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avant l'heure normale du repos, si quelque héritage n'était probablement venu fort à propos lui permettre de réaliser son grand « dessein ». Prenait-il note au jour le jour sur des feuilles volantes des faits qui lui semblaient dignes de mémoire, ou était-il abonné à quelqu'une de ces entreprises de nouvelles à la main qui pullulaient alors, tantôt en dépit, tantôt avec la connivence de la police? L'hypothèse a été risquée, un peu gratuitement, par Jules Flammermont, frappé de la similitude de quelques passages du Journal de Hardy avec ceux des Souvenirs d'un chevau-léger du marquis de Belleval, mais ces rencontres fortuites sont très rares et l'on peut tenir pour certain que le plus souvent Hardy se documentait, comme on dirait aujourd'hui, par lui-même. Des amis officieux, tels que le commissaire de la place Maubert, Convers-Desormeaux dont il habitait la maison, lui fournissaient des procès-verbaux d'informations et le constat des crimes et des accidents qui, de tout temps, ont défrayé la chronique quotidienne de Paris. Il faisait aussi provision de lettres de mariages et de décès, d'arrêts des Conseils ou de remontrances du Parlement; mais, loin de n'extraire de ces documents que les parties essentielles, il les reproduisait le plus souvent dans leur teneur intégrale. On conçoit dès lors qu'il lui eût été matériellement impossible de transcrire, chaque matin et chaque soir, tant d'informations et qu'il a dû nécessairement s'écouler un intervalle de quelques jours, sinon même de quelques semaines, entre la date précise où ils se sont passés et celle où il les enregistre, mais cela ne nuit en rien à leur exactitude.

C'est, semble-t-il, en 1753 que l'idée lui vint de garder la trace des événements dont il n'existait point

d'annales et qui trop souvent prenaient à ses yeux une importance qu'ils n'ont pas, tant s'en faut, toujours gardée; mais nous n'avons de cette velléité que quelques notes relatives à l'exil du Parlement à Pontoise en 1753 et à son retour en 1754, ainsi qu'à un autre exil momentané, infligé en 1754 à Christophe de Beaumont : petits événements sur lesquels le Journal de Barbier nous renseigne aussi amplement que nous pouvons le souhaiter. C'est seulement en 1764 que Hardy reprend la plume pour ne la déposer qu'au début de la Révolution, et comme Barbier (mort en 1771) arrête son propre Mémorial au 30 décembre 1763, la chronique parisienne, grâce à Buvat et à Mathieu Marais, a donc cette bonne fortune rare de se continuer sans interruption depuis le début du siècle jusqu'au moment où tout change, se précipite et se renouvelle.

Hardy, comme Barbier, a cependant survécu plusieurs années à l'œuvre mystérieuse et forcément ignorée des contemporains, qui a préservé de l'oubli le nom de l'un et de l'autre. Le silence de Barbier peut se justifier par des raisons de santé que nous ignorons, mais celui de Hardy a probablement pour origine l'impossibilité de lutter désormais contre l'envahissement formidable et chaque jour accru du papier imprimé, inauguré dés 1777 par la création du Journal de Paris. Soit découragement, soit dépit, soit mesure de prudence, soit enfin affaiblissement de ses facultés, Hardy vit passer la Révolution toute entière, le Directoire, le Consulat, les premières années de l'Empire sans rouvrir ses gigantesques memoranda; il s'éteignit le 16 ou le 17 avril 1806, à l'âge de soixante-dix-sept ans, au no 42 de la rue Saint-Jacques. Il était veuf alors, puisque son

unique héritière se trouva être une cousine, MarieAnne-Elisabeth Hardy, à qui fut dévolu, le 17 septembre 1806, l'héritage du défunt (1). Devons-nous à cette inconnue la remise à la Bibliothèque Impériale des huit gros volumes sur lesquels Hardy avait patiemment inscrit durant tant d'années, tout ce qui lui semblait digne de remarque ? Nous en sommes, sur ce point, réduits aux conjectures, mais elles n'ont rien dans la circonstance que de très plausible. Ce dépôt fut sans doute effectué aussi entre les mains de Van Praët dont nul ne songeait à contester les hautes aptitudes de bibliothécaire, mais qui avait sur la répartition des richesses sauvées, entretenues ou augmentées par ses soins, des idées qui ne sont plus de mise aujourd'hui : la plus singulière était assurément d'assimiler volontiers les manuscrits aux imprimés, afin de rapprocher tout ce qui avait trait à un même sujet ou à une même époque. En vertu de ce principe, le Journal de Hardy demeura enseveli plus d'un quart de siècle près de livres dont il pouvait à la rigueur former le complément, mais auxquels les règles de la saine bibliothéconomie ne permettaient pas de le rattacher. Ce fut seulement après le décès de Van Praët (1839) que le département des manuscrits fut mis en possession de ce bien légitime alors enregistré sous la cote Suppl. fr. 2886 (aujourd'hui fr. 6680-6687) (2).

