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pas la majorité; mais, ce qui revient à peu près au même, ils les dominent par leur audace... Dans les petites villes, c'est encore bien pis. Les hommes probes sont en quelque sorte forcés de s'affilier à la canaille des clubs pour n'être pas signalés comme de mauvais citoyens... On peut juger des cris que pousseraient ces clubs, si les députés s'avisaient de vouloir ressusciter la monarchie... D'ailleurs, il faut des chefs pour tenter ces grands bouleversements... Dans cette nouvelle législature, qui est vraiment un comité bourgeois, il n'y a pas un personnage connu... Quelques-uns ont pensé qu'ils pourraient nous ramener à la monarchie en prenant une route directement opposée, en essayant d'établir, sans déguisement, une république; que le peuple, qui aime son souverain, qui le croit encore roi, se jetterait entre ses bras paternels lorsqu'il ne pourrait plus douter qu'on veut lui ravir son sceptre. Vaine espérance! La législature actuelle fera comme la précédente; elle maintiendra, elle continuera d'organiser la république, mais sans la déclarer; elle achèvera de miner les faibles étais qui soutiennent encore le trône; elle accélérera sa chute. Elle donnera bien à ses décrets une tournure, une direction encore plus républicaine, s'il est possible, que ceux de la première législature; elle effectuera bien la chose, mais elle n'osera pas prononcer le mot, à moins que quelque événement imprévu ne la pousse et ne la précipite en quelque sorte à cette démarche. Elle va donc suivre et prolonger le fil de la révolution. Ainsi nous ne devons en rien attendre d'utile ni d'avantageux.

<< Mais quel mal reste-t-il à faire? beaucoup!... Un démocrate a dit que si la révolution fait encore un seul pas, elle ne peut le porter que sur les propriétés... Qui peut nous faire espérer que ce pas ne sera pas fait? Qui peut nous promettre que les législateurs actuels, parmi lesquels il y a, dit-on, beaucoup d'orateurs et presque pas de propriétaires, auraient à la fois la volonté, le courage et la force nécessaires pour repousser une pétition usurpatrice? Les républicomanes ne manqueront pas d'apprendre à leurs adeptes qu'il faut que des citoyens aient quelque propriété... Puissions nous nous tromper dans l'horoscope que nous tirons! » (L'Ami du Roi, du 5 octobre.)

L'abbé Royou, dans cet article, s'adressait, on le voit, à son parti, dans le but de détruire ses espérances et d'exciter ses crainles. A ses yeux, le salut devait venir du dehors. Cependant il est à croire que ses lugubres prédictions ne détruisirent pas la confiance qu'avaient les royalistes de l'intérieur dans l'influence du monarque sur des hommes nouveaux et dans le surcroît d'autorité que ce prince ne manquerait pas, selon eux, de retirer des difficultés d'exé

cution d'une constitution qu'ils croyaient impraticable. L'Ami du Roi, lui-même, et surtout la Gazette de Paris, de Durosoi, sont remplis de rétractations adressées par des officiers qui avaient prêté le serment exigé des troupes lors de l'événement du 21 juin. En même temps ces journaux exagéraient tous les bruits qui venaient de l'extérieur, sur la coalition des puissances étrangères, sur les forces qu'elles rassemblaient, sur les démarches et les préparatifs des émigrés. Ils insérèrent, entre autres, à l'époque où nous sommes, une adresse des émigrés à l'impératrice de Russie, et une réponse transmise, au nom de celle-ci, par le comte feld-maréchal Romanzow, dont les termes leur étaient aussi favorables que menaçants pour la France révolutionnaire. Il osèrent enfin annoncer que Monsieur allait être proclamé régent. Ce laisser-aller, cette audace, ou plutôt ces imprudences des journaux royalistes doivent certainement être comptés parmi les faits les plus étranges de cette période de la révolution.

