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Suite de la Géographie universelle.
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E tableau de la Pologne a intéressé les villageois et les philosophes. Empressé de connoître à fond un gouvernement qui semble l'histoire de la féodalité, ou le roman de la chevalerie , un de nos abonnés est venu nous demander quelques éclaircisseinens. Nous allons rapporter ses demandes et nos réponses.

D. Quelle est la composition et la puissance du sénat polonois ?

R. Le sénat polonois est composé des principaux évêques, palatins et castellans du royaume. Les ministręs du roi peuvent assister aux délibérations, mais ils n'ontpas de voix délibérative. Dans l'intervale annuel des dières, le sénat exerce, de concert avec le roi, une sorte de puissance législative; mais ses décrets ne sont que des jugemens, et ils doivent être soumis à la première diète qui les confirme ou les révoque. Quand cette diète cst convoquée , le sénat et le roi forment la première chambre , qui est en Pologne ce que la chambre des pairs est en Angleterre. Il est des jours d'assemblée générale. Le sénat et l'ordre équestre sont réunis alors dans la même chambre, mais dans une place distincte. Les évêques et les palatins sont assis dans des fauteuils ; les castellans, sur des banquettes ; les nonces" ou les députés de l'ordre équestre se tiennent debout, derrière les sénateurs. Pendant la session, les portes restent ouvertes pour le public ; et les spectateurs, pourvu qu'ils soient gentilshommes, sont considérés comme les arbitros de la diète.

D. Combien de temps dure une diète ?

R. Une diète dure six semaines, à moins qu'elle ne soit coupée en deux par le tranchant aigu du liberum veto. Cette parole fatale est la mort violente d'une diéte.. Pour y remédier, on a imaginé les confédérations. Ce sont des assemblees délibérantes qui se forment des débris de la diète , et dans lesquelles, sans avoir égard au liberum veto , tout se décide à la pluralité des suffrages.

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Mais ces décisions , pour avoir force de loi , doivent être ratifiées à la première diète. Alors la difficulté revient toute entière , et l'opposition se montre quelquefois plus formidable. Un inconvénient non moins grave accompagne ces confédérations : c'est qu'il s'en élève souvent plusieurs qui se combattent, qui se déchirent, qui s'anathématisent l'une l'autre; le schisme est déclaré pour lors; on casse les décrets par les décrets ; on brise les sabres contre les sabres.

D. Qu'étoit-ce que ces confédérations qui ont désolé et ensanglanté les premières années du règne actuel ?

R. C'étoient de véritables croisades contre les noncatholiques , appelés dissidens. Une loi nationale accordoit aux derniers la liberté du culte, mais leur refusoit le partage des honneurs. Cette inégalité choquoit la justice civile et le droit naturel. Un prince , également religieux et philosophe , signala son avénement au trône, en obienant des Polonois que les dignités politiques ne seroient plus le psivilège exclusif de la foi romaine. Celle-ci se crut blessée. Un moine fanatique tonna en chaire contre la tolérance. Le pape , mal instruit et mal conseillé , fulmina une bulle incendiaire. Les confédérés, jaloux des dissidens, s'armèrent contre eux. Ils dévastèrent les campagnes , ils saccagèrent les cités, ils massacrèrent plus de cent mille Polonois, enfin ils enlevèrent le roi, et ils l'auroient égorgé , si l'un des brigands même ne l'avoit dérobé à ses horribles compagnons. Le nonce du pape

fut accusé d'être à la tête de cette ligue abominable; et les régicides avoient communié tous ensemble pour consommer leur crime avec plus de ferveur. Le démembrement de la Pologne fut la suite , le terme et la punition de cette rage catholique, le fléau des états.

D. Comment se rend la justice en Pologne ?

R. Jadis , les rois étoient chargés de cette fonction auguste. Les uns abusoient de la magistrature , d'autres la négligeoient. Henri de Valois , transporté sur le trône et le tribunal des Polonois, mais incapable de soutenir le sceptre ni la balance , disoit : je trouve singulier que l'on ait voulu faire de moi un jurisconsulte. SigismondAuguste avoit formé le dessein d'ériger des tribunaux,

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sur le modèle des parlemens de France : la fierté polonoise s'indigna de l'idée seule d'une aristocratie magistrale qui, à l'ombre des lois , eût tantôt protégé, tantôt opprimé tous les ordres de l'Etat. Enfin les nobles, non contens de posséder seuls la puissance électorale et la puissance législative , s'arrogèrent encore la puissance judiciaire ; et ils établirent, sous le règne d'Etienne Battori, deux cours suprêmes de justice dont les membres sont nommés tous les ans dans les diétines de chaque palatinat, et choisis , moitié dans l'ordre équestre, moitié dans l'ordre ecclésiastique. Ces magistrats n'ont d'autre salaire que l'honneur. Ils rendent la justice gratuitement. Leur personne est sacrée et la moindre insulte seroit payée de la vie. Mais si les juges sont respectés, les jugemens ne le sont guères. La loi n'oseroit forcer les châteaux des grands, ou si elle y parvient, ils en appellent à la nation. Les crimes de lèze-majesté, de rebellion, de péculat sont jugés en pleine diète. Les évêques concourent sans scrupule à prononcer la sentence de mort : une .bulle du pape les a relevés de la maxime que l'église abhorre le sang.

