Page images
PDF
EPUB

ment juste, mais où s'était déployé de la façon la plus remarquable son rare génie d'homme d'État. L'idée essentielle du plan proposé par lui était le relèvement de la monarchie par un appel du Roi à la nation et une entente avec elle, soit d'accord avec l'Assemblée, si celle-ci se prêtait à cette politique, soit par la convocation d'une assemblée nouvelle, destinée à ratifier, mais en la rectifiant, la révolution qui avait substitué à l'ancien régime un ordre nouveau des choses. Le moyen capital d'exécution était la sortie du Roi de Paris. Mais Mirabeau déconseillait formellement la retraite dans une ville frontière. « Se retirer à Metz ou sur toute autre frontière, disait-il, serait déclarer la guerre à la nation et abdiquer le trône. Un roi qui est la seule sauvegarde de son peuple, ne fuit point devant son peuple; il le prend pour juge de sa conduite et de ses principes, mais il ne brise pas d'un seul coup tous les liens qui l'unissent à lui, il n'excite pas contre lui toutes les défiances, il ne se met pas dans la position de ne pouvoir rentrer au sein de ses États que les armes à la main, ou d'être réduit à mendier des secours étrangers. » La ville qu'il proposait comme siège provisoire du gouvernement était Rouen et il en donnait, entre autres raisons, celles-ci, où l'on remarque une vue qu'ont en partie justifiée les événements ultérieurs : « Il faut Rouen, parce qu'un tel choix annonce qu'on n'a aucun projet de fuite et qu'on veut uniquement se rapprocher des provinces; parce que la Normandie est très forte en population et que ses habitants ont plus de ténacité que les autres Français; parce qu'enfin il est très facile de coalitionner cette province avec la Bretagne et l'Anjou, ce qui formerait déjà une force irrésistible. »

Il voulait que le Roi, après avoir habilement fait constater son défaut de liberté et pris toutes les précautions et toutes les mesures nécessaires, partit ouvertement en plein jour des Tuileries pour se diriger sur Rouen et invitât par une proclamation l'Assemblée à l'y rejoindre. Il insinuait que les préparatifs de ce coup d'État légal, exécutés à l'insu du ministère actuel, devaient être confiés à celui qui l'avait conçu, avec carte blanche sur les moyens et sur le choix des autres agents.

Très frappé de ce plan, dont l'idée-mère indiquait peut-être en effet la voie du salut, M. de la Marck, après réflexion, ne crut pas pourtant devoir le faire parvenir au Roi par l'intermédiaire de la Reine, exaspérée en ce moment contre Mirabeau par le langage qu'il avait tenu presque directement contre elle à la tribune, et d'ailleurs persuadée qu'il était l'un des principaux auteurs du mouvement des 5 et 6 octobre. Il s'arrêta à la pensée de recourir à Monsieur, comte de Provence. Celui-ci s'était installé au palais du Luxembourg. Il n'y était guère moins surveillé que Louis XVI aux Tuileries. M. de la Marck obtint de lui une audience secrète, qui, commencée après minuit, se prolongea plus de deux heures. Le prince lut avec attention le mémoire de Mirabeau et, tout en faisant des observations sur divers points, il déclara que, dans son ensemble, il approuvait, quant à lui, le plan proposé. Mais il ajouta qu'il était d'avance convaincu que le Roi ne consentirait pas à l'adopter. Comme M. de la Marck lui demandait d'en parler à la Reine qui, une fois persuadée, obtiendrait peut-être l'assentiment du Roi, Monsieur lui déclara qu'il s'exagérait beaucoup l'influence de Marie-Antoi

nette sur l'esprit de son époux dans les déterminations de ce genre. Puis il prononça sur son frère ce jugement, où il laissa cruellement paraître sa pointe naturelle de jalousie, mais où il n'y avait que trop de justesse « La faiblesse et l'indécision du Roi sont au delà de tout ce qu'on peut dire. Pour vous faire une idée de son caractère, imaginez des boules d'ivoire huilées, que vous vous efforceriez vainement de retenir ensemble. » M. de la Marck se retira, la douleur dans l'âme, et sa tristesse fut encore accrue par les objurgations incessantes de Mirabeau, qui ne cessait de lui répéter que, si le Roi et la Reine restaient dans Paris, on verrait des scènes affreuses, parce que la populace allait devenir de plus en plus l'instrument des factieux. Il ne craignit même pas un jour de déclarer formellement que la guerre civile était le seul moyen pour arriver à rétablir l'autorité légitime du Roi. « La guerre, dit-il, retrempe les âmes et leur rend l'énergie que les calculs de l'immoralité leur ont fait perdre. » M. de la Marck lui objecta le défaut d'argent. « La guerre civile, répliqua-t-il, se fait toujours sans argent, et d'ailleurs, dans les circonstances actuelles, elle ne serait pas de longue durée. Tous les Français veulent des places ou de l'argent; on leur ferait des promesses et vous verriez bientôt le parti du Roi prédominant partout.

