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qu'il parût avoir pris de résolution à cet égard, tout occupé qu'il était des embarras, des difficultés, des préventions qu'il avait à surmonter dans l'intérieur. Le ministre de la guerre, M. de Bourmont, avait donné la première idée de cette expédition dont le résultat infaillible à ses yeux était de venger l'honneur de la France, de détruire une association barbare élevée et entretenue, à la honte des puissances chrétiennes, par des brigandages et des attentats impunément renouvelés depuis trois siècles; de porter la liberté, les lumières et les bienfaits de la civilisation dans cette contrée jadis si florissante et d'ouvrir une vaste colonie à l'exubérance d'une population dont l'industrie cherchait inutilement des débouchés, intentions plausibles auxquelles se joignaient sans doute des espérances moins généreuses.

Cependant la grandeur des moyens à déployer, les difficultés et les dépenses de l'entreprise, exagérées par les militaires ou les marins qui furent d'abord consvités, avaient arrêté la détermination du Conseil. Le ministre de la guerre seul (on en devine déjà les motifs) paraît avoir lutté long-temps contre la répugnance du monarque, l'opposition du dauphin et la timidité de ses collègues, qui ne voyaient dans cette entreprise qu'un embarras de plus au moment où ils allaient se trouver en présence d'une Chambre décidée d'avance à repousser toutes les propositions du gouvernement. Cependant l'opiniâtreté de M. de Bourmont finit par l'emporter (1).

Cette résolution prise, on consulta de nouveau quelques marins habiles pour avoir leur avis sur les moyens d'exécution; l'opinion de M. le vice-amiral Duperré prévoyait encore tant d'obsta

(1) Un des ouvrages publiés sur l'expédition d'Alger (Anecdotes historiqués et politiques pour servir à l'Histoire de la conquête d'Alger en 1830; par J. T. MERLE, secrétaire de M. le comte de Bourmont, commandant en chef l'expédition d'Afrique) donne à ce sujet des renseignemens curieux, et dont la certitude nous est garantie par la position de l'auteur, et par l'intérêt personnel que M. de Bourmont devait prendre au succès de l'expédition. M. Merle n'hésite pas à lui attribuer tout l'honneur de la première idée, comme de l'exécution.

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cles et de dangers dans cette expédition, qu'on eût pu là regarder comme impraticable; mais elle démontrait si clairement sa bonne foi, son expérience et l'étendue de ses connaissances en marine, que M. de Bourmont lui-même demanda au Roi que ce vice-amiral füt investi du commandement de la flotte (1).

Des ordres furent aussitôt envoyés dans les grands ports maritimes (à Brest, à Cherbourg, à Toulon, etc.) pour l'armement d'une flotte destinée au transport du personnel et du matériel 'd'une armée de 35,000 hommes qui devait être soutenue par une division armée en guerre pour protéger ses convois et son débarquement.

Les troupes et les bâtimens de l'expédition étaient déjà en route pour le lieu du rendez-vous, qu'on ignorait encore le nom du général qui devait avoir l'honneur de les commander. Plusieurs des officiers les plus distingués de l'ancienne armée s'étaient offerts; le ministre de la guerre avait arrêté, de concert avec le dauphin, une liste où figuraient trois maréchaux de France et six lieutenans généraux qui devait être soumise au Roi (2); il n'y avait pas porté son nom, mais on peut croire qu'il y avait des prétentions, et qu'il ne mettait tant de chaleur à soutenir la justice et les avantages de l'expédition que dans l'espérance de la diriger. M. le dauphin aussi le désirait, et ne semblait arrêté que par】 la difficulté de concilier ou de réunir ce commandement avec le ministère de la guerre. Mais M. de Bourmont répondait au Prince « que « le service du Roi ne pourrait que gagner à ce que le général, « chargé de ce commandement, eût en même temps la direction de la guerre, que les préparatifs de l'expédition seraient mieux or« donnés, qu'il y aurait plus d'ensemble dans les opérations et de « célérité dans les mouvemens (3).

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(1) Anecdotes histor., p. 13.

(2) Les maréchaux qui étaient portés étaient le duc de Raguse, le comte Molitor et le marquis de Gouvion Saint-Cyr. Quant aux. lieutenans généraux, l'auteur des Anecdotes ue désigne que les généraux Guilleminot et Bordesonlle. (Anecdotes histor. et politiq. pour servir à l'Histoire de la conquête d'Alger,' P. 16.)

(3) Ibid., p. 17.

Ce choix, fait après quelque hésitation de la part du Roi, acheva d'ôter à l'expédition la popularité qu'elle pouvait obtenir dans d'autres circonstances, et sous un autre ministère; on ne la jugea plus qu'à travers la haine et les préventions qu'inspirait M. de Bourmont. Son objet réel n'était plus, aux yeux de l'opposition libérale, que d'égarer l'opinion d'un peuple éminemment sensible au prestige de la gloire, de le distraire des attaques méditées au dedans contre les libertés publiques, de ranimer l'esprit militaire au profit de la Restauration, et rendre de plus en plus les soldats étrangers à la cité, de donner au ministère si décrié du 8 août l'honneur d'une conquête imposante, et à M. de Bourmont l'occasion d'effacer les souvenirs de Waterloo.

C'est dans cette espérance ou dans ces illusions maladroitement annoncées dans certains journaux qu'on faisait les préparatifs de l'expédition avec une prodigalité de moyens et une surabondance de précautions telles, qu'elles trahissaient un intérêt plus puissant aux yeux du ministère et de la cour que l'honneur national ou l'avantage de la conquête.