D. Le clergé polonois est-il riche?

R. Il a hérité, siècle par siècle, de tous les sots et de tous les superstitieux de cette nation crédule , et il possède ainsi le tiers des biens du royaume. C'est une restitution immense, c'est une superbe succession, ouverte au peuple Polonois , qui seul aujourd'hui observe la pauvreté évangélique. Peut-être qu'il se lassera un jour d'une vertu forcée. Un jour, peut-être , la liberté

armes transportera les paysans sur les tours des églises, et leur découvrant au loia tant de magnifiques abbayes, tant de prieurés opulens, leur dira : tout cela fue à vos ancêtres ; tout cela est aux pauvres ; tout cela est de vous.

D. Quel est le sort de ce qu'on appelle la petite noblesse ?

R. La petite noblesse rampe devant la grande. Point de prélat, ni de palatin , ni de castellan, ni de staroste qui n'ait à son service une foule de ces gentilshommes mendians. Ils ne sont pas mieux traités , ni mieux payés que les autres esclaves. Pour la faute la plus légère,

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on leur inflige le châtiment honteux de la fustigation. Seulement, pour les distinguer des animaux-roturiers et des automates-serfs, on met un tapis sous les genoux du noble-délinquant, et après l'avoir bien fustigé, on l'embrasse, ce qui n'empêche pas la nature de souffrir , mais ce qui empêche la vanité de se plaindre.

D. Quels sont les premiers corps de l'armée polonoise ?

R. Les hussards et les pancernes ; les hussards, revêtus d'une peau de panthère et montés sur des chevaux superbes; les pancernes, couverts d'une cotte de maille et d'une cape de fer. Ces deux corps de gendarmerie sont composés de nobles qui se donnent entre eux le nom de tamarity ou camarades. Chacun d'eux peut avoir jusqu'à trente valets , surnommés pacelets, armés, et combattant à la suite de leur maître et aux frais de la république. Mais tous ces gentilshommes apportent dans les camps le même esprit d'indépendance et d'insubordination qu'ils montrent dans les diètes; et ce manque de discipline a rendu leur valeur, presque toujours inutile , et souvent funeste.

. Qu'est-ce que la pospolite? R. C'est l'arrière-ban que l'on convoque dans les grands dangers de l'empire , et qui est composé de toutes les classes de citoyens , obligés au service militaire. Cette armée succursale seroit formidable

par nombre, si elle étoit facile à mouvoir, facile à conduiré, facile à nourrir: mais elle sert bien plus à dé: vaster la patrie qu'à la défendre. Affamant tout le

pays, au bout d'une semaine ou deux, ce corps dévorant est chassé par la disette ou par l'ennemi, et il disparoît comme un torrent, après avoir ravagé son propre lit.

D. Qu'est-ce que la saline fameuse de Wiliska ?

R. Une ville souterraine, creusée dans un roc de sel, voutée et soutenue par des colonnes du même minéral qui brille de cent conleurs, comme des pierres précieuses, de manière qu'en y descendant à la clarté

des flambeaux, on croit entrer dans un palais de fée * ou dans un monde de cristal. Cette mine inépuisable

fournit du sel à toute la Pologne, et attire une quantité de voyageurs , frappés de trouver, sous terre, des vil

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lages, des chapelles, des atteliers, des comptoirs , des places publiques, de grandes routes où l'on voiture des masses de sel, un peuple d'ouvriers, et une multitude de chevaux. Descendus une fois dans ces cavernes resplendissantes, les chevaux n'en sortent plus, et ý deviennent tous aveugles. Une circonstance bien heureuse pour les habitans de cette montagne de sel, c'est que dans ses profondeurs coule un ruisseau d'eau douce.

D. Qu'est-ce qu'une autre montagne, nommée la montagne merveilleuse ?

R. C'est une roche escarpée , d'où sort une fontaine limpide qui diminue, ou grossit, selon le cours de la lune; dont le limon passe pour un remède souverain contre plusieurs maladies ; et dont l'eau pure a une saveur balsamique et une vertu fortifiante. Dans les plus grands froids, elle ne gèle jamais, et si par ha. sard on approche de la source un flambeau allumé elle s'enflamme comme l'esprit de vin. Cette propriété phosphorique, ou inflammable , vient des esprits de soufre dont son onde est imprégnée ; mais le peuple. qui n'est pas physicien et qui souvent est visionnaire , s'est laissé persuader que la foudre, étant tombée dans cette fontaine, y est restée captive, et qu'elle fait, pour s'échapper de sa prison aquatique, de continuels efforts, cause de tous ces phénomènes.

D. Qu'est-ce que le Socinianisme établi dans le palatinat de Lublin ? R. C'est une secte , fondée

par

Lelio Socin , et propagée par Fauste Socin, son neveu. Usant de la liberté que Luther, Calvin, Zaingle, Henri VIII et Fox s'étoient donnée d'interprêter les livres saints et de réformer l'église romaine , ces deux hérésiarques enseignoient hardiment: “ que Dieu n'avoit point eu de fils; que ceului de Marie n'avoit été que l'image de l'Eternel et l'ora9 cle du genre humain ; que le péché originel, la " grace , la prédestination, et tous les mystères les , plus révérés, n'étoient que des inventions papales et 9 des illusions théologiques; enfin que la prêtrise for9 moit une profession sanctifiante , et non un ordre 99 sacramentel 1. L'éloquence , l'érudition et les maurs

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