[ocr errors]

Des démarches aussi directes de la part de Mirabeau lui imposaient l'obligation de rapprocher son attitude publique de celle qu'il adoptait dans ses confidences à M. de la Marck et dans les négociations qu'il essayait de renouer avec la cour. Il était d'ailleurs très préoccupé de ne pas laisser trop affaiblir

les ressorts du pouvoir pour le cas où ce pouvoir, comme il l'espérait, serait remis entre ses mains. C'est ce qui explique le projet de décret qu'il présenta le 14 octobre contre les attroupements. Le fond en était draconien et la forme même très royaliste «< LOUIS, etc... Considérant... A ces causes, de l'avis et par le vœu de l'Assemblée nationale de notre royaume, nous voulons et ordonnons ce qui suit: «... Art. 4. Tous ceux qui, par violence ou par quelque excès que ce soit, troubleraient les officiers municipaux ou leurs assistants dans quelqu'une des fonctions qui leur sont prescrites par l'article précédent (la dispersion des attroupements), seront sur-le-champ saisis et emprisonnés, et en cas de conviction ils seront punis de mort, comme coupables de rébellion envers la nation et le Roi... >> - L'article 8 portait peine de mort contre les membres armés des attroupements qui ne se seraient pas dispersés après les sommations légales, et l'article 10 prononçait la même peine contre les instigateurs et provocateurs d'attroupements armés (1). Ce projet fut très bien accueilli par l'Assemblée, qui en ordonna l'impression et le renvoi au Comité de Constitution. Le lendemain, Target présenta sur la même question un projet nouveau, qui fut aussi renvoyé à l'examen du même comité.

Le lundi 19 octobre, l'Assemblée tint pour la première fois séance à Paris dans la grande chapelle de l'archevêché, dite de l'ordination, en attendant qu'elle prît possession de sa résidence défini

(1) Il faut noter toutefois que la loi proposée par Mirabeau ne devait s'appliquer qu'à la ville de Paris, à ses faubourgs et à un rayon de quinze lieues alentour. Cf. Loménie, Les Mirabeau, t. V, pp. 40-41.

tive, au Manège des Tuileries, où elle se transporta le 9 novembre suivant. Elle reçut une députation de l'Assemblée communale, qui avait à sa tête Bailly et La Fayette. Le maire de Paris prononça un discours où, selon son usage, l'optimisme et l'emphase étalaient à l'envi un ridicule demeuré pourtant inaperçu de la plupart de ses auditeurs. <<< Votre sagesse, Messieurs, est de peser et de fixer la destinée de l'empire. Notre devoir à nous est de veiller pour vous, de vous entourer du repos et de la tranquillité. Tout citoyen sera soldat pour composer votre garde nationale; et la Commune que vous voyez devant vous, tous les habitants de cette capitale sont prêts à répandre jusqu'à la dernière goutte de leur sang pour votre sûreté, pour l'inviolabilité de vos personnes et pour la liberté de vos délibérations... Nous pouvons dire à cette auguste assemblée que le retour du Roi à Paris y a répandu le bonheur, que sa présence chérie y établit une paix durable. Il n'y a plus de mouvement que pour se porter autour de lui, et cette paix si désirable est aujourd'hui assurée par votre présence... » Mirabeau, qui croyait avoir besoin en ce moment, pour le succès de ses projets personnels et politiques, d'une entente, au moins provisoire, avec les deux rois de la capitale, demanda un vote spécial de félicitations pour Bailly et La Fayette, et laissa voir, dans la façon dont il soutint sa motion, le désir de partager avec eux la responsabilité de la direction des affaires et du rétablissement de l'ordre public: « Nous ne cherchons point à le dissimuler, nous sentirons un noble orgueil si l'on cherche parmi nous les défenseurs de la patrie et les appuis de la liberté, si l'on récompense notre zèle en nous don

« PreviousContinue »