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lisation, il est probable que, s'il avait été civilisé seulement au degré où le sont aujourd'hui quelques-unes de ses anciennes provinces, et par exemple la Gaule ou la Bretagne; si son sol avait été couvert d'une population aussi compacte, aussi avancée dans tous les arts, pourvue d'autant de moyens de défense et aussi intéressée à se défendre, le torrent des barbares aurait été facilement contenu. Qu'on juge en effet de la belle figure que feraient aujourd'hui, malgré toute leur fougue et toute leur ardeur pour le pillage, les bandes à moitié nues d'un Alaric ou d'un Attila, devant les armées disciplinées de l'Europe, et en présence de leur formidable artillerie; ou bien la plus nombreuse flotte de pirates normands devant un petit nombre de vaisseaux de guerre, munis de leurs canons à la Paixhans, de leurs fusées à la Congrève, et mis en mouvement par la machine à vapeur!

D'ailleurs les peuples de l'antiquité auraient été aussi civilisés que réellement ils le fureut peu, qu'il n'y aurait pas encore le moindre sujet d'accuser la civilisation de leur ruine. On pourrait faire honneur de leur élévation à leur culture, aux arts utiles et vivifiants qu'ils auraient pratiqués; mais il est évident qu'on ne pourrait accuser de leur chute que la barbarie de leurs ennemis. On pourrait se plaindre, non de ce que certains peuples étaient trop civilisés, mais de ce que beaucoup d'autres peuples ne l'étaient pas assez. Ce ne fut pas, en effet, la civilisation des Grecs qui causa leur ruine ; ce fut la barbarie des Romains. Les Romains, à leur tour, ne furent pas détruits par leur propre civilisation; mais par la brutalité des Goths, des Huns, des Vandales et de toutes ces hordes de barbares qui, durant plusieurs siècles, ne cessèrent de fondre sur eux. A l'époque où s'écroula leur empire, la barbarie sur la terre était encore infiniment plus robuste et plus vivace que la civilisation. Ils ne pouvaient donc man

quer de succomber. Combien de fois, depuis sa naissance, la civilisation n'a-t-elle pas éprouvé de ces catastrophes! On l'a vue expirer successivement en Égypte, en Grèce, à Rome, à Constantinople. Mais, étouffée sur un point, elle ne tardait pas à renaître sur un autre; elle s'y développait avec plus d'énergie; elle se répandait sur de plus vastes espaces. Il n'est plus guère maintenant en Europe de nation qu'elle n'ait attachée au sol, qu'elle n'ait plus ou moins éclairée et adoucie; et je cherche où seraient, parmi nous ou autour de nous, les barbares assez puissants pour la détruire (1).

Ceux qui nous trouvent trop civilisés nous font un reproche qu'en vérité nous ne méritons guère. Nous périssons d'excès de civilisation, disent-ils, et la civilisation, toute grande, toute ancienne qu'elle est, se trouve encore, sous bien des rapports, dans un véritable état d'enfance. La plupart de nos progrès sont d'hier; les plus essentiels sont encore à faire; si nos arts sont avancés nos mœurs sont loin de l'être, ou si nos habitudes personnelles et nos relations privées le sont un peu, nos mœurs publiques ne le sont pas

(') On a beaucoup fait de notre temps pour nous inspirer la crainte que des barbares assez forts pour détruire la civilisation ne surgissent, un jour, du fond même de la société ; et il n'est pas douteux que si le travail fait par de certaines sectes politiques pour égarer et pour exalter les classes de la société les moins heureuses n'était ni réprimé ni combattu, ni surveillé, il ne pût venir de là des dangers assez graves. Mais, outre que les excédants de population qui, en divers pays, ont, de temps à autre, quelque peine à trouver les moyens de s'occuper, sont heureusement faibles, en comparaison des classes nombreuses qui sont engagées en tout temps dans les voies d'un travail fructueux, la société sait fort bien qu'elle ne doit pas s'endormir dans une sécurité trop profonde, qu'elle a à veiller sur plusieurs classes d'ennemis; et, grâce aux précautions qu'elle prend et aux ressources qu'elle présente au plus grand nombre de ses membres, il est certain que sa culture n'est menacée d'aucun danger sérieux.

du tout, ou ne le sont qu'à un degré infiniment moindre. Je touche ici à la véritable cause de nos dissensions. Si le monde est dans un continuel état d'agitation et de trouble, ce n'est pas, comme on le dit, que la civilisation ait trop pénétré dans nos arts, dans nos usages, dans nos relations privées, c'est qu'à beaucoup d'égards encore elle n'a pas assez pénétré dans nos relations publiques.

