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OBSERVATIONS

SUR UNE NOUVELLE TRADUCTION

D'HORACE

DE M. JULES JANIN

PAR M. TIVIER.

(Séance du 27 Janvier 1866).

Horace a été peut-être, de tous les écrivains de l'antiquité, le plus traduit et le moins rendu, j'entends en notre langue. Compter combien de fois on a tenté d'habiller à la française ce poète si français par son esprit, sa riante humeur et sa modération, ce serait une entreprise difficile :

« Aded sunt multa, loquacem Delassare valent Fabium. (1) C'est qu'en effet son humble et un peu trop accommodante sagesse, sa poésie à l'aile rapide, son style si remarquable tour a tour d'élégante hardiesse et d'ingénieuse facilité, et le laisser-aller gracieux

(1) Horace, satires 1, v. 13.

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passe

de sa causerie, le rendaient éminemment propre à satisfaire l'esprit dans toutes les situations : rêveur, à le bercer dans sa rêverie ; sombre, à l'égayer ; abattu , à l'animer ; fatigué, à le détendre. Un des maîtres que regrette le plus justement l'Université, Hyacinthe Rigaut, d'aimable et spirituelle mémoire, a remarqué qu'une traduction d'Horace figure inévitablement dans les projets d'avenir de ceux qui touchent au terme d'une carrière active, et qu'il n'est guère d'ancien officier-général ou de magistrat en retraite qui n'en fasse l'occupation ou le temps entrevu de ses dernières années. D'où vient cela ? Ce n'est pas seulement de ce qu'Horace a, plus que tout autre, le don de plaire sans lasser, de ce qu'il offre, dans sa forme rapide et enlevée, dans son aimable bon sens, un charme qui se renouvelle et se multiplie par la réflexion, c'est surtout parce que ces grâces négligées d'apparence tentent le traducteur par la facilité de s'en emparer et l'espoir de les reproduire. Il se met à l'ouvre, et sa tentative échoue sans l'avertir, ou le détrompe sans le corriger. On voudrait égaler son modèle, on y travaille, on s'y obstine :

Speret idem, sudet multum, multumque laboret

Ausus idem. et l'on s'aperçoit que, si les détails sont reproduits, l'ensemble a disparu, que le souffle, le caractère, l'allure du style nous ont échappé :

Tantùm series juncturaque pollet !

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et l'on s'étonne que ce langage si simple en apparence ait encore , même dans les pièces familières tant de nuances et d'insaisissable originalité :

Tantùm de medio sumptis accedit honoris ! (1)

Il faut l'avouer, Messieurs, si les bonnes traductions sont rares, c'est qu'elles sont à peu près impossibles. En effet, de deux choses l'une : ou le traducteur est écrivain, ou il ne l'est pas, du moins il ne l'est que dans cette mesure qu'exigent et supposent les relations comme les devoirs de la vie intelligente. Dans ce cas, il donne au public la pensée de l'auteur, l'ordonnance de son ouvrage, la somme des vérités qu'il renferme. Mais , dit justement Buffon , ces choses sont hors de l'homme, le style est l'homme même, c'est-à-dire l'expression vivante

à de son âme, des qualités de son caractère et de son intelligence ; et voilà ce qu’un traducteur n'a pu rendre : aussi, au lieu de dire, avec un poète,

Le masque tombe, l'homme reste,

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il faut , retournant la pensée , reconnaître que dans une traduction de ce genre, et c'est le plus répandu, l'homme disparaît, tandis qu'il ne nous reste qu'un masque vide et menteur.

Si l'interprète est, au contraire, un écrivain, le mal est plus grand peut-être, car il a son caractère à lui, son style,dont il lui est bien difficile de se séparer

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(1) Horace, art poétique, 241 et s.

et bien généreux de se défaire. De toutes les définitions du style, la plus juste et la plus féconde est encore le mot de Sénèque : « Oratio vultus animi est.» S'il en est ainsi, le rôle du traducteur de mérite se compose de ces deux opérations à peu près également impraticables et chimériques : dépouiller absolument sa propre physionomie , et revêtir exactement celle d'un autre. Or, quel écrivain de valeur se condamnerait au supplice d'être toujours et volontairement un autre que soi-même, de penser, de parler, de sentir comme son modèle ; d'être lui, de s'assimiler jusqu'aux moindres nuances de sa pensée, jusqu'aux attitudes les plus simples et aux accents les plus fugitifs ? Quel écrivain consentirait à se consumer sur une cuvre absolument impersonnelle dont tout le mérite consiste dans l'effacement persistant et calculé de notre propre nature, et comme ce ministre à qui Fontenelle disait : « Vous avez travaillé vingt ans à vous rendre inutile», consacrerait beaucoup de temps à se rendre invisible, à se supprimer au profit d'un autre ?

Admettons que cet effort d'assimilation soit possisible, la nature reparaîtra toujours par quelque endroit.

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Naturam expellas furcâ, tamen usque recurret. (1)

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On raconte d'une illustre, ou plutôt de la dernière tragédienne, que traduisant, elle aussi, par le geste

(1) Epitres 1, X,

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