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travaux, ni qu'il puisse, plus que les autres, s'emparer de pouvoirs abusifs, exercer une autorité arbitraire; où il ne lui est foncièrement attribué d'autorité que contre les volontés malfaisantes manifestées par des actes offensifs, ni de moyens d'action que ceux dont il a besoin pour réprimer ces volontés et ces actes. De sorte que ce qu'il faut entendre par état industriel, ce n'est pas un état où figurent, à un degré plus ou moins avancé de développement, tous les arts qu'embrasse l'économie de la société; car il n'est pas, je le repète, d'état social si informe où il n'existe de tous ces arts quelque trace; mais l'état où leur tendance commune serait d'achever de se dégager de ce que le passé a pu mêler à leur exercice d'injuste et de violent, et de passer à l'état d'industrie pure; ou bien encore l'état industriel, ainsi que l'indique le titre de ce chapitre, est celui où le gouvernement ne se permettrait pas plus qu'il ne permettrait à personne d'accaparer ou de gêner aucune sorte de travaux, et où il réduirait sa tâche à leur procurer à tous, au sein de la plus grande liberté possible, la plus grande somme possible de sécurité.

Si, dans tout le cours de ce volume, la liberté m'a paru incompatible avec l'esprit de domination, il ne manque pas d'écrivains qui l'ont déclarée inconciliable avec l'esprit d'industrie. Dans les premiers âges de la société, on reprochait à l'industrie de ruiner la liberté en amortissant les passions guerrières, en portant les hommes à la paix, et c'est notamment le reproche que lui faisaient les politiques de l'antiquité, qui prétendaient justifier ainsi l'exclusion de la cité donnée à la plupart des classes livrées à des professions industrielles. Plus tard, on lui a fait le reproche opposé, et on l'a accusée de ruiner la liberté en poussant les hommes à la guerre. Nombre d'écrivains modernes ont représenté l'état

des hommes, sous l'influence de l'industrie, comme un état nécessaire d'hostilité. Le malheur d'un état commercant, a-t-on écrit sentencieusement, est d'etre condamné à faire la guerre (1). Montaigne consacre un chapitre de ses essais à prouver que, dans la société industrielle, ce qui fait le prouffit de l'un fait le dommaige de l'aultre (*). L'abbé Galiani, qui était un des écrivains les plus spirituels de son temps et l'un des plus versés dans les matières d'économie publique, écrivait formellement, il y a moins d'un siècle, qu'une fortune ne pouvait s'accroître sans que d'autres fortunes fussent diminuées (*). Rousseau ne croit pas que dans la société il puisse exister d'intérêt commun. Comme Montaigne, il pense que chacun trouve son compte dans le malheur d'autrui, et qu'il n'est pas de profit légitime, pour si considérable qu'il puisse être, qui ne soit surpassé par ceux qu'on peut faire illégitimement (*). Enfin, de nos jours encore, on voit des écrivains, reprenant ce vieux thème, soutenir que les diverses professions industrielles ont des intérêts nécessairement opposés, et qu'il n'est pas d'habileté qui pût réunir dans un même faisceau les classes nombreuses qui les exercent.

Établissez la liberté du commerce, vous aurez, observet-on, contenté l'armateur qui veut parcourir sans gêne la vaste étendue de la mer; vous plairez au consommateur qui veut acheter à bon marché de bonnes marchandises; mais comment ferez-vous partager leurs sentiments par ce fabricant qui fonde son débit sur l'exclusion des concurrences étrangères. Partout la liberté et le monopole sont en présence dans le monde industriel, comme l'égalité et le privilège dans le

(') De Bonald, Réflexions sur l'intérêt général de l'Europe, p. 46. (*) Liv. 1, ch. 21 des Essais.

(3) Lettres à madame de L'Épinay.

(*) Discours sur l'inég. 3 notes, note 9.

monde politique. C'est donc uniquement par des illusions, par des fables, par des bruits mensongers qu'on prétendrait enrégimenter ces intérêts contraires sous un étendard commun. Pour se désunir ils n'ont qu'à se regarder (1). » Ainsi, premier point, l'inévitable effet de l'industrie est de diviser les hommes. Ce n'est pas tout. Tandis qu'on lui reproche d'être un principe de discorde, on l'accuse encore d'être une source de dépravation. Elle n'est pas seulement coupable de troubler la paix, mais encore de corrompre les mœurs. On n'est, poursuit-on, préoccupé, sous son influence, que d'intérêts matériels, que d'idées de fortune et de bien-être : une ardeur immodérée pour le gain, un appétit toujours plus vif de jouissances sensuelles, un luxe de plus en plus excessif, des penchants chaque jour plus personnels et plus égoïstes, voilà, s'écrie-t-on, ce qu'elle produit. — La vie industrielle d'ailleurs n'est pas moins anti-poétique qu'anti-morale; elle tue l'imagination et le goût; elle remplace partout l'idéal par une réalité grossière, et elle ne déprave pas moins les arts que les mœurs.—Elle a en outre le tort de faire négliger le côté philosophique et élevé des sciences, leur côté sublime et abstrait, pour concentrer exclusivement l'attention sur leur côté applicable et utile, et elle nuit en réalité à la culture de l'esprit, à l'étendue et à l'élévation des intelligences. - De sorte que la vie industrielle, à en croire ses détracteurs, aurait à la fois pour effet d'arrêter l'essor de nos facultés et d'en pervertir l'usage, tant à l'égard de nous-mêmes que dans nos rapports avec nos semblables; d'où il suivrait qu'un état social où l'on fonde son existence sur l'industrie, est préjudiciable de toute façon à l'exercice des forces humaines et par conséquent à la liberté du genre humain.

