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presque tous vêtus de haillons. Entassés dans des habitations dégoûtantes, ils couchent pêle-mêle sur des grabats, et ne subsistent que d'une nourriture chétive ('). »

On peut objecter, il est vrai, que tout ce qu'il existe aujourd'hui de misère s'est développé sous l'influence d'un ordre de choses très différent de celui que j'ai décrit dans mon dernier chapitre. J'ai moi-même reconnu ailleurs (*), que la misère actuellement existante avait eu en partie ses causes dans la manière dont les choses avaient commencé, dans le partage inégal qui s'était fait d'abord de la richesse, dans l'expropriation originaire des classes les plus nombreuses de la société, dans l'état de servitude où elles avaient été retenues durant des siècles et où elles se trouvaient encore en beaucoup de pays; ailleurs dans des contributions écrasantes, dans des obstacles de toute espèce mis aux progrès de leur aisance et de leur instruction, dans des lois qui les empêchaient de tirer de leur travail le meilleur parti possible, dans celles qui favorisaient, à leur détriment, des maîtres à qui leur position donnait déjàt ant d'avantage sur elles, dans des préceptes religieux qui bannissaient toute prudence du mariage, dans des mesures politiques qui les provoquaient à la population, dans des institutions de charité qui les dispensaient de toute prévoyance, dans des maisons de jeu, des loteries et autres établissements corrupteurs qui les détournaient de l'épargne, et les excitaient directement à la débauche et à la dissipation, dans des systèmes de pénalité et des régimes correctionnels qui n'étaient propres qu'à achever de les corrompre, dans tout un ensemble de choses qu'on eût dit combiné pour les tenir dans un état permanent d'ignorance, de misère et de dégradation.....

(') V. la Rev. encycl. cah. de nov. 1828, p. 312.
(*) Dans la Rev. encycl., cah. de juin 1827, p. 617.

Mais l'état de ces classes ne tient pas seulement aux torts que peut avoir eus envers elles la partie supérieure de la société; il a aussi, il a surtout sa racine dans les vices qui leur sont propres; dans leur apathie, leur insouciance, leur imprévoyance, leur défaut d'économie; dans leur ignorance des causes qui font hausser ou baisser le prix du travail; dans l'abus que leur grossièreté les porte à faire du mariage; dans le nombre toujours croissant de concurrents qu'elles se suscitent à elles-mêmes, et qui font baisser les salaires à mesure que les progrès de l'industrie et la demande toujours plus grande de main-d'oeuvre tendraient naturellement à les élever. Je suis fermement convaincu que leur détresse est leur propre ouvrage bien plus encore que celui des classes qu'on peut accuser de les avoir opprimées; et quand la société se serait établie originairement sur des bases plus équitables, quand les forts se seraient abstenus envers les faibles de tout esprit de domination, je ne doute point qu'il ne se fût développé au fond de la société une classe très nombreuse de misérables.

Au surplus, quelles que soient les causes qui ont produit toute cette population nécessiteuse, c'est maintenant un fait qu'elle existe, et la question n'est pas de savoir si le régime industriel pourrait l'empêcher de naître, mais si elle parviendrait, sous ce régime, à une bonne condition; la question est de savoir si, dans un ordre de choses où rien ne favoriserait sa paresse, et où rien non plus n'enchaînerait ou ne découragerait son activité, il serait en son pouvoir de se tirer du triste état où elle se trouve. J'ai dit que la théorie indiquait pour cela des moyens; mais j'ai ajouté, et je répète, que ces moyens sont, à l'application, d'une difficulté extrême. On a vu, dans le cours de ce chapitre, combien, avec la meilleure volonté, et par la seule force des choses, les hommes placés

au dernier degré de l'échelle sociale devaient avoir de peine à s'élever à un certain état d'aisance, d'instruction et de moralité. Une chose surtout contribue à les détourner des efforts que réclame une semblable tentative, c'est l'idée que ces efforts seraient vains; et il est sûr que beaucoup de causes peuvent contribuer à les rendre inutiles. A quoi servirait, par exemple, à une famille d'ouvriers qui voudrait se tirer de la misère de n'user du mariage qu'avec la plus grande circonspection, si, à côté d'elle, une multitude de misérables continuait à peupler sans mesure, et de la sorte tenait constamment la main-d'œuvre à vil prix? A quoi servirait même que tous les pauvres d'un pays missent dans leur conduite la même sagesse, si on n'en faisait autant dans les pays environnants? N'a-t-on pas vu, à plusieurs reprises, les classes ouvrières de certaines villes d'Angleterre menacées de perdre tout le fruit de leurs bonnes habitudes par l'apparition de ces bandes de pauvres affamés que l'Irlande jetait au milieu d'elles, et qui venaient offrir leur travail à peu près pour rien (')? Dans une situation aussi décourageante que celle où se trouvent les hommes des dernières classes, il n'y a que les individus les plus heureusement doués qui puissent avoir assez d'énergie mentale pour concevoir la pensée et poursuivre la résolution de s'élever à un certain bien-être. Le reste perd souvent dans la misère jusqu'au désir de s'en tirer.

