Mais la plus grande différence que la nature ait mise entre les hommes, c'est celle des QUALITÉE. L'un en naissant, a reçu un grand génie ; l'autre n'a reçu qu'un esprit médiocre. L'un renferme dans son valeur et une activité miraculeuse ; l'autre est venu au monde avec des organes foibles , ou avec un caur pusillanime. Enfin, sur cent mille hommes, il en existe quelques-uns de supérieurs, plusieurs de capables, une foule de médiocres, et un nombre d'ineptes. La société doit juger les talens et les mettre à leur place. Quel. quefois l'intrigue l'emporte sur le mérite ; quelquefois même le mérite trop modeste ou peu sociable , nuit à lui-même ; mais aussitôt qu'un talent ou une vertu sont reconnus, ils sont payés ce qu'ils valent. Une comparaison va vous rendre cela évident. Vous avez plusieurs champs, vous y semez les mêmes grains; ils viennent en abondance dans l'un et-mesquinement dans l'autre. La culture est égale : c'est l'image des lois. La moisson est différente : c'est le résultat , c'est le fruit des qualités.

LE PAYSAN. J'ai tout compris , et l'égalité des droits, et l'inégalité des choses. LE SEIGNEUR. Alors vous comprenez que l'égalité des

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dr sits n'autorise personne à détruire l'inégalité des choses. Depuis le prince jusqu'au manæuvre , chacun doit remplir ses fonctions, chacun doit conserver ses biens , chacun doit faire valoir ses qualités. C'est en cela que consiste l'union de l'ordre et de la liberté. Vivre sans crainte , travailler à son gré, élire ses magistrats , selon les lois , être élu soi-mênie , si on le mérite , voilà les droits de tout homme et de tout citoyen. Désobéir à ses supérieurs légitimes; nuire à ses concitoyens et à ses semblables; voler qui que ce soit et quoique ce soit; blesser, tuer sans être en guerre ou en péril, voilà des crimes , voilà des attentats.

Le Paysan. Encore une petite explication, Monsieur: les fonctions n'étant pas égales, comment saurai - je qu'elle est la plus respectable? comment apprendrai-je à les estimer juste ?

LE SEIGNEUR. Votre demande est déja d'un esprit juste. Je vais y faire une juste réponse.

Les fonctions sont des services publics ou des services particuliers : les services publics sont plus respectables que les particuliers.

Les fonctions supposent des talens rares ou des talens communs; des talens rares sont plus estimables que

des talens communs.

Les fonctions produisent des avantages bornés et vulgaixes , ou des avantages étendus et distingués : ces derniers l'emportent sur les autres dans l'opinion.

Ainsi le respect, ainsi l'estime, doit toujours être en raison de la FARETE' ET DE L'UTILITE'. Un laboureur est un manquvre utile au monde ; mais tout homme peut devenir laboureur. Un soldat est un instrument nécessaire à la patrie ; mais tout citoyen peut devenir soldat. Un grand général d'armée, un grand administrateur, un grand roi , un grand écrivain , sont en même-temps des hommes très - útiles et fort rares. Le fer est un métal important, mais commun. L'or est un métal moins commun et plus recherché. L'église de notre village est un édifice consacré à Dieu, tout de même que l'église fameuse de Saint-Pierre de Rome; mais tous les villages ont une église comme la nôtre , et l'univers n'en a pas de comparable à celle de Saint-Pierre. En un mot, les fonctions et les qualités diffèrent entre elles , comme les richesses : un sac d'écus est fort bon, mais ne vaut pas un sac de louis, et encore moins un sac de diamans.

LE PAYSAN. Je retiendrai vos distinctions, Monsieur. Je me souviendrai sur-tout que les droits sont inséparables des devoirs. Mais pour aider ma mémoire , pourriez - vous me donner un écrit où cela se trouvât en abrégé ?

LE ŞEigneur. Venez avec moi dans la chambre on j'instruis moi-même mes enfans.

Ils montèrent tous deux à un petit sallon, élevé au milieu du jardin et placé loin de tout bruit. Les enfans n'y étoient pas en ce moment. Le sallon avoit , au lieu de tapisserie, une bibliothèque de livres choisis. Parmi plusieurs tables d'étude', on en distinguoit deux qui étoient en marbre. Sur l'une étoit gravé l'abrégé de la déclaration des droits ; et sur l'autre l'abrégé des devoirs correspondans. Voici ces deux abrégés , tel que

les lut le paysan,

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