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des militaires n'y adhèrent point quant à sa première. On a dit que l'Assemblée nationale avait récemment voté un projet de loi pour la construction autour et dans les environs de Paris de nouveaux forts: ils sont au nombre de dix-sept, dont cinq pour la région du Nord (Cormeil, Domont, Montlignon, Montmorency, Stains), trois pour celle de l'Est (Vaujours, tête de pont de la Marne, VilleneuveSaint-Georges); neuf pour la région du Sud (Châtillon, ButteChaumont, Palaiseau, Villeras, Haut-Buc, Saint-Cyr, Marly, Sainte-Jamme, Aigremont). Ainsi que l'a dit le rapporteur, l'honorable général de Chabaud-Latour, Paris est l'objectif obligé de l'ennemi, et l'expérience de la dernière guerre a mis en relief les lacunes que présente le système actuel de sa défense, tel qu'il fut conçu il y a trente-quatre ans. Les fortifications existantes ne mettent plus cette immense capitale à l'abri d'un bonbardement; elles ne répondent pas davantage « aux exigences d'une défense éloignée « et active qui est, ainsi que l'ont démontré plusieurs siéges cé« lèbres, le genre de défense dont on peut attendre les résultats les « plus grands.>>La Réunion des officiers, qui, pour le dire en passant, travaille avec l'ardeur la plus intelligente et la plus méritoire, la Réunion des officiers indique à son tour, pour la défense de notre nouvelle frontière, le camp retranché de Belfort qu'il faudrait modifier et agrandir, de même que deux autres camps de même espèce qu'il faudrait établir à Chaumont et à Châlons-sur-Marne. Elle ajoute à ces ouvrages sept forteresses à construire, dont elle désigne approximativement les sites de la manière suivante: 1° entre Montmédy et Montguyon; 20 entre Verdun et Clermont-en-Argonne; 3o vers Pagny-sur-Meuse; 40 vers Blainville-sur-Meurthe; 5o audessus de Saint-Dié; 60 vers Saint-Maurice-en-Vosges; 7° vers Epinal. Il y aurait lieu, d'ailleurs, dans ce système, de démolir les enceintes reconnues inutiles de Sedan, de Vitry-le-Français, de Verdun, de Toul, de Soissons. Les frais de cette démolition. seraient en grande partie, en totalité peut-être, couverts par la vente des terrains ainsi restitués à l'agriculture; et quant aux fortifications nouvelles, l'armée permanente effectuerait la majeure partie des travaux, du moins pour les terrassements. Il n'en resterait pas moins à la charge du budget de la guerre de très-fortes dépenses, qu'on a évaluées quelque part à un minimum de 300 millions (1). La question est de savoir si la nécessité, l'utilité même

(1) Dès à présent un projet ministériel évalue à 78 millions les travraux de première urgence, dont 26 à prendre immédiatement sur les 39 disponibles du compte de liquidation.

les justifierait toutes, et sans vouloir la trancher ex-cathedra, on peut bien, ce semble, en se rappelant les renseignements des invasions de 1814 et de 1815, voire de celle de 1870, répudier la construction des sept nouvelles enceintes désignées ci-dessus, et se contenter de l'établissement ou de la rectification des camps retranchés de Belfort, de Chaumont et de Châlons-sur-Marne.

Aussi bien, la construction de grandes places nouvelles n'a-telle pas obtenu dans la Réunion des officiers un assentiment unanime. Une publication plus récente a fait remarquer que les Allemands s'attachaient, à cette heure surtout, à commander les lignes de communication, et que leurs travaux de fortification actuels avaient pour but de s'assurer les principaux passages de fleuves, les défilés des montagnes, et particulièrement les nouds de chemins de fer, ou les points de rencontre des principales lignes. Ils regardent comme absolument nécessaire de s'assurer la possession des voies ferrées. Mais pour cela il est inutile de construire de grandes places d'armes; le plus souvent un simple fortin, ou quelques retranchements autour du chemin de fer lui-même suffisent pour abriter le passage contre un coup de main et pour le défendre pendant un assez longtemps. Tel fut le cas, en 1870, de la petite place de Toul. Ces petits forts isolés n'entraînent pour leur défense aucun grand sacrifice d'hommes ou de matériel; succombent-ils, l'effet matériel et moral est assez insignifiant. Aussi les Allemands s'occupent-ils d'en hérisser leur territoire. Voilà l'exemple qu'il faudrait imiter chez nous, selon l'auteur de la publication à laquelle on faisait allusion tout à l'heure; une étude de quelques mois, basée sur l'expérience de la dernière campagne révélerait les points à fortifier, et l'exécution des travaux eux-mêmes ne demanderait guère plus d'une année, avec des dépenses relativement faibles.