Pendant que les partis extrêmes spéculaient ainsi sur les actes futurs de la législative, et se préparaient pour l'avenir incertain qu'ils croyaient apercevoir, le parti constitutionnel répétait incessamment que la révolution était finie, et que la nouvelle assemblée n'avait qu'à marcher sur les traces de la constituante. « La constitution est terminée, disait l'abbé Grégoire dans une adresse aux nouveaux députés, insérée dans le Moniteur, et lue aux Jacobins. Nous avons posé la clef de la voùte; ralliez-vous dans l'enceinte de cet édifice, et, malgré les vices de sa construction, gardez-vous -bien de tenter actuellement le remède. Une révolution nouvelle ferait succomber le peuple encore haletant de la première, et qui demande du repos! >>

Mais le parti constitutionnel, ou plutôt le parti des constituants, allait perdre l'influence que lui donnaient quelques hautes positions longtemps occupées par lui. M. Lafayette fut le premier qui quitta le poste où il avait eu, pendant si longtemps, la puissance de dominer les événements. Il donna sa démission le 8 octobre, dans le conseil général de la commune, et, à cette occasion, il adressa à la garde nationale une lettre où, sous les apparences de la fermeté et de la confiance, perçaient ses inquiétudes sur l'avenir. Il commençait par les affirmations officielles que la constitution était terminée, que les jours de la révolution faisaient place à ceux d'une organisation régulière; que la liberté et l'égalité, une fois établies, ne retrograderaient pas; que pour qu'une nation fût libre il suffisait qu'elle le voulût, etc.- Puis, continuait-il, «Gardez-vous de croire, messieurs, que tous les genres de despotismes soient détruits, et

que la liberté, parce qu'elle est constituée et chérie parmi nous, y soit déjà suffisamment établie; elle ne le serait point, si, d'un bout de l'empire à l'autre, tout ce que la loi ne défend pas, n'était pas permis; si la circulation des personnes, des subsistances, du numéraire, éprouvait quelque résistance; si ceux qui sont appelés en jugement pouvaient être protégés contre la loi; si le peuple, négligeant son plus précieux devoir et sa dette la plus sacrée, n'était ni empressé de concourir aux élections, ni exact à payer les contributions publiques; si des oppositions arbitraires, fruits du désordre ou de la méfiance, paralysaient l'action légale des autorités légitimes; si des opinions politiques ou des sentiments personnels, si surtout l'usage sacré de la liberté de la presse pouvait jamais servir de prétexte à des violences; si l'intolérance des opinions religieuses, se couvrant du manteau de je ne sais quel patriotisme, osait admettre l'idée d'un culte dominant ou d'un culte proscrit; si le domicile de chaque citoyen ne devenait pas pour lui un asile plus inviolable que la plus inexpugnable forteresse; si enfin tous les Français ne se croyaient pas solidaires pour le maintien de leur liberté civile comme de leur liberté politique, et pour la religieuse exécution de la loi ; et s'il n'y avait pas dans la voix du magistrat qui parle en son nom une force toujours supérieure à celle des millions de bras armés pour la défendre. »

La démission de Lafayette donna lieu à des témoignages qui marquent parfaitement l'étendue de son influence et la perte que le parti constitutionnel faisait en lui. Toutes les compagnies de l'armée parisienne députèrent un de leurs membres à l'hôtel de ville. Cette assemblée vota au général une épée d'honneur avec cette inscription: A Lafayette, l'armée parisienne reconnaissante, l'an IV de la liberté. La commune fit frapper une médaille en son honneur et lui fit don d'une statue de Washington, en marbre. Lafayette, en ce moment, avait quitté Paris et s'était retiré dans une de ses terres. Son voyage fut en quelque sorte triomphal. Les gardes nationales prirent les armes sur son passage. Les gardes nationaux de SaintPourçain destituèrent leur commandant parce qu'il ne les avait point réunis pour participer à cette ovation.

La Gazette universelle, la Chronique de Paris, et tous les journaux feuillants abondèrent dans les sentiments de la garde nationale. Le Patriote français ne dit rien. Mais Marat, dans un des rares numéros de l'Ami du Peuple, qu'il publiait encore de loin en loin, et le journal des Révolutions de Paris prirent texte de ces événements pour répéter leurs accusations habituelles contre le général. « Lafayette n'était qu'un valet de cour, un traître à la patrie,

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un lâche conspirateur,» disait Marat! Pourquoi, disaient les Révolutions, retient-il son nom de terre proscrit par les décrets, et ne s'appelle-t-il pas Mottié tout court? « Puis il énumérait la longue série de ses griefs, et terminait en disant: «Citoyens! ce héros n'est qu'un courtisan; ce législateur, qu'un charlatan! etc. >>

La démission de Lafayette eut d'autre suites qu'un triomphe et des insultes. La garde nationale procéda à des réélections générales, où l'on remarqua que presque tous les anciens gradés furent réélus; et en attendant qu'elle fût définitivement organisée, conformément à la dernière loi, le conseil général fit provisoirement exécuter la disposition de cette loi qui ordonnait que chacun des six chefs de division exerçât pendant un mois les fonctions de commandant général. C'était mettre l'anarchie là où le besoin de l'unité existe au plus haut degré.

