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MÉMOIRES

ᎠᎬ

SAINT-SIMON

NOUVELLE ÉDITION

COLLATIONNÉE SUR LE MANUSCRIT AUTOGRAPHE

AUGMENTEE

DES ADDITIONS DE SAINT-SIMON AU JOURNAL DE DANGEAU

et de notes et appendices

PAR A. DE BOISLISLE

Membre de l'Institut

AVEC LA COLLABORATION DE L. LECESTRE

ET DE J. DE BOISLISLE

TOME TRENTE-SEPTIÈME

PARIS

LIBRAIRIE HACHETTE

BOULEVARD SAINT-GERMAIN, 79

--

1925

Tous droits réservés.

S2A2 v.37

MÉMOIRES

DE

SAINT-SIMON

Mississipi

tourne

les têtes.

La banque de Law et son Mississipi étoient lors au plus [Suitede1719.] haut point. La confiance y étoit entière. On se précipitoit à changer terres et maisons en papier, et ce papier faisoit que les moindres choses étoient devenues hors de prix. Law se veut Toutes les têtes étoient tournées'. Les étrangers envioient notre bonheur, et n'oublioient rien pour y avoir part. Les Anglois même, si habiles et si consommés en banques, en compagnies, en commerce, s'y laissèrent prendre', et s'en repentirent bien depuis. Law, quoique froid et sage, sentit broncher sa modestie; il se lassa d'être subalterne; son abjuration.

1. Voyez notre tome XXXVI, p. 367 et le chapitre XXXVI de l'Histoire de la Régence de Dom H. Leclercq, tome II, p. 385 et suivantes. Les correspondances adressées de Paris à la Gazette de Rotterdam depuis le commencement de septembre sont très intéressantes à cet égard. On trouvera aux Additions et Corrections quelques extraits de lettres écrites au cardinal Gualterio sur la folie de l'agiotage.

2. On lit dans le supplément au no 123 de la Gazette de Rotterdam, correspondance de Paris du 17 novembre : « Il est arrivé ici un nombre prodigieux d'Anglois, de Genevois et de personnes de diverses provinces du royaume pour avoir part à ce commerce (des actions). » Voyez aux Additions et Corrections.

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pousser et pour cela se faire catholique. L'abbé Tencin l'instruit et

reçoit sans

bruit

589911

Disgression sur cet abbé

et sa sœur

la religieuse.

Caractère

de celle-ci.

maîtresse

il visa au grand parmi cette splendeur1, et, plus que lui, l'abbé Dubois pour lui, et M. le duc d'Orléans. Néanmoins il n'y avoit aucun moyen pour cela qu'on n'eût rangé deux obstacles: la qualité d'étranger et celle d'hérétique, et la Elle devient première ne pouvoit se changer par la naturalisation sans une abjuration préalable. Pour cela il fallut un convertisseur qui n'y prît pas garde de si près, et duquel on fût bien assuré avant de s'y commettre. L'abbé Dubois l'avoit tout trouvé, pour ainsi dire, dans sa poche3. C'étoit l'abbé Tencin, que le diable a poussé depuis à une si étonnante fortune', tant il est vrai qu'il sort quelquefois de ses règles

de

l'abbé Dubois.

[Add. SS. 1616]

1. Il veut parler de la place de contrôleur général des finances.

2. Comme il a été dit dans notre tome XXX, p. 92, note 2, Law avait obtenu des lettres de naturalité dès le mois de mai 1716; mais il n'avait pas fait enregistrer ces lettres à la Chambre des comptes, ce qui pouvait en entraîner la nullité ou au moins en faire contester la validité. Il y a à ce sujet une consultation de l'avocat Magueux, du 26 juillet 1731, dans le carton G7 1629 des Archives nationales. Le premier obstacle de la qualité d'étranger pouvait donc être regardé comme levé ; il restait celui de l'hérésie. En avril 1718, le bruit avait couru qu'il pensait à se convertir; mais le financier l'avait alors démenti (Journal de Dangeau, tome XVII, p. 295).