(1) Journ. des Débats, numéro du 9 décembre 1820, col. 4.

Ceux qui élèvent ces objections commettent une singulière inadvertance. Ils ne prennent pas garde qu'ils attribuent à l'esprit d'industrie des dispositions qui ne nous sont, il est vrai, que trop naturelles, mais qui, bien évidemment, sont nées en nous d'une toute autre source que le sentiment honnête qui nous pousse à purifier de plus en plus les arts que nous exerçons, à les dégager de tout mélange de violence, et à chercher la fortune et le bien-être uniquement dans le travail.

Ainsi l'on ne peut certainement pas contester que les nom¬ breuses classes de travailleurs qui concourent au mouvement et à la vie de la société, n'aient élevé, dans tous les temps, beaucoup de prétentions injustes, qu'elles n'aient tendu toutes plus ou moins à s'enrichir en s'opprimant réciproquement, en visant à obtenir, au détriment les unes des. autres, tels ou tels pouvoirs bien abusifs, telles ou telles prohibitions bien iniques. Mais, en bonne conscience, était-ce là de l'industrie, au moins dans la véritable acception, dans l'acception honorable du mot? Celui qui cherche à se procurer, par la sollicitation d'un privilège injuste, des bénéfices que naturellement il n'obtiendrait pas, fait-il un acte d'industrie? L'esprit d'accaparement et de monopole est-il de l'esprit d'industrie? L'odieux régime de préférences et d'exclusions que cet esprit enfante, et que nous avons précédemment décrit et apprécié (1), est-il le régime industriel? Assurément, non extorquer n'est pas produire; accroître ses profits par des extorsions, quelque bien déguisées qu'elles puissent être, n'est pas les accroître par du travail. Loin que le mot industrie, sensément et honnêtement entendu, implique l'idée de ces procédés illégitimes, il est manifeste qu'il

(*) Chap. 6 de ce livre,

les exclut; et la vie des peuples industrieux sera d'autant plus industrielle que les arts divers qu'ils exercent auront été plus dégagés des artifices frauduleux ou violents que l'esprit de domination et de cupidité y mêle sans cesse, pour tâcher de les rendre plus lucratifs.

On ne peut nier davantage, je l'avoue sans difficulté, que les hommes livrés à la pratique d'un art, quel qu'il soit, ne jouissent souvent avec peu de modération du bien qu'il leur procure; qu'ils ne puissent être égoïstes, fastueux, sensuels; et il faut reconnaître qu'ils deviennent ordinairement tout cela avec d'autant plus d'excès que leur profession est moins pure, qu'il s'y mêle plus de pouvoirs abusifs, et que leurs gains sont rendus par là plus rapides. Mais est-il permis de dire que ces vices, malheureusement unis à l'humaine nature, sont fomentés en eux par leur industrie? Ne le seraientils pas plutôt par l'alliage impur que d'autres vices y mêlent? et parce que leur industrie se purifiera, parce qu'elle se dégagera de tout injuste pouvoir, et deviendra plus complètement industrielle, s'ensuit-il qu'elle sera plus propre à les pervertir?

J'accorde encore que les hommes livrés à la pratique d'une industrie quelconque peuvent n'avoir pas toujours le goût plus pur que les mœurs, et je pense qu'il en doit être surtout ainsi lorsque, par l'effet d'injustes faveurs, leur fortune, trop rapidement improvisée, leur permet de se procurer toute sorte de jouissances avant que leur goût ait eu le temps d'être épuré par l'éducation. Mais de ce qu'il leur arrive, dans cette situation surtout, de ne pas se montrer toujours bien délicats dans le choix de leurs plaisirs, et d'encourager sans beaucoup de discernement les arts et les artistes, s'ensuit-il que c'est la faute de leur industrie? N'est-ce pas plutôt celle des pouvoirs abusifs qui s'y trouvent mêlés, et qui ont eu,

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