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partie affranchies, et qui ont déjà reçu divers pouvoirs, n'en devront jamais obtenir d'autres? qu'à mesure qu'elles deviendront plus expérimentées et plus fortes, elles ne devront pas acquérir plus d'ascendant sur la gestion des intérêts qui leur sont personnels; que, seules, entre les associations de toutes les formes, elles seront vouées à un état de minorité perpétuelle, et devront demeurer d'éternels enfants; que la nation pourra devenir majeure pour la gestion des plus grandes affaires politiques, et que les principaux habitants d'une commune ne devront jamais l'être pour l'administration de ses revenus patrimoniaux?

Qui voudrait affirmer également que les associations commerciales ne prendront jamais plus de part qu'elles ne l'ont fait jusqu'ici à l'exécution des grands travaux publics; que l'esprit d'association ne se développera jamais; que la législation lui sera toujours contraire; que tout demeurera combiné, dans les lois relatives aux compagnies, pour qu'elles ne puissent se former, et que leur intervention ne devienne jamais sérieuse? Qui ne sent que cela ne se peut pas? Qu'il est nécessaire de laisser l'activité sociale se substituer graduellement à l'activité administrative? Que cette substitution est désirable, qu'elle est possible, qu'elle ne peut pas manquer de s'effectuer un jour, et que tout ce qui la retarde est funeste? Que l'exécution par l'État, alors même qu'il opère le mieux, ne saurait tenir lieu de l'exécution par les compagnies; et qu'il ne s'agit pas seulement d'obtenir que de certains travaux soient accomplis, mais de faire que la population se forme, et que les voies de travail, s'aggrandissent devant elle, à mesure qu'elle devient plus capable de les parcourir avec honneur?

Enfin, quand l'État a été contraint d'abandonner à la libre activité des populations, l'exercice des facultés les plus élevées

334 LIV. IV, CH. VII. LIB. COMP. AV. UNE CENTR. EXAGÉRÉE. et les plus délicates, et par exemple, la faculté de choisir sa croyance, de professer la religion de son choix, et même de n'en professer aucune; ou bien la faculté de tout penser, de tout dire et de tout publier, sur toutes sortes de matières; qui voudrait affirmer qu'il ne sera pas conduit à leur laisser un grand nombre de libertés moins dangereuses, et non moins nécessaires, et que le régime préventif lui paraîtra à jamais indispensable pour empêcher qu'on n'abuse de celles-ci, tandis que la législation ordinaire lui paraît suffisante pour réprimer l'abus, bien autrement redoutable, qu'il est possible de faire de celles-là?

Il se peut donc bien que tous les pouvoirs arbitraires qui se trouvaient disséminés dans la société, aient dû, après avoir subi, dans le cours des siècles, de nombreuses et graves altérations, se réunir enfin dans les mains du pouvoir central; mais il paraît indubitable qu'ils ne sont pas destinés à s'y perpétuer, ou plutôt, ce qui paraît indubitable, c'est que la Providence n'a voulu qu'ils y fussent accumulés, que pour être plus commodément et plus régulièrement abolis. Loin donc que tout tende à se concentrer de plus en plus dans les mains du gouvernement, il est certain, et très certain, qu'une partie des pouvoirs qu'il possède sont destinés à en sortir; que toute autorité arbitraire lui sera graduellement ravie; qu'il perdra peu à peu le droit de gêner aucune action naturellement innocente, et que sa tâche, au milieu du libre et plein mouvement de toutes les forces sociales, sera finalement réduite à son véritable objet, c'est-à-dire, à la répression des actes nuisibles, seule mission légitime qui puisse lui être assignée, et qui permette à la société de prendre tous les accroissements dont elle est susceptible.

L. IV, CH. VIII. LIB. COMP. AVEC LE RÉG. INDUSTRIEL. 335

CHAPITRE VIII.

LIBERTÉ COMPATIBLE AVEC LE DEGRÉ DE CULTURE DES PEUPLES CHEZ QUI L'autorité centrale, dépouillÉE DE TOUT CARACTÈRE DE DOMINATION INJUSTE, LAISSERAIT EN GÉNÉRAL LES TRAVAUX A leur impulsion sponTANÉE, ET SE BORNERAIT A L'EXACTE RÉPRESSION DES ACTES NUISIbles.

OU

RÉGIME INDUSTRIEL ET DEGRÉ DE LIBERTÉ QU'IL COMPORTE.

Ce qui dans l'avenir est inévitable, qu'il me soit permis maintenant de le supposer arrivé, et de raisonner dans ce chapitre comme si, en effet, le gouvernement avait été graduellement dépouillé de cette tutelle arbitraire qu'il exerce plus ou moins sur la plupart des arts, et comme si désormais son autorité devait se borner à réprimer l'usage abusif que peuvent faire de leurs facultés ceux qui les pratiquent.

Il y a dans cette supposition, je le sais parfaitement, une ellipse immense, et nul ne croira, après avoir lu ce qui vient d'être dit dans les dernières pages du précédent chapitre (1), et tout ce que ce livre contient d'ailleurs sur la manière dont se doivent opérer les réformes, que je ne considère pas assez à quel point il y a à tenir compte ici du temps, des efforts, des débats, des luttes longues et peut-être sanglantes qu'exigera ce grand changement. Nul ne fait plus largement que moi la part du temps, des soins et des efforts patients qu'il réclame; nul ne sait mieux qu'il n'est pas destiné à s'effectuer en bloc, à s'établir un jour tout d'une pièce, et qu'à l'exemple de tous

(1) V. ci-contre, p. 329 à 334.

les grands changements sociaux, il s'opérera sans suite, sans ensemble, par fractions, par lambeaux, et d'une manière à la fois lente, décousue, irrégulière, et toujours plus ou moins incomplète.

le

Mais nul aussi n'est plus profondément convaincu que temps à la longue l'accomplira, au moins dans la mesure qui vient d'être dite. Non-seulement, avec ces restrictions et dans ces limites, il n'est pas impossible à réaliser, mais il est des plus réalisables, et toute l'histoire du passé nous montre avec une éclatante évidence que c'est l'état où nous tendons. Si, depuis l'origine de la société, il a été fait par le pouvoir des efforts persévérants pour contraindre les diverses classes de travailleurs à vivre par des moyens exempts, en général, d'injustice et de violence (1), il n'y a pas eu de la part de la société une tendance moins constante à régler, à contenir, à modérer l'action du pouvoir, à le réduire à son véritable objet, à le renfermer de plus en plus dans de justes limites. Quand la France, en 1789, lui donna la grande mission de dépouiller les ordres, les classes, les corporations, les communautés de tout ce qu'ils pouvaient avoir accaparé de pouvoirs abusifs, ce ne fut pas apparemment pour concentrer dans ses mains le privilège de l'injustice, pour lui réserver exclusivement le droit de faire ce qui devait être interdit à tous, et pour lui permettre de régler arbitrairement des travaux qu'il s'agissait précisément d'affranchir de toute injuste entrave. On put se tromper sur la nature et l'étendue de ses attributions, et lui donner ou lui laisser prendre, dans un intérêt non suffisamment éclairé d'ordre et de police, des pou

(') Je parle ici en général et non d'une manière absolue; parce qu'il s'en faut, en effet, que les pouvoirs publics aient toujours réprimé les prétentions injustes. Il n'est arrivé et il n'arrive encore que trop souvent que de certaines classes sont induement favorisées.

voirs que légitimement il ne devait pas avoir, dont il n'avait nul besoin, et qui n'allaient pas ou qui allaient mal au but qu'il est naturellement chargé d'atteindre. Cette erreur a pu s'aggraver beaucoup depuis; elle est de nos jours extrêmement intense, et l'on n'a encore, il faut bien l'avouer, que des idées très incertaines et très mal assurées sur les véritables attributions de l'État. Il n'est guère de règlements arbitraires et injustes qu'on ne lui permette chaque jour de faire, dans un soi-disant intérêt public; mais c'est sculement, notons-le bien, dans un intérêt public mal compris qu'il lui est permis de faire de tels règlements, et non dans un intérêt qui lui soit personnel et propre; on ne lui reconnaît plus sur la société, et c'est là un progrès immense, aucun droit de possession, aucun pouvoir domanial; la tendance directe de la société, au contraire, est de le faire entrer dans son domaine, de lui enlever tout ce qu'il peut avoir retenu d'oppressif ou d'abusif, de lui imprimer de plus en plus le caractère d'un service, et finalement de l'amener, ainsi que tous les travaux que l'économie sociale embrasse, à l'état purement industriel. Mais tâchons de bien dire d'abord en quoi cet état consiste.

Le mot industrie est une traduction à peu près littérale du mot latin INDUSTRIA. Les étymologistes supposent que celuici avait dû être composé de deux autres, INDU pour INTUS, dans, et STRUO, j'arrange, je dresse, je construis. Ainsi l'on aurait dit INDUSTRIA de INTUS-STRUO, INSTUS-STRUERE, construire dans, action exercée dans les choses ou sur les choses pour arriver à une certaine fin.

Ce mot, d'après son étymologie, exprimerait donc à la fois l'idée d'action et celle d'action exercée avec intelligence, l'idée d'action appropriée à un certain but. Il est clair, en effet, que ces deux idées se trouvent également comprises

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