Page images
PDF
EPUB

ARMORIAL GENEVOIS.

Livre Premier.

ANCIENNES ARMOIRIES DE GENÈVE.

CHAPITRE PREMIER.

DU SOLEIL, PREMIÈRES ARMOIRIES DE GENÈVE.

Au dire de nos chroniqueurs, Genève avait pris pour emblème, dès l'époque romaine, l'astre vivifiant dont les bienfaisantes influences répandent partout la lumière, la chaleur et la vie. Aucun monument ne vient, il est vrai, confirmer ce fait d'une manière positive; mais des voeux à Apollon, gravés sur des pierres antiques et d'anciens bronzes (1), témoignent que, dans les temps anciens, cette divinité était adorée chez nous, et si, à une époque plus rapprochée que la nôtre de ces tempslà, des traditions ont pu conduire à la conservation de la figure du Soleil sur les armoiries de Genève, il semble qu'on soit en droit d'accorder une certaine confiance à des assertions qui d'ailleurs ne paraissent point dénuées de vraisemblance.

(1) Spon, Histoire de Genève, t. II, édit. de 1730.- Journal Helvétique, juin 1750, p. 510.

Quoi qu'il en soit, le Soleil se trouve comme armoiries sur l'une des parties postérieures de l'église de Saint-Pierre, où il formait une sorte de revers ou contrescel pour l'Aigle impériale sculptée au frontispice du même monument (1): ce fut probablement lors de son agrégation à l'Empire, agrégation qui suivit de près la chute du second royaume de Bourgogne, et qui fut solennellement confirmée au milieu du douzième siècle, que Genève, à l'exemple de grand nombre d'autres villes impériales (2), ajouta l'aigle à son ancien symbole païen. Nous étudierons ces deux insignes en suivant le Soleil dans les modifications qu'il a subies jusqu'à nos jours, où nous le retrouvons en cimier de l'écusson moderne, puis l'aigle, dont l'emploi cessa à la fin du dix-huitième siècle; mais, avant de commencer cette étude, il convient peut-être de dire un mot des emblèmes choisis les rois de Bourgogne, dont les états comprenaient Genève; ces souverains, au dire de Senebier (3), portaient un griffon pour symbole : à l'appui de son assertion, ce