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MÉMOIRES

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SAINT-SIMON

TOME XXXVII

ordinaires pour bien récompenser les siens, et par ces exemples éclatants en éblouir d'autres et se les acquérir, que je ne puis me refuser de m'y étendre.

Cet abbé Tencin étoit prêtre et gueux', arrière-petitfils d'un orfèvre, fils et frère de présidents au parlement de Grenoble. Guérin étoit son nom, et Tencin celui d'une ne dut prendre possession que beaucoup plus tard. Après l'abjuration de Law, Dubois, qui voulait se servir de lui à Rome pour l'obtention de son chapeau à la place de Lafitau, le fit prendre comme conclaviste par le cardinal de Bissy (mars 1721), et l'abbé réussit à obtenir du nouveau pape la promesse du cardinalat pour Dubois. Après le conclave, il resta à Rome comme chargé des affaires de France jusqu'en 1724; peu après son retour (juillet), le Roi le nomma à l'archevêché d'Embrun. Son rôle comme instigateur et président du concile provincial qui condamna Soanen, son suffragant de Senez, (août-septembre 1727) est bien connu. Élevé à la pourpre en février 1739 sur la présentation du Prétendant Jacques III, il passa au début de l'année suivante (février 1740) au siège primatial de Lyon, en récompense des services rendus par lui dans l'élection de Benoît XIV. Au mois d'août 1742, Fleury l'appela au conseil du Roi et lui fit donner le titre de ministre d'État. Depuis lors, il participa activement à la direction de la politique étrangère. Il avoit espéré succéder à Fleury; mais Louis XV renonça à prendre un premier ministre. En juillet 1751, Tencin, s'étant trouvé en désaccord avec le Roi, se retira dans son diocèse et mourut à Lyon le 2 mars 1758.

1. Dans un très bon ouvrage paru en 1910, Les Guérin de Tencin, M. Ch. de Coynart a éclairci et rectifié bien des légendes qui, grâce surtout à notre auteur, se sont répandues sur l'abbé de Tencin, sur sa famille et sur sa sœur. Dans le commentaire des pages qui vont suivre, nous allons largement faire usage du livre de ce consciencieux travailleur. Avant lui, outre les Mémoires pour servir à l'histoire du cardinal de Tencin jusqu'en 1743, parus en 1758, et qui sont à consulter, l'abbé Audouy avait publié en 1881 une Notice historique sur le cardinal de Tencin; voyez aussi un article de la Correspondance historique et archéologique, tome II, 1895, p. 130 et suivantes.

2. Pierre Guérin, le premier connu, d'abord colporteur, s'établit en 1520 à Romans comme orfèvre-joaillier, afferma les péages de Valence et de Mirmande et commença la fortune de la famille. Il était, non pas l'arrière-grand-père de l'abbé, mais son quatrième aïeul. — Le père de l'abbé, Antoine Guérin, seigneur de Tencin, conseiller au parlement de Grenoble en 1673, acheta en 1684 une charge de président à mortier, et, lors de la seconde occupation de la Savoie en 1696, fut

petite terre qui servoit à toute la famille. Il avoit deux sœurs l'une qui a passé sa vie à Paris dans les meilleures compagnies, femme d'un Ferriol assez ignoré, frère de Ferriol qui a été ambassadeur à Constantinople, qui n'a point été marié ; l'autre sœur religieuse professe pendant bien des années dans les Augustines de Montfleury3 aux nommé par Louis XIV premier président du sénat de Chambéry; il y mourut le 31 octobre 1705 à soixante-quatorze ans. Il avait épousé Louise de Buffevent, d'une vieille famille du Viennois, à propos de laquelle le maréchal de Tessé écrivait à Chamillart le 9 novembre 1703: « M. de Tencin est totalement gouverné par sa femme, qui est une cabaleuse intéressée, fausse comme du cuivre jaune, qui a pensé faire tourner la tête à toute la noblesse de Chambéry. Je ne lui connois d'autre qualité que d'être mère de deux jolies filles. >> Le frère était François Guérin de Tencin, né le 16 février 1676; d'abord conseiller au parlement de Grenoble, puis président à mortier (mai 1699), il succéda à son père comme premier président à Chambéry (novembre 1705), mais revint par la suite reprendre sa place à Grenoble, et y mourut en 1742.