II.

Bien des questions- et ce ne sont pas les moins intéressantesrestent en suspens. Comment sera composé le bataillon, qui constitue, dans l'infanterie, la véritable unité tactique et combien de bataillons réunira-t-on pour former le régiment? Conservera-t-on aux chasseurs à pied une existence à part? Quelle proportion la cavalerie gardera-t-elle par rapport aux autres armes, et maintiendra-t-on la grosse cavalerie? Fondra-t-on le génie et l'artillerie en une seule arme? Ouvrira-t-on le corps de l'état-major et fera-t-on rentrer l'intendance dans le cercle de ses véritables attributions Comment rendra-t-on enfin au corps des officiers de santé mili

taire quelque liberté d'action, et comment s'y prendra-t-on pour le mettre à même de rendre tous les services qu'on est fondé à en attendre, et qu'une organisation vicieuse lui interdit de fournir aujourd'hui ?

L'effectif du bataillon varie beaucoup chez les diverses nations militaires, et le plus élevé paraît exister en Autriche, où son chiffre normal s'élève à 1,200 hommes. Le maréchal Marmont, en critiquant ce chiffre comme peu favorable à l'ordre et à la rapidité des manœuvres, lui reconnaissait néanmoins un très-sérieux avantage, à savoir que les pertes se renouvelant souvent à la guerre et les vides tardant à se combler, un bataillon de cet effectif résisterait plus longtemps. Le chiffre de 1,000 paraît raisonnable, subdivisé en cinq compagnies de 200 hommes chacune, en temps de guerre, bien entendu. La réunion de quatre bataillons formerait le régiment. C'est le nombre actuel; mais il ne faut pas oublier qu'aujourd'hui le quatrième de ces bataillons sert de dépôt, tandis qu'il serait préférable de conférer au dépôt une existence tout à fait distincte, non du régiment lui-même, à coup sûr, mais de l'organisation fragmentaire de ce régiment. Dans ce système, le dépôt n'aurait pas de cadres propres, et ne servirait qu'au rassemblement des recrues pendant tout le temps exigé par leur premier apprentissage. C'est ce qui se pratique dans les corps de l'artillerie. De la sorte, tout régiment d'infanterie serait toujours prêt à entrer en ligne avec ses quatre bataillons, dans lesquels il n'y aurait, au moment donné, qu'à verser assez d'hommes pour mettre leur effectif sur le pied de guerre. On fondrait, d'ailleurs, dans l'arme les bataillons de chasseurs à pied. Ces corps étaient pourvus à l'origine de carabines à longue portée que le reste de l'infanterie ne possédait pas, et leur mission était de remplir un service spécial, celui d'éclaireurs et de tirailleurs. Des écrivains militaires prévirent qu'ils seraient aisément distraits de leur affectation étroite: c'est ce qui s'est vérifié en Crimée et en Italie où les généraux divisionnaires, ayant sous la main, dans les chasseurs à pied, des troupes d'une solidité rare et d'une cohésion remarquable, s'en sont servis pour toutes les besognes, comme de leurs autres forces. Aucune raison décisive n'existe plus de maintenir les chasseurs à pied en institution séparée, lorsque l'infanterie tout entière est munie d'armes de précision, pratique tous les exercices du tir, est initiée à tous les détails de l'école du tirailleur. Le recrutement de ces bataillons est d'ailleurs nuisible au recrutement général de l'arme dont ils relèvent. Quand le contingent annuel a été écrémé (qu'on nous passe le mot) au profit tour à tour des armes spéciales de la cavalerie, des chasseurs à pied, que reste-t-il à la reine

des batailles si ce n'est les sujets les moins vigoureux et les plus mal tournés (1) ?