3. Le Dictionnaire de l'Académie de 1718 indiquait une locution analogue: << On dit tenir une affaire dans sa poche pour dire être certain qu'elle réussira. »

4. Pierre Guérin de Tencin (Saint-Simon écrit tantôt Tencin, tantôt Tancin, et on remarquera l'affectation qu'il met à supprimer le de pour l'abbé et pour sa sœur, comme aussi pour leur autre sœur Mme de Ferriol) naquit à Grenoble le 22 août 1679, et fut envoyé de bonne heure à Paris, où il fit ses études au séminaire de Saint-Magloire dirigé par les Oratoriens. Dès 1700, le cardinal le Camus le choisit pour l'accompagner à Rome comme conclaviste. Au retour, en avril 1702, le Roi lui donna l'abbaye de Vézelay, au diocèse d'Autun; en septembre 1703, l'archevêque de Sens le nomma grand archidiacre de sa cathédrale ; il reçut en Sorbonne le bonnet de docteur en mars 1705, et, la même année, assista à l'assemblée du clergé, comme député de la province de Vienne en qualité de chanoine prébendé de la Mure au diocèse de Grenoble; nous savons qu'il possédoit encore un autre prieuré près de Dreux (voyez ci-après aux Additions et Corrections). En 1710, il est encore député par la province de Sens, et il reçoit en 1712 l'abbaye d'Abondance, en Bugey, au diocèse de Genève, dont il

ordinaires pour bien récompenser les siens, et par ces exemples éclatants en éblouir d'autres et se les acquérir, que je ne puis me refuser de m'y étendre.

Cet abbé Tencin étoit prêtre et gueux', arrière-petitfils d'un orfèvre, fils et frère de présidents au parlement de Grenoble. Guérin étoit son nom, et Tencin celui d'une ne dut prendre possession que beaucoup plus tard. Après l'abjuration de Law, Dubois, qui voulait se servir de lui à Rome pour l'obtention de son chapeau à la place de Lafitau, le fit prendre comme conclaviste par le cardinal de Bissy (mars 1721), et l'abbé réussit à obtenir du nouveau pape la promesse du cardinalat pour Dubois. Après le conclave, il resta à Rome comme chargé des affaires de France jusqu'en 1724 ; peu après son retour (juillet), le Roi le nomma à l'archevêché d'Embrun. Son rôle comme instigateur et président du concile provincial qui condamna Soanen, son suffragant de Senez, (août-septembre 1727) est bien connu. Élevé à la pourpre en février 1739 sur la présentation du Prétendant Jacques III, il passa au début de l'année suivante (février 1740) au siège primatial de Lyon, en récompense des services rendus par lui dans l'élection de Benoît XIV. Au mois d'août 1742, Fleury l'appela au conseil du Roi et lui fit donner le titre de ministre d'État. Depuis lors, il participa activement à la direction de la politique étrangère. Il avoit espéré succéder à Fleury; mais Louis XV renonça à prendre un premier ministre. En juillet 1751, Tencin, s'étant trouvé en désaccord avec le Roi, se retira dans son diocèse et mourut à Lyon le 2 mars 1758.

1. Dans un très bon ouvrage paru en 1910, Les Guérin de Tencin, M. Ch. de Coynart a éclairci et rectifié bien des légendes qui, grâce surtout à notre auteur, se sont répandues sur l'abbé de Tencin, sur sa famille et sur sa sœur. Dans le commentaire des pages qui vont suivre, nous allons largement faire usage du livre de ce consciencieux travailleur. Avant lui, outre les Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Tencin jusqu'en 1743, parus en 1758, et qui sont à consulter, l'abbé Audouy avait publié en 1881 une Notice historique sur le cardinal de Tencin; voyez aussi un article de la Correspondance historique et archéologique, tome II, 1895, p. 130 et suivantes.

2. Pierre Guérin, le premier connu, d'abord colporteur, s'établit en 1520 à Romans comme orfèvre-joaillier, afferma les péages de Valence et de Mirmande et commença la fortune de la famille. Il était, non pas l'arrière-grand-père de l'abbé, mais son quatrième aïeul. Le père de l'abbé, Antoine Guérin, seigneur de Tencin, conseiller au parlement de Grenoble en 1673, acheta en 1684 une charge de président à mortier, et, lors de la seconde occupation de la Savoie en 1696, fut

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