Page images
PDF
EPUB

vive force, dans un livre d'histoire, à l'observation exacte des faits, à l'étude intelligente, équitable, des hommes et des choses du passé. Le passé est du domaine exclusif de l'intelligence: ce qui a été, a été; la volonté n'y peut rien. L'impartialité, il est vrai, n'est pas l'indifférence. Elle peut concourir avec la sévérité, même avec l'indignation. Mais l'histoire doit être avant tout un miroir fidèle. C'est en la comprenant de la sorte qu'on en peut tirer des leçons utiles pour le présent et pour l'avenir.

25 novembre 1895.

DE

L'ANCIENNE FRANCE

LA FÉDÉRATION

I

DÉVELOPPEMENT DE LA SITUATION POLITIQUE.
INFLUENCES ET PROJETS DIVERS.

[ocr errors]

MIRABEAU AU SERVICE DE LA ROYAUTÉ.

§1. Le Roi et l'Assemblée à Paris. La loi martiale. L'exil du duc d'Orléans.

[ocr errors]

Rien de plus triste que l'installation de la famille royale aux Tuileries dans la soirée du 6 octobre 1789, que la nuit qu'elle y dut passer et que son réveil du lendemain. Accoutumée, pour ainsi dire, héréditairement, au train régulier et somptueux du palais de Versailles, et à cette « mécanique » de l'étiquette, comme dit Saint-Simon, si bien montée

par Louis XIV, elle se trouvait brusquement dérangée dans toute sa vie habituelle et traditionnelle. Le château des Tuileries n'avait plus guère été habité depuis 1665. « Des ouvriers, prévenus à la dernière heure, dit M. Maxime de la Rocheterie, s'efforçaient d'y faire à la hâte quelques réparations indispensables; des échelles étaient dressées de tous côtés. Les meubles étaient vieux, les tentures fanées, les appartements mal éclairés; les lits manquaient, les portes ne fermaient pas. » Le Dauphin dut passer la nuit dans une chambre ouverte de tous côtés, et dans laquelle sa gouvernante se barricada comme elle put. « Tout est bien laid ici, maman, dit l'enfant en y entrant. Mon fils, répondit la Reine, Louis XIV y logeait et s'y trouvait bien; nous ne devons pas être plus difficiles que lui. » Et se tournant vers les dames qui l'accompagnaient, comme pour s'excuser du dénuement du château « Vous savez, leur dit-elle avec un triste sourire, que je ne m'attendais pas à venir ici (1). »

La Reine était courageuse. La résignation de Louis XVI allait jusqu'à l'apathie, mais une apathie héroïque. L'un et l'autre, pour des raisons diverses, avaient plus souffert que joui des somptuosités décoratives et de la rigoureuse étiquette de Versailles. Un bien-être relatif leur fut d'ailleurs bientôt rendu avec l'ombre des splendeurs et de la « mécanique » d'hier levers, couchers, audiences, repas et jeux solennels. Leur cour se reconstitua sur un moindre pied. Mais l'humiliation morale ne pouvait s'effacer de leur âme aussi aisément que la souffrance matérielle, qui d'ailleurs persistait à un

(1) Histoire de Marie-Antoinette, t. II, pp. 88, 89.

certain degré (1). En eux, le sentiment et la sensation s'excitaient l'un l'autre. Ils ressentaient douloureusement, et plus peut-être que leur malheur propre, le bouleversement apporté dans les habitudes de leur entourage, de ces courtisans de l'infortune, que la fidélité maintenait près d'eux, mais qu'exaspéraient à chaque instant les signes trop évidents de la rupture violente qui venait de s'accomplir avec un passé qu'ils avaient été élevés à considérer comme immortel. De là, nécessairement, dans l'âme du Roi et de la Reine, un fonds. de défiance et de chagrin qu'ils ne réussirent à vaincre en public, Marie-Antoinette surtout, que par un effort d'énergie vraiment admirable (2).

(1) La privation de la chasse était pour Louis XVI une véritable torture, même physique.

(2) Dans le fréquent et douloureux contact avec la foule que lui imposa la révolution d'octobre, la Reine montra une énergie soutenue, beaucoup de grâce et de dignité. Dans ses entretiens avec les femmes du peuple, qui ne se faisaient pas faute de lui apporter aux Tuileries leurs conseils et leurs remontrances, elle remporta de véritables triomphes. Mais elle souffrait cruellement sous cette vaillante attitude. Ses cheveux en avaient subitement blanchi. « J'ai pleuré d'attendrissement en lisant vos lettres, écrivait-elle vers cette époque à la duchesse de Polignac. Vous parlez de courage; il en faut bien moins pour soutenir les moments affreux où je me suis trouvée que pour supporter notre position, ses peines à soi, celles de ses amis, et celles de tous ceux qui nous entourent. C'est un poids trop fort à supporter, et si mon cœur ne tenait par des liens aussi forts à mon mari, mes enfants, mes amis, je désirerais de succomber; mais vous autres me soutenez; je dois encore ce sentiment à votre amitié. Mais, ajoutait-elle tristement, je vous porte à tous malheur, et vos peines sont pour moi et par moi. » La Rocheterie, loc. cit., pp. 89-91, 98. Le Roi sut, lui aussi, dans les premiers jours, payer de sa personne, mais en sacrifiant trop la dignité royale, que Henri IV savait si bien conserver jusque dans ses effusions de bonhomie populaire. « La présence du Roi (à Paris), dit Duquesnoy dans son Journal (20 octobre 1789), fait plus pour lui que toutes les armées possibles; il a été dimanche au Champ-de

« PreviousContinue »