Laissons aux tacticiens le soin de déterminer, d'après les expériences des dernières guerres, la proportion qu'il convient d'établir désormais entre la cavalerie et les autres armes. La cavalerie rencontra, dans la guerre d'Italie des difficultés spéciales, et depuis, le perfectionnement continu des armes à feu n'a pas laissé d'accréditer l'opinion de son inutilité complète. Le général Trochu pense que c'est là une erreur, qui est née d'une autre, c'est-à-dire l'opinion suivant laquelle cette arme serait surtout l'instrument des grands chocs, alors qu'il importe d'y voir seulement un instrument de vitesse et de ces effets moraux dont la portée, en quelque cas, est incalculable. Partir de plus loin, arriver plus vite, tel est le programme de la cavalerie future. Désormais, il faudra monter des cavaliers légers sur des chevaux énergiques et résistants; laisser à l'infanterie, où ils trouveront leur place naturelle, ces hommes grands et forts quela cavalerie aimait à s'approprier jadis; débarrasser l'ordonnance d'une foule de manœuvres fort belles sur le champ de manœuvres, sans doute, mais compromettantes devant l'ennemi. « L'équitation est tout ici », disait Marmont. « C'est elle qui subjugue le cheval et le dompte : les « manœuvres seront toujours assez correctes avec de bons cavaliers.>> Si le général Trochu a vu juste, et nous le croyons, la grosse cavalerie aura vécu. Les armes purement défensives ont fait leur temps: c'est ce que nos héroïques cuirassiers ont malheureusement appris à Reischoffen, de même que les cuirassiers allemands à Bapaume. Impuissantes à protéger les poitrines qu'elles recouvrent, elles ne servent qu'à surcharger le cheval, ce qui n'est pas le meilleur moyen de faciliter au cavalier le parcours de grands espaces à une allure très-rapide. Quel que soit, au surplus, le rôle de la cavalerie dans les futurs chocs des champs de bataille, il est quelques fonctions qui ne cesseront jamais de lui incomber en campagne: faire des vivres, éclairer les mouvements des autres armes, couper les communications, recueillir des prisonniers. Il est de la dernière évidence qu'une cavalerie affectée à ces divers emplois se passera mieux des habitudes brillantes, mais parfois factices, qui s'acquièrent au manége, que des procédés d'une équitation rationnelle, qui inspirent au cavalier une juste confiance en lui-même, parce qu'il se sent sûr de sa monture dans toutes les

(1) A en croire les on-dit des journaux, les Quarante-Cinq ne partageraient pas cette opinion: non-seulement ils maintiendraient les 30 bataillons actuels de chasseurs à pied; mais ils en créeraient six autres dits de montagne.

circonstances, sur tous les terrains. Et on a vraiment peine à en croire ses oreilles quand on entend dans la bouche d'officiers instructeurs des aphorismes du genre de celui-ci : « En fait de re« crues, nous préférons de beaucoup celles qui n'ont aucune con<< naissance du cheval, car il est bien plus facile de leur inculquer les bons principes. >>

En l'état actuel des choses, l'artillerie est chargée de l'établissement des ponts mobiles; les travaux de mine et de sape incombent au génie. Ils reviendraient à l'artillerie par la fusion des deux armes, jadis réunies, maintenant parallèles. Il est remarquable que l'artillerie et le génie, si mal à propos séparés pendant la paix, travaillent de concert, côte à côte, en temps de guerre, concourant au même but par des procédés communs et souvent identiques. Pourquoi donc isoler plus longtemps des éléments analogues et craindre que, débarrassés du bagage encyclopédique dont ils sont écrasés aujourd'hui, des sujets d'élite fussent incapables d'acquérir à la fois des connaissances, des qualités, des pratiques qui affectent tant de similitude?

Le corps de l'état-major a un grand besoin de devenir plus militaire et d'ouvrir son sein à tous les officiers d'un mérite avéré. Un corps privilégié, un corps fermé n'est guère capable de former des confidents et des auxiliaires du commandement supérieur, ce qui néanmoins est le rôle propre et constitue la mission particulière des états-majors. Voilà un jeune homme de 22 ans qui sort de l'école d'application où il a passé deux ans à s'initier presque exclusivement aux arcanes de la topographie et de la géodésie, à potasser le Topo, comme il dit en son jargon scolaire. Il entre dans un régiment d'infanterie pour deux ans, dans un régiment de cavalerie pour deux autres et, sans traverser même les armes spéciales, il se trouve capitaine. Alors, il passe dans les bureaux, en quittant la vie militaire, en ne tenant plus à l'armée que par son titre et par son uniforme. On se demande naturellement si ce jeune homme, qui n'a figuré dans la ligne qu'en oiseau de passage, dont le grade même, ne répondant à aucun emploi, n'est qu'une concession à la légalité, a pris beaucoup de goût pour des occupations et des devoirs éphémères, envisagés peut-être par lui comme des retards apportés à sa véritable carrière. Ces gages que les règlements en exigent ne pourraient être pris au sérieux qu'autant que son avenir resterait attaché à la manière dont il aurait traversé l'épreuve à laquelle il paraît indispensable de le soumettre. C'est ainsi qu'on l'entend dans l'armée prussienne: là l'officier d'état-major se retrempe continuellement dans les rangs dont il est issu; il y rentre à chaque grade qu'il quitte dans l'état-major et ne reparaît pas

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