1. M. de Coynart explique (p. 57 et note 2) comment cette petite terre, située sur la rive droite du ruisseau du même nom, dans la vallée du Graisivaudan, vint à François Guérin vers 1660 par l'héritage de sa belle-mère Mme du Faure.

2. Marie-Angélique Guérin de Tencin, née le 21 août 1674, épousa le 13 mai 1696, Augustin de Ferriol, comte de Pont-de-Veyle et seigneur d'Argental, noms que portèrent ses deux fils; il était né en 1662, fut trésorier général du Dauphiné de 1693 à 1712, devint conseiller au parlement de Metz le 16 avril 1701, président à mortier en août 1720, et mourut le 3 février 1737. Sa femme était morte le 1er février 1736. Les relations galantes de celle-ci avec Vauban, le maréchal d'Huxelles, Torcy, Bolingbroke, sont bien connues, ainsi que son salon littéraire, que fréquenta Voltaire et les beaux esprits du temps. Il y a des lettres d'elle à Desmaretz dans le carton G7 553 des Archives nationales, au 28 septembre 1703, 16 octobre 1704, et sans date (avril) 1705. Dès le 24 octobre 1713, le mari et la femme avaient acheté une chapelle à Saint-Roch pour leur sépulture (Archives nationales, S *7096, fol. 145).

3. Charles de Ferriol : tome VI, p. 213.

4. Claudine-Alexandrine Guérin de Tencin, la célèbre Madame de Tencin, née le 27 avril 1682, religieuse professe en 1698, relevée de ses vœux en 1712, morte le 4 décembre 1749; voyez ci-après.

5. Ce couvent, merveilleusement situé sur une colline qui domine

environs de Grenoble; toutes deux belles et fort aimables; Mme Ferriol avec plus de douceur et de galanterie, l'autre avec infiniment plus d'esprit, d'intrigue et de débauche. Elle attira bientôt la meilleure compagnie de Grenoble à son couvent, dont la facilité de l'entrée et de la conduite ne put jamais être réprimée par tous les soins du cardinal le Camus'. Rien n'y contribuoit davantage que l'agrément et la commodité de trouver au bout de la plus belle promenade d'autour de Grenoble un lieu de soi-même charmant, où toutes les meilleures familles de la ville avoient des religieuses. Tant de commodités, dont Mme Tencin abusa largement, ne firent que lui appesantir le peu de chaînes qu'elle portoit'. On la venoit trouver avec tout le succès qu'on eût pu desirer ailleurs. Mais un habit de religieuse, une ombre de régularité, quoique peu contrainte, une clôture, bien qu'accessible à toutes les visites des deux sexes, mais d'où elle ne pouvoit sortir que de temps en temps, étoit une gène insupportable à qui vouloit nager en grande eau', et qui se sentoit des talents pour faire un personnage par l'intrigue. Quelques raisons pressantes de dérober la suite de ses plaisirs à une commu

Grenoble, avait été fondé en 1342 par Humbert II, dauphin de Viennois, qui y avait établi des religieuses de l'ordre de Saint-Dominique, sorte de chanoinesses cloîtrées, qui devaient faire preuves de noblesse, mais pour lesquelles la règle dominicaine avait été adoucie. Elles y élevaient la plupart des jeunes filles de la noblesse et de la bonne société de Grenoble. Il semble qu'au dix-septième siècle la clôture y était mal observée.

1. Les Guérin de Tencin, p. 76-80.

2. M. de Coynart a établi que Mlle de Tencin fut mise au couvent de Montfleury pour y faire son éducation dès 1690, à l'âge de huit ans ; que ses parents la contraignirent d'abord à prendre l'habit, puis à faire profession le 25 novembre 1698, alors qu'elle n'avait guère plus de seize ans. Dès le lendemain, elle trouva moyen de faire venir un notaire, devant lequel elle protesta de la contrainte qui lui avait été faite, protestation qu'elle renouvela le 13 novembre 1702.

3. Locution déjà rencontrée dans nos tomes XI, p. 318, XII, p. 446, XIV, p. 278, XXIX, p. 49.

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