Le ministre général avait désigné lui-même et comme pour lui les officiers généraux et les régimens qu'il voulait avoir sous ses ordrés ; il avait composé son matériel et ses équipages de tout ce que les magasins avaient de plus fini d'après les perfectionnemens introduits dans le service de l'artillerie, et les meilleurs bâtimens de la marine furent armés dans les ports de Brest, de Cherbourg et de Rochefort, de manière à être réunis à ceux de Toulon vers la fin de mai; indépendamment de cette formidable flotte,on nolisa plus de quatre cents bâtimens de transport, français, sardes, autrichiens, italiens, espagnols, pour les troupes qui ne pourraient trouver place à bord des vaisseaux de guerre. Cet immense armement devait être pourvu de munitions de guerre et de subsistances pour plusieurs mois, dépense faite d'après des marchés passés sans concurrence et sans publicité (avec la maison Sellières), mais dont on ne comptait avoir à rendre compte aux deux Chambres qu'après le succès de l'expédition.

De toutes les puissances auxquelles le ministère fit ou fit faire

des ouvertures au sujet de cette expédition, une seule en témoigna quelques inquiétudes. La conquête d'une colonie si niche, si vaste et si facile à exploiter, pouvait éveiller la jalousie du cabinet britannique déjà frappé des prodigieux progrès de la marine frånçaise: il demanda des explications (1), mais il ne paraît pas qu'il ait mis d'opposition formelle, ni même de conditions au résultat possible de l'expédition, soit que le motif en eût paru trop légi time, le but trop noble et le succès trop favorable à toute la chrétienté, soit que le duc de Wellington ne voulût pas donner d'embarras au ministère Polignac auquel il était uni d'ailleurs de vues et de système.

S'il faut en croire à des nouvelles publiées sans caractère offi ciel, il avait été entamé des négociations entre la France et le pacha d'Égypte pour que celui-ci concourût au succès de l'expé dition française par une entreprise particulière sur les régences de Tunis et de Tripoli dont il devait prendre l'administration sous la suzeraineté de la Porte-Ottomane, en s'engageant à y abolir la pi raterie et l'esclavage des chrétiens, ainsi qu'à rendre à ce pays, jadis si florissant, la culture, la civilisation et les bienfaits d'un commerce libre avec les autres peuples: ces négociations n'ont point eu de résultat, ou par la promptitude de l'entreprise, ou par l'impuissance du pacha d'Égypte à prendre la part qu'on lui faisait ou par la crainte qu'il pût avoir de déplaire à la Porte-Ottomane. On a remarqué comme une singularité que la nomination du commandant en chef de l'expédition d'Afrique avait été contre signée par le président du Conseil, qui se chargea lui-même de

(1) Le ministère anglais, dit M. le baron Juchereau de Saint-Denis, présenta seul quelques objections fondées sur les intérêts généraux de la GrandeBretagne. Il désirait savoir ce que la France serait disposée à faire de la régence' d'Alger, après l'avoir conquise. Le prince de Polignac répondit avec énergie - que la France insultée ne demandait le secours de personne pour venger son - injure, et qu'elle n'aurait besoin de personne pour savoir ce qu'elle aurait à faire de sa nouvelle conquête.» (Considér, sur la régence d'Alger, p. 142.) M. Merle rapporte le même fait et la même réponse dans ses Anecdotes pour servir à l'Histoire de la conquête d'Alger.

l'intérim de la guerre (Ordonnance du 18 avril), nouvelle preuve de l'intérêt que le gouvernement mettait au succès de l'entreprise, et M. de Polignac à se populariser dans l'armée.

M. de Bourmont partit de Paris le 19 avril, fut suivi le 23 par le ministre de la marine qui allait inspecter les préparatifs en ce qui concernait son département, et quelques jours après (le 25) par M. le dauphin lui-même. On crut que ce n'était pas trop de la présence de l'héritier du trône pour encourager les soldats et les marins, prévenir ou écarter les difficultés, les préventions, les jalousies ou les obstacles réels qui pouvaient compromettre le succès d'une expédition à laquelle on semblait attacher le triomphe de la prérogative royale et le salut de la monarchie.

Le prince grand-amiral, arrivé à Toulon le 3 mai, visita l'arsenal de la marine, les chantiers de construction, tous les travaux du port, et se rendit le lendemain en rade à bord du vaisseau amiral la Provence, d'où il jouit du spectacle le plus imposant. Il ne s'y trouvait pas moins de cent bâtimens de guerre, et quatre à cinq cents navires de transport, tous pavoisés (1): d'autres bâtimens de commerce faisaient flotter au loin leurs différentes couleurs, et les rivages de la rade étaient couverts de troupes et d'une multitude immense qui mélaient leurs acclamations aux salves de l'artillerie.

Le prince assista ensuite, de la hauteur du tertre du polygone, à un exercice du débarquement tel qu'il devait être opéré sur la côte d'Afrique avec des bateaux plats et des radeaux d'une construction nouvelle, chargés d'artillerie ou montés par des troupes de différentes armes avec leurs bagages et leurs chevaux, débarquement qui s'exécuta de manière à ce que les troupes furent rangées en bataille et les canons mis en batterie sur le rivage en moins de six minutes.

(1) 11 vaisseaux de ligne, 23 frégates, 7 corvettes de guerre, 26 bricks, 26 corvettes de charge gabarres on bombardes, 7 bateaux à vapeur, environ 103 bâtimens de guerre, montés par 27,000 marins de toutes classes, et 377 de transport, 140 bateaux catalans, 55 chalans, 30 bateanx plats on radeaux. Voyez-en l'état détaillé à l'Appendice,

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