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bout du royaume à l'autre, un seul nom pour tous. Quand l'étranger menace, une seule volonté que dirige le chef de l'État, c'est-à-dire le roi. Les intérêts se fondent, et l'esprit national se substitue à l'égoïsme local. La réforme remet tout en question. François Ier a voulu que la loi parlât la langue nationale, et le latin, détrôné humainement, restait la langue de Dieu et de l'Eglise, lorsque la publication de l'Institution chrétienne ouvrit le champ à des commentaires dangereux.

L'esprit d'innovation n'avait pas attendu Calvin pour se faire jour dans le royaume. « Il faut remonter presque jusqu'à Luther pour arriver au commencement de l'histoire de la réforme en France. Dès 1521, une partie du clergé de Meaux s'était ralliée à sa doctrine : les cardeurs en laine et les drapiers du diocèse avaient embrassé la réforme à la suite de l'évèque Briçonnet. Le Code pénal du moyen âge, qui mettait au nombre des crimes les dissidences religieuses, avait encore force de loi. Le cardeur en laine Jean Leclerc fut la première victime de la foi nouvelle. Chassé de Meaux, il se rendit à Metz, où il alla détruire les images d'une petite chapelle, près de la ville, et où il fut tenaillé, puis jeté au feu. Après lui vint un moine augustin, qui prêchait à Metz en 1524, et qui eut le même sort. Mais l'autorité royale n'avait rien à revendiquer dans ces deux exécutions: elles furent l'œuvre de l'évêque de Metz, Jean de Lorraine, et servirent en quelque sorte de prélude à cette lutte, corps à corps, que la maison de Lorraine devait entamer en France avec la réforme. François Ier laissa d'abord les prédications suivre tranquillement leurs cours; mais bientôt le clergé s'indigna; l'université, le parlement, firent entendre d'énergiques protestations. Quand arriva le désastre de Pavie, les zélés s'écrièrent que la colère de Dieu avait été attirée sur le royaume par cette indulgence coupable, et Louise de Savoie fit brûler à Paris deux réformés,

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que l'on conduisit au supplice, au son du bourdon de Notre-Dame. Vinrent ensuite les fureurs des anabaptistes de Munster. Les théories politiques et sociales contenues en germe dans l'enseignement théologique de Luther se faisaient jour de toute parts. Les doctrines de Zwingle et de Calvin, ces deux hérétiques républicains, commençaient à pénétrer en France, et l'austérité de mœurs, dont les nouveaux venus faisaient étalage, ne servait qu'à les mettre en opposition plus frappante avec la cour frivole et galante du roi chevalier. On avait bientôt outrepassé cette modeste réforme des mœurs cléricales et des abus ecclésiastiques, que demandaient jadis les conciles de Bâle et de Constance. D'ailleurs les disciples de Calvin, emportés eux aussi par le zèle, ne se contentaient pas de la liberté, et, tout chétif qu'était encore leur parti, se posaient déjà en agresseurs. Au mois de mai 1528, une image de la Vierge, placée au coin de la rue des Rosiers à Paris, fut trouvée un matin percée de coups de poignards. La ferveur sauvage des saints de Dieu devenait plus menaçante de jour en jour; les libelles se répandaient, les placards injurieux s'affichaient aux murs. François Ier prit alors le parti de la répression, et les supplices se multiplièrent en peu de temps par tout le royaume. Berquin fut étranglé sur la place Maubert (1529), Denis de Rieux brùlé à Meaux; à. Vienne, brûla un cordelier, et de vingt réformés jetés en prison, dix périrent par suite de mauvais traitements. Dans le Languedoc, patrie de l'inquisition, les inquisiteurs de la foi jugeaient les hérétiques à tribunal ouvert. Il y eut à Toulouse un auto-da-fé (acte de foi), où figurèrent trentedeux protestants un licencié en droit fut condamné au feu. La secte grossissant au milieu des supplices, l'impétueux monarque se piqua au jeu, et des placards contre la messe, qu'il trouva affichés dans le château de Blois, à la porte même de sa chambre, le mirent dans une telle fureur,