(1) Depuis que ceci a été écrit, j'ai dit et établi, je crois, avec quelque force, qu'il n'était pas de situation où les familles d'ouvriers n'eussent l'intérêt le plus sensible à limiter leur fécondité, à en proportionner les effets à l'espace ouvert devant elles. L'imprévoyance universelle n'est, pour celles qui sont prudentes, qu'une raison de plus de se régler sur ce point, qui forme, avec le travail et l'épargne, les seules conditions auxquelles les classes laborieuses puissent s'élever å une meilleure condition et s'y maintenir. V. l'ouvrage que j'ai publié sous ce titre Mémoire à consulter sur les principales questions que la révolution de juillet a fait naître, p. 164 à 181.

:

N'a-t-on pas vu maintes fois des serfs regarder la liberté comme onéreuse, et demander comme une faveur qu'on les retînt en servitude? N'arrive-t-il pas tous les jours que des ouvriers refusent un supplément de salaire, à condition de faire un peu plus de travail? Est-il bien rare de les voir, alors même que leur tâche est des plus modérées, travailler un peu moins sitôt qu'ils peuvent gagner un peu davantage? Il ne faut pas croire que l'émulation, que l'activité, que le désir de conquérir par le travail une honnête aisance, soient des sentiments qu'il soit aisé de faire naître dans les derniers rangs de la société (').

Concluons:

Un état d'égalité parfaite entre les hommes est une situation impossible.

Un état où l'on verrait croître à la fois le nombre des familles opulentes, celui des familles aisées, et surtout celui des familles misérables, est une situation non-seulement possible, mais réelle : c'est l'état où nous nous trouvons.

Un état où la misère se circonscrirait, où la population

(1) Il y a de ceci assez de preuves. Je pourrais citer tel établissement dont les propriétaires ont voulu vainement faire des sacrifices considérables pour améliorer le sort de leurs ouvriers. Dans la manufacture importante à laquelle je fais allusion, cinq cents ouvriers étaient employés à faire un certain ouvrage à raison de 65 centimes le pied carré. Chaque ouvrier en faisait environ deux pieds par jour, ce qui ne portait guère le prix de sa journée qu'à 1 fr. 30 centimes. Les propriétaires, par un mouvement spontané de générosité, se décidèrent à élever le prix de 65 à 80 centimes: c'était un sacrifice de cent cinquante francs par jour, et de quarante-cinq mille francs par an. La paresse et la mauvaise conduite des ouvriers rendit se sacrifice inutile: comme ils gagnaient un peu plus d'argent, ils exécutèrent un peu moins d'ouvrage, et le loisir que leur procurait ce supplément de salaire, ils l'employèrent à aller au cabaret. Leur besogne s'en ressentit; en même temps qu'ils en firent moins, elle fut de moins bonne nature. Force fut aux propriétaires de remettre les choses sur l'ancien pied.

nécessiteuse s'accroîtrait moins, où l'aisance se répandrait davantage, est une situation réalisable, mais non encore réalisée c'est l'état où nous devons tendre, c'est celui où l'on peut arriver sous le régime industriel, à mesure que toutes les classes de la société donneront une meilleure direction à l'emploi de leurs forces, à mesure surtout que les classes ouvrières seront mieux instruites des causes qui peuvent les faire descendre ou monter.

Enfin un état où, sans que les hommes fussent égaux, on ne verrait plus du tout de misérables, est une situation qui n'offre rien d'absolument impossible, rien de contradictoire avec la nature des choses, mais à laquelle il paraît singulièrement difficile d'atteindre, et que le publiciste le plus philanthrope ne peut apercevoir, lorsqu'il ne cherche pas à se tromper lui-même, que dans l'avenir le plus reculé.

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