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fendu par des escarpements naturels ou artificiels, par des inondations, des abatis, et par cent vingt-six redoutes ou forts entourés de fossés, palissadés, et armés de trois cent quarante pièces de canon. Plusieurs routes militaires favorisaient les mouvements des troupes en arrière de ces lignes, et un système de signaux donnait des moyens de communication rapide sur tous les points. Vingt vaisseaux et trois ou quatre cents transports, du fret de vingt-quatre mille tonneaux, stationnaient dans le Tage, prêts à recevoir les troupes anglaises en cas de retraite. Bientôt l'amiral Berkeley, qui commandait la flotte, doubla ce nombre de transports, afin d'embarquer aussi les troupes portugaises, et ceux des habitants qui voudraient émigrer.

L'armée anglo-portugaise avait reçu de nouveaux renforts. Elle avait pour réserve un corps anglais formant la garnison de Lisbonne, la garde bourgeoise de cette ville, un beau corps de soldats de marine récemment arrivé d'Angleterre, les marins de la flotte, le corps de grosse artillerie portugaise, la milice et les ordenanzas, et deux divisions espagnoles que le marquis de la Romana avait amenées d'Estramadure. Au total l'armée de lord Wellington, dans les lignes de Torrès-Vedras, s'élevait à cent trente mille hommes, dont plus de soixante-dix mille de troupes réglées et disponibles.

Une telle masse de soldats, retranchée dans des positions si formidables, ayant derrière elle le port spacieux et sûr de Lisbonne, avec l'appui et les secours de la puissance maritime et des richesses de l'Angleterre, offre à la mémoire des hommes un des cas les plus merveilleux qui se puissent rencontrer dans les fastes militaires des nations.

Masséna avait encore cinquante-cinq mille hommes; mais, devenu plus circonspect depuis l'affaire de Busaco, il se crut trop faible pour forcer les lignes anglaises, et se borna à les observer. Il resta ainsi un mois dans l'inaction, sans magasins, sans communications avec la France, à l'extrémité d'un pays ravagé et dépeuplé sur une étendue de soixante-dix lieues; tandis que les Anglais, maîtres de la mer, d'où ils s'approvisionnaient de tous les points du goble, ne manquaient de rien. Réduit enfin à la dernière extrémité par la faim et la misère, il se vit contraint de se rapprocher d'une contrée moins épuisée où il pût faire vivre son armée. Vers la fin d'octobre, il envoya à Santarem les malades et tous les bagages, et détacha le général Loison sur le Zezere avec sa division et les sapeurs. Le 31 octobre, le général Loison traversa cette rivière près de Punhète, dont il s'empara et où il fit construire un pont. Il détacha sur Abrantès une colonne de quatre cents hommes d'infanterie et de deux cents dra

corps qui y était posté. Masséna répartit les troupes de marche dans leurs régiments respectifs, et retint à Leyria le général Drouet avec la division Conroux qui fut chargée d'assurer les communications de l'armée, et de se lier avec la première division du neuvième corps qui était restée sous les ordres du général Claparède à Trancoso et à Pinhel, pour contenir les bandes portugaises du général Silveyra.

Pendant que Masséna luttait en Portugal contre les difficultés de sa situation, les autres corps d'armée faisaient en Espagne une guerre de détails dans les différentes provinces où ils étaient disséminés.

Le maréchal Victor continuait le blocus de Cadix avec le premier corps. Cette ville, assise sur un rocher situé à plus d'une lieue en mer, n'est accessible du côté de terre que par une langue de sable fort longue et fort étroite qui fait partie de l'île de Léon. Cette île est elle-même séparée du continent par le bras de mer du Santi-Petri, long de trois lieues, large de deux à trois cents mètres, et bordé d'immenses marais salants. Le pont de Zuazo sur le Santi-Petri, seule communication du continent avec l'île de Léon et Cadix, était rompu. La rive opposée était hérissée de retranchements et de batteries, et défendue par trente mille hommes, dont huit mille Anglais sous les

ordres du général Graham. Huit vaisseaux espagnols et huit frégates, venus du Ferrol, quatre vaisseaux anglais et deux frégates, croisaient à l'entrée de la baie. Le port renfermait en outre près de deux cents bâtiments de toute grandeur, dont plusieurs étaient embossés pour la défense de l'île de Léon et de la rade.

Dans cette position formidable, l'attaque de forces aussi imposantes aurait exigé de très-grands moyens. Le maréchal Victor avait à peine vingt mille hommes, et sa ligne offrait un développement de près de dix lieues, depuis la tour de Bermeja à la gauche, jusqu'à Rota, à la droite, où il devait défendre la côte et l'embouchure du Guadalquivir, pour favoriser l'arrivée par eau des convois d'artillerie et de munitions qu'il tirait de Séville. D'un autre côté, il avait été obligé de détacher un corps d'observation à Medina-Sidonia sous les ordres du général Latour-Maubourg pour couvrir ses derrières, réunir des vivres et ouvrir, par Ronda, une communication avec le général Sébastiani qui observait les frontières de Murcie. Le maréchal Victor prit donc le parti de rester sur la défensive, et il fit retrancher sa ligne sur tous les points. Le fort de Santa-Cathalina, à l'entrée de la baie et en face de Cadix, fut agrandi et armé de trente bouches à feu, dans le but de tenir au loin la flotte ennemie. La presqu'ile du Trocadéro,

dont la saillie vers l'île de Léon forme, au fond de la baie, la rade intérieure et le port, fut défendue par de nombreuses batteries. On entreprit le siége du fort de Matagorda, à la pointe de cette presqu'île, où les Anglais avaient pris poste. Ce fort, avec celui de Puntalès qui lui fait face sur l'isthme de Cadix, défend l'entrée du goulet. Après plus de deux mois de travaux dans un terrain aquatique, on parvint à établir près de ce fort plusieurs batteries armées de trente-six bouches à feu, qui l'écrasèrent et contraignirent l'ennemi à l'évacuer le 22 avril. L'occupation de ce fort permit à deux pontons, la Castille et l'Argonaute, mouillés en rade, et renfermant chacun sept ou huit cents prisonniers français, de venir successivement s'échouer sur la plage où les équipages furent sauvés malgré le feu des Espagnols et des Anglais.

Aussitôt après la prise du fort de Matagorda, on construisit à droite de l'embouchure du Rio SanPedro, le fort Napoléon, qui fut armé d'un grand nombre de mortiers à plaque pour bombarder Cadix. Ces mortiers se trouvant éloignés de plus de quatre mille mètres de la ville, ne purent y faire arriver leurs bombes. On fit couler alors à Séville des obusiers de dix pouces, dits à la Villantroys, qui, pointés à quarante-cinq degrés, portèrent leurs bombes jusqu'à cinq mille mètres, au

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