Le ministère resta aux mains des constitutionnels; Thévenard seul donna sa démission et fut remplacé, le 9 octobre, par Bertrand de Molleville. Les autres ministres étaient les mêmes qu'à la fin de la période précédente, savoir: Duport-Dutertre, Delessart, Tarbé, Duportail et Montmorin.

CHAP. II. Premières séances de l'assemblée. Prestation du serment sur le livre de la constitution. — L'assemblée abolit les titres de Sire et de Majesté, et décrète que le fauteuil du roi sera semblable à celui du président. Effet produit par ce décret. L'assemblée revient sur sa décision. royale. Premières occupations de l'assemblée.

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Séance

ASSEMBLÉE LÉGISLATIVE. SÉANCES DU 1er AU 3 OCTOBRE. Les députés élus à la première législature se réunirent dans la salle de l'assemblée, le 1er octobre, à dix heures du matin. Conformément aux décrets de l'assemblée constituante, M. Camus, archiviste, fit l'appel des députés présents; quatre cent trente-quatre députés répondirent à cet appel. Ensuite M. Batault, doyen d'âge, prit le fauteuil de président, et les députés les moins âgés, MM. Voisard et Dumolard, se placèrent au bureau pour faire les fonctions de secrétaires. Dans cette première séance, l'assemblée se divisa en bureaux, pour la vérification des pouvoirs. Les formes à suivre étaient peu connues. Il en résulta que cette séance et la suivante furent tumultueuses et désordonnées. On proposait de se constituer en assemblée législative provisoire jusqu'après la vérification des pouvoirs de 373 membres, exigée par la loi pour que l'assemblée se constituât. Celte motion fut rejetée, et l'assemblée décida qu'elle se diviserait, pour la vérification, en dix bureaux, composés chia

cun des députations de huit départements, suivant l'ordre alphabétique de ces départements.

Le lendemain, les différents bureaux firent leur rapport. Un appel fait à la fin de la séance constata la présence de 394 membres vérifiés, et l'assemblée décida qu'elle se constituait en assemblée nationale législative. Alors, et conformément à la constitution, << tous les membres se levèrent simultanément tenant les mains levées, et prêtèrent, au milieu des cris de Vive la nation! et par une double acclamation, le serment de vivre libres ou mourir. »

On demanda ensuite que chaque membre prêtât individuellement le serment prescrit par la constitution. Mais, afin de donner une plus grande solennité à cet acte important, on décida qu'il n'y serait procédé qu'après la nomination du président et des secrétaires.

Ces nominations, commencées dans les bureaux dans la soirée du 2, occupèrent encore toute la séance du 3, tant à cause de l'incertitude sur les formes, que parce qu'il ne put se former immédiatement une majorité. Après deux scrutins sans résultat pour la présidence, un scrutin de ballottage entre Garran-Coulon et Pasoret donna le fauteuil à ce dernier. Les secrétaires nommés furent François de Neufchâteau, Garran-Coulon, Cérutti, Lacépède, Condorcet, Guyton-Morveau.

SÉANCE DU 4 OCTOBRE. — M. le président. L'ordre du jour est la prestation du serment individuel prescrit par la constitution. La loi du 17 juin porte que le président en prononcera la formule, et que tous les membres monteront successivement à la tribune, et diront: Je le jure.

M. ***. Ne serait-il pas convenable de donner à cette cérémonie tout l'appareil et toute la solennité propres à caractériser son importance? Je demande que la constitution soit apportée par l'archiviste, et que ce soit en tenant la main posée sur ce livre sacré, que chacun prête le serment. (On applaudit.)

M. Girardin. J'appuie la motion du préopinant; mais j'y joins un amendement; c'est de nommer une députation pour aller chercher aux archives l'acte constitutionnel. (Il s'élève des rumeurs.)

M. ***. La loi du 17 juin 1791 porte que chaque membre montera à la tribune, et dira: Je le jure; mais la constitution n'en parle point; puisque nous avons déjà dérogé hier à cette loi, je demande qu'afin qu'il n'y ait point de restriction mentale, il soit décrété que chaque membre prononcera la formule du serment dans toute son intégrité.

M. ***. J'appuie la proposition de l'anté-préopinant, et je demande

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