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qu'il fit brûler six protestants sous ses yeux à Paris, et lança un édit de proscription contre leurs frères en religion. La lutte se prolongea ainsi jusqu'à la fin du règne, chaque parti rivalisant de violence à sa manière, et, pendant ce temps, la réforme envahissait tout, le peuple, le clergé, la noblesse, et la famille royale elle-même. La sœur chérie du roi, sa compagne de captivité, Marguerite de Navarre, se laissa prendre aux discours de Roussel et de Lefèvre, deux compatriotes de Calvin, jusque-là que le grand rabroueur, Montmorency, conseilla au roi de commencer par elle l'extermination de l'hérésie. «Ne parlons pas de «< celle-là, s'écria François, elle m'aime trop; elle ne croira << jamais que ce que je croirai, et ne prendra jamais de re« ligion qui préjudicie à mon état. » Les Vaudois, que de pareilles considérations ne pouvaient protéger, lui servirent, à défaut de sa sœur, à faire un exemple pour le moins aussi terrible que l'eût été le supplice de Marguerite. C'était une petite colonie des anciens Vaudois, les frères des Albigeois, qui vivait retirée au fond d'une vallée des environs d'Aix, où elle occcupait les deux villes de Cabrières et de Mérindol, avec une trentaine de villages. Longtemps poursuivis par quelques prélats intolérants qui les confondaient dans une haine commune avec les nouveaux réformés, ces hommes simples et paisibles échappèrent d'abord aux persécutions, protégés par Chasseneux, le président du parlement d'Aix, et les protestants d'Allemagne. Leurs ennemis l'emportèrent enfin en 1545. D'Oppède et le baron de la Garde, envoyés avec une armée, entrèrent de nuit dans la vallée, massacrèrent hommes, femmes et enfants, rasèrent les maisons, coupèrent les bois, arrachèrent les arbres des jardins, réduisirent en un désert inculte ce coin de pays, qui était un des plus fertiles et des plus peuplés du midi. Un cri d'indignation s'éleva dans le royaume, même parmi les catholiques, à la première nouvelle de cette

horrible exécution. Elle ne fit qu'exalter encore le fanatisme des saints de Dieu, qui commencèrent alors à braver ouvertement les bourreaux du roi. Jusque-là, leurs assemblées s'étaient tenues à l'écart et dans l'ombre, comme celle des premiers chrétiens, la nuit, au milieu des bois et des rochers; l'année qui suivit le massacre des Vaudois, une église de réformés s'établit à Paris, et bientôt toutes les grandes villes du royaume eurent la leur. Trente-trois villes et dix-sept provinces étaient déjà remplies de réformés à la mort de François Ier; la nouvelle église s'organisait de toutes parts, dirigée de Genève par son chef Calvin, et le mouvement imprimé aux esprits allait toujours se précipitant, quand le pouvoir passa aux mains de Henri II. » (Hist. de Fr.).

<< La cour parut d'abord condamner les rigueurs exercées sous le dernier règne contre les Vaudois et les réformés. On accueillit les plaintes des seigneurs que le massacre des Vaudois avait ruinés. Mais le cardinal de Lorraine et Diane de Poitiers ramenèrent bientôt Henri II et son cabinet à la haine et aux persécutions contre les dissidents. Au mois de juillet 1549, à l'issue d'une procession générale à laquelle le roi avait assisté, plusieurs calvinistes furent tirés des prisons où on les détenait, et brûlés en cinq places différentes de Paris: Henri II lui-même fut spectateur de leur supplice, en retournant au palais des Tournelles. On brûla également les sectaires à Lyon, à Angers, à Blois, à Bordeaux. C'étaient là sans doute des coups terribles frappés par le pouvoir; mais on craignit que, si rudes et si redoublés qu'on les rendit, ils ne demeurassent impuissants à écraser les nouvelles doctrines. On songea en conséquence à organiser un système complet et régulier de persécution, en appelant la loi et la magistrature comme auxiliaires du gouvernement dans son combat contre la réforme. En effet, d'un côté, après cinquante audiences, le

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parlement de Paris prononça l'absolution de Lagarde, d'Oppède, de Lafond, et des autres magistrats du département d'Aix, qui avaient massacré les Vaudois; le seul Guérin fut condamné, mais pour délits étrangers à la cause : le crédit et les intrigues des Guises obtinrent cet arrêt de la première cour judiciaire de France (1551-1552). D'autre part, après l'édit royal de Châteaubriand (1551), vinrent et l'arrêt du parlement, qui défendait les écoles buissonnières, c'est-àdire les écoles que les réformés tenaient dans la campagne (1552), et l'édit d'Écouen (1559) qui condamnait à mort les religionnaires, avec défense aux juges de diminuer la peine; et les ordonnances qui enjoignaient aux tribunaux de faire arrêter comme coupables d'hérésie tous ceux qui sollicitaient en faveur des hérétiques.

Il y eut donc toute une législation de sang contre les réformés; et l'on commit à son application des juges ordinaires et extraordinaires. Nul corps n'était aussi intéressé à l'extirpation de l'hérésie que le clergé, menacé par elle dans ses biens, sa puissance, son existence même. En 1557, on admit pour juges, dans les procès extraordinaires qu'on faisait aux réformés, des ecclésiastiques avec le titre d'inquisiteurs l'inquisition, dont nous avons déjà signalé les commencements sous François Ier, prenait un développement remarquable en se mêlant à la justice civile, dont elle avait été jusqu'alors séparée. Deux chambres du parlement, la Grand'Chambre et la Tournelle, furent désignées en même temps pour prendre connaissance du crime d'hérésie. En outre, le roi forma des commissions extraordinaires, nommées Chambres ardentes, pour poursuivre les délinquants. Les Guises surveillèrent les sentiments et la conduite de ces divers tribunaux, et, pour y maintenir l'ardeur de la persécution, entraînèrent la royauté dans une démarche inouïe jusqu'alors. Au temps de l'affaire des Vaudois, les membres du parlement avaient été à peu près

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