Il n'avait attiré l'attention de personne lorsqu'un

(1) M. Gustave Bord qui a bien voulu nous communiquer ces indications biographiques, avait, nous a-t-il dit, mis à profit les notes recueillies par M. Alfred Bégis dans les archives de la Direction de l'Enregistrement; elles sont publiées ici pour la première fois.

(2) Renseignements dûs à l'obligeance de M. Camille Couderc, conservateur-adjoint du département.

NOTICE PRÉLIMINAIRE

périodique lancé par les frères Didot, la Nouvelle Revue encyclopédique (mai 1846-mars 1848) s'avisa d'emprunter à ce répertoire ignoré un certain nombre de fragments choisis un peu arbitrairement, à des dates parfois fort éloignées, et s'échelonnant du 5 mai 1766 au 11 juin 1778 (1). L'éditeur de ces fragments était M. Aimé Champollion, alors employé au département des manuscrits, qui n'avait fait précéder ces extraits d'aucun avertissement et leur avait donné ce titre : Mes Loisirs ou Journal d'un bourgeois de Paris de 1766 (sic) à 1790 (sic), sans dire tout au moins quel en était l'auteur sur qui il se proposait cependant, paraît-il, d'écrire une notice; la Révolution de février arrêta court ces projets et le nom de Hardy ne bénéficia même pas de la publicité restreinte accordée à son œuvre, puisqu'elle demeurait ainsi anonyme.

Cependant le coup de cloche était enfin donné et plusieurs curieux ou érudits se préoccupèrent de mettre en valeur un ensemble dont l'étendue ne semble pas les avoir déconcertés; mais cette étendue même fut le principal obstacle auquel se heurta leur bon vouloir. Il est vrai que la proposition adressée au Conseil de la Société de l'histoire de France, par un curieux, M. Parent de Rosan, dont le nom est resté à tous égards justement estimé, avait de quoi faire reculer les plus intrépides s'autorisant de ce que la société venait de mettre au jour une édition du Journal de l'avocat Barbier et préparait celle des papiers de d'Argenson, alors conservés à la Bibliothèque du Louvre, Parent de Rosan proposait de combiner le Journal de Hardy avec des

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(1) Tome IV, pp. 294, 476, 636 ; tome V, pp. 276, 440 et 634.

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emprunts à la Correspondance littéraire de Grimm, aux Mémoires secrets, dits de Bachaumont, et aux nouvelles politiques manuscrites provenant du duc de Penthièvre et appartenant à la Bibliothèque Mazarine !

La proposition formulée dans la séance du 3 juin 1856 fut, dans celle du 1er juillet suivant, l'objet d'un rapport de M. Ravenel, qui, après avoir exposé le plan soumis aux délibérations du Conseil, réclamait un supplément d'informations. Les choses traînèrent en longueur jusqu'à la séance du 3 mai 1859 où M. Jules Desnoyers, secrétaire général de la Société, se prononça pour un ajournement indéfini, s'appuyant, d'une part, sur la nécessité de terminer la publication du Journal et des papiers de d'Argenson, entreprise cette année-là même par M. Rathery, et, d'autre part, sur une révélation absolument inattendue émanant de cet érudit qui tendait à dépouiller Hardy de son bien propre pour en gratifier un de ses confrères, Augustin-Martin Lottin ! Où et en vertu de quels arguments M. Rathery avait-il « démontré », selon l'expression de M. Desnoyers, cette vérité jusqu'alors demeurée sous le boisseau ? Les plus persévérantes recherches n'ont point satisfait à cet égard ma curiosité, mais M. Parent de Rosan, informé de cette revendication, ne se tint pas pour battu, et dans une lettre, loyalement insérée par le Bulletin de la Société de l'histoire de France, opposa des arguments bien propres à faire réfléchir son éminent contradicteur. Quoique la cause soit depuis longtemps entendue, je crois bon de reproduire cette protestation dictée par le bon sens et appuyée d'arguments irréfutables.

« Dans le rapport de M. Desnoyers à la dernière assemblée générale de la Société, je vois que M. Edmond

MES LOISIRS

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