Observez dans le commerce ordinaire de la vie l'élite des hommes qu'on appelle bien élevés : voyez-vous qu'ils s'injurient, qu'ils s'accusent, qu'ils s'attaquent, comme on le fait sans cesse dans les matières sur lesquelles les relations sociales sont encore peu perfectionnées? Non sans doute. Et d'où vient, dans le premier cas, cet état habituel de bonne intelligence? de ce qu'on sent à quels égards, à quelles règles de justice et de bienséance on doit mutuellement se soumettre pour rendre les relations sûres et aisées. Et d'où viennent, sur tant d'autres points, ces dissensions honteuses? de ce que, faute de justice ou de lumière, on ne sait pas s'assujétir à cet égard aux mêmes règles de convenance et d'équité. Mais attendez que, sur ces sujets encore mal éclaircis, le temps et l'expérience nous aient enfin appris à nous soumettre aux mêmes règles de morale qu'observent les gens de bien dans leurs relations habituelles et familières; attendez que la civilisation ait pénétré dans la législation politique, commerciale, économique, au degré seulement où elle est entrée dans la vie privée, et vous verrez cesser graduellement les discordes. Le trouble et l'agitation qui règnent dans la société sont donc visiblement le symptôme d'un défaut, et non pas d'un excès de civilisation.

En résumé, la civilisation accroît sans cesse, on le reconnait, la masse de nos idées, de nos découvertes, de nos ri

chesses, de tous nos moyens d'action. Loin que par-là elle nous corrompe, c'est par-là surtout, nous venons de le voir, qu'elle tend à nous amender. Elle adoucit les mœurs, elle les épure et les élève; elle est favorable au courage et à la dignité; elle implique les idées d'ordre et de justice, aussi fortement que celles de richesse et d'industrie : elle renferme donc en elle-même tous les éléments de la liberté, et j'ai raison de dire que les peuples les plus cultivés sont les plus libres.

Je prie, avant de finir, qu'on prenne garde à la manière dont je m'explique. Je dis qu'un peuple est d'autant plus libre qu'il est plus civilisé, que plus il est civilisé, et plus il est libre; mais je ne dis pas que sa liberté soit nécessairement égale à sa civilisation. Cette proposition, en effet, pourrait très bien n'être pas exacte; et, dans la réalité, il n'arrive presque jamais qu'elle le soit.

La raison en est simple: c'est qu'un peuple n'est jamais parfaitement isolé; c'est qu'il est entouré de populations plus ou moins civilisées que lui, et dont la civilisation doit nécessairement modifier les effets de la sienne et influer en bien ou en mal sur sa liberté. Une commune tient à son cheflieu; les départements se lient à la capitale; la France au reste de l'Europe; l'Europe a des rapports avec l'Amérique, et la race européenne avec les nations de l'Afrique et de l'Asie.

Dans cet état de connexion universelle où presque tous les peuples sont entre eux, on pourrait dire sans doute que la liberté du genre humain est égale à sa civilisation; mais on ne peut pas répondre que la liberté de tel peuple en particulier soit exactement proportionnée à l'état de ses mœurs, de son industrie, de ses lumières. Il est en effet très possible, et même très ordinaire que l'ignorance et les vices d'un

peuple voisin ou même d'un peuple éloigné viennent contrarier, jusqu'à un certain point, le résultat de son instruction et de ses bonnes habitudes, et le rendre moins libre qu'il ne le serait sans l'interposition de cet élément étranger.

Ainsi, il n'y a certainement rien d'étrange à penser que l'état arriéré d'une partie de nos départements nuit à plus d'un égard à la liberté des autres et en particulier à celle de Paris. Il n'est pas plus absurde de croire que la liberté de la France souffre de l'état des pays environnants qui sont moins avancés qu'elle, et avec lesquels la prudence lui commande de demeurer jusqu'à un certain point en harmonie. La Manche ne soustrait pas complètement la liberté anglaise à l'influence du continent; ni même l'Atlantique celle des États-Unis à l'action morale et politique de l'Europe. Quand M. le président Monroë, dans un ancien message ('), disait qu'à la distance où l'Amérique était de nous, sa liberté ne pouvait être affectée de notre état politique, il était évident qu'il se trompait, et c'était prouvé par des faits irrécusables; car l'état de l'Europe, en ce temps même, obligeait l'Amérique d'élever des fortifications sur son littoral, d'entretenir une forte marine, d'avoir de nombreuses milices et une armée; et, certes, ces précautions dispendieuses et gênantes, que l'état imparfait de notre civilisation l'obligeaient de prendre, ne pouvaient pas être indifférentes à sa liberté.

Cependant, quelle que soit cette influence réciproque que la plupart des nations exercent les unes sur les autres, soit en bien, soit en mal, il est certain qu'elle a des bornes, et qu'elle ne change qu'en partie les résultats de la civilisation développée dans chaque pays. Ainsi, quoi que puisse sur les États-Unis, l'influence de la politique européenne, on ne

(1) A l'ouverture du congrès de 1825.

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