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CHAPITRE X.

POST-SCRIPTUM SUR LES OBJECTIONS QU'ON A SOULEVÉES, DANS CES DERNIEKS TEMPS, CONTRE LE RÉGIME DE LA LIBRE CONCURRENCE.

Ces conclusions n'ont rien perdu de la justesse qu'elles me paraissaient avoir, il y a près de vingt ans, lorsque je publiais la première édition de ce volume, et je n'éprouve aucunement le besoin de les changer.

Toutefois, je ne saurais laisser sans réponse les graves accusations dont est devenu l'objet, dans ces derniers temps, le régime qu'elles résument, et les singuliers reproches qu'on a adressés à la liberté du travail (1).

On ne nie pas que le régime de la concurrence n'ait produit un immense développement de richesses: on nous trace, au contraire, de magnifiques tableaux des prodiges qu'a faits, sous l'influence de la liberté du travail, l'ardente émulation des travailleurs. Mais on affirme que le résultat de cette lutte a été de combler les mains qui étaient déjà pleines, et d'achever de vider celles qui étaient les moins pourvues. Il est arrivé, dit-on, que ceux qui avaient déjà beaucoup ont eu tout, et que les malheureux par qui toutes choses étaient produites ont été chaque jour plus près de ne jouir de rien. On a prétendu signaler, au milieu des prospérités sociales et de l'élévation progressive

(1) Le mot liberté est pris ici dans le sens restreint qu'on est dans l'usage de lui donner. Il s'agit seulement de la liberté qui résulte du progrès des bonnes relations entre l'État et les individus, de l'absence de tout obstacle illegitime mis par l'État à l'exercice de nos forces. C'est cette liberté qui est attaquée dans le procès fait à la concurrence.

des classes opulentes et aisées, la décadence accélérée des classes laborieuses. On a dit que plus la société devenait puissante et riche, et plus la misère de ces classes allait croissant; que le rapport des misérables à la population suivait régulièrement les progrès de l'industrie, et que, tandis que ce rapport n'était, par exemple, en Espagne et en Italie que de 1 à 30, en Turquie que de 1 à 41, en Russie que de 1 à 100, il était de 1 à 6 en Angleterre, en Belgique, et dans les départements du nord de la France les plus riches et les plus industrieux ('). Finalement, on a fait de la situation des classes ouvrières, dans les pays les plus avancés, des tableaux hideux, où l'on semblait se complaire à étaler leur dégradation physique et morale, et où la civilisation était représentée comme ramenant, par une pente rapide, la partie la plus nombreuse de la population à toutes les horreurs de la vie sauvage.

Puis on a prétendu expliquer comment ces tristes résultats, comment cette opulence d'un côté et cette détresse de l'autre, comment ce partage inique et partial des fruits du travail, étaient l'effet naturel de la concurrence universelle; comment, sous l'oppression de la concurrence, les entrepreneurs, poussés par le besoin de vendre à baisser le prix de leurs produits, avaient été conduits forcément à réduire les salaires; comment, pour diminuer encore leurs frais, ils avaient dû remplacer les ouvriers par des machines; comment les ouvriers, à leur tour, supplantés par ces compétiteurs formidables, et devenus trop nombreux pour le travail à accomplir, avaient dû offrir leurs bras au rabais; comment enfin, sous le régime de la concurrence, l'industrie était devenue une guerre, une guerre de plus en plus acharnée, et comment les classes ouvrières, naturellement les plus faibles, avaient dû être vain

(1) M. E. Buret, De la misère des classes laborieuses, etc.

cues, et étaient demeurées sur le champ de bataille nues, dépouillées, meurtries, exténuées (').

Et comme c'était, croyait-on, la concurrence qui avait produit de si grands maux, on l'a qualifiée des noms les plus durs : on l'a traitée de régime barbare et sauvage; on l'a appelée l'anarchie, le désordre, le mal de tous (2); et, en même temps qu'on épuisait sur elle le vocabulaire des injures, on s'est évertué à chercher quelque régime moins désastreux qu'il fût possible de lui substituer. Je ne ne parle pas seulement ici des systèmes connus de Fourier, de Saint-Simon et d'Owen. Mais, dans des écrits moins excentriqnes, on a proposé de soustraire les classes laborieuses au danger de la concurrence, et d'empêcher que leur travail fût soumis au cours du marché. On a dit que leur travail étant leur seule ressource, on ne devait pas permettre qu'il fût mis au rabais. On a dit que tout homme vivant avait le droit de vivre, et que tous ceux qui avaient le droit de vivre devaient en avoir les moyens. On a dit que la société leur devait à tous, en quelque nombre qu'il leur plût de naître, du travail, et un travail assez fructueux pour qu'il pût suffire amplement aux besoins d'eux et de leurs familles. On a dit enfin que le moyen d'assurer leur sort, c'était de substituer l'organisation à l'anarchie, et l'association à la concurrence. Association! organisation! voilà, a-t-on dit, les mots de l'énigme sociale; voilà les paroles magiques qui doivent mettre fin au charme fatal sous lequel les classes pauvres vivent enchaînées. Et ce n'étaient pas là seulement les propos de quelques rêveurs solitaires; c'étaient des mots que répétaient, avec la conviction qu'ils s'appliquaient

(1) Je n'ai pas besoin de dire où j'ai vu de telles accusations. Elles ont été partout, et dans des termes plus véhéments et plus passionnés encore que ceux dont je me sers.

(3) M. Buret, et beaucoup d'autres.

à quelque chose de réel, des esprits qui avaient la prétention d'être pratiques et sages. On trouve un peu partout aujourd'hui des injures adressées au régime de la concurrence, et des appels faits à l'organisation du travail et à l'association générale des travailleurs. Les idées confuses, la vague apparence de doctrine qui sont enveloppées dans ces mots, ont trouvé des organes dans les Chambres, dans les journaux accrédités de toutes les opinions, dans des chaires publiques et officielles, en France et à l'étranger; et tel est, si je suis bien informé, l'ascendant qu'elles auraient déjà acquis sur la jeunesse de nos grandes écoles, que les idées de liberté et de concurrence appliquées au travail y seraient devenues l'objet d'une espèce de réprobation et presque de haine.

De sorte qu'après avoir travaillé deux mille ans à l'émancipation du travail, dans l'intérêt même des classes laborieuses, on découvrirait aujourd'hui que l'humanité a fait fausse route; que cette liberté, dont l'acquisition a été l'objet de si longs, de si patients, de si douloureux efforts, est, en réalité, un présent funeste, dont l'unique effet est d'écraser ceux au profit de qui elle a été surtout désirée, de les appauvrir, de les déprimer, de les dégrader, de les faire déchoir de plus en plus; et telle serait l'évidence de ces tristes résultats, l'oppression née pour les faibles de la liberté du travail et de la concurrence qui s'en est suivie serait si patente et si cruelle, que la société, s'il n'y était mis ordre, aurait à redouter de la part des classes laborieuses des soulèvements plus dangereux et plus terribles que les anciennes guerres serviles, que les anciennes irruptions de barbares, et qu'il n'y aurait pas, ce semble, aujourd'hui de réforme plus urgente que la réforme de la liberté (1).

(1) Je dois dire pourtant qu'une sorte de raison et de pudeur em

Voilà, assurément, des résultats bien inattendus et bien étranges; et si le genre humain avait pu se méprendre à ce point sur le but où devaient tendre ses efforts, il faudrait convenir que la lumière qui le conduit est une lueur bien trompeuse, et qu'il ne sait guère ni ce qu'il fait, ni où il va.

Voyons pourtant, avant d'élever de pareils doutes sur la sûreté de ses instincts et de sa raison, si l'on ne serait pas tombé ici dans des erreurs graves, et si ceux qui l'accusent de s'être si longtemps et si étrangement fourvoyé sont mieux inspirés que ne l'a été, depuis deux mille ans, l'humanité tout entière.

J'ai à faire sur les accusations dont le régime de la concurrence est devenu l'objet, plusieurs remarques.

La première, c'est que ce régime, bon ou mauvais, ruineux ou fécond, n'existe réellement pas encore; c'est qu'il n'est établi nulle part que par exception, et de la manière la plus incomplète du monde.

La seconde, c'est que le tableau qu'on nous trace de l'état social qu'on l'accuse d'avoir produit est infidèle, et qu'on n'y tient pas suffisamment compte de l'extension qu'a prise le bien-être universel, y compris celui des classes les moins heureuses.

La troisième, c'est que le mal éprouvé par ces classes, dans ce qu'il a de réel, n'est pas rapporté à ses véritables

causes.

pêche qu'on n'attaque nominativement la liberté, et qu'on s'en prend seulement à la concurrence, que la liberté a précisément eu pour objet d'établir. L'Académie de Rheims a mis dernièrement au concours cette question singulière : « Chercher par quels moyens on pourrait, sans nuire à la liberté, mellre des limites à la concurrence?» Comme s'il était possible de limiter la concurrence sans restreindre par cela même la liberté ! Comme si la liberté ne consistait pas précisément dans le droit attribué à chacun de concourir, et de faire ce que pouvait faire légitimement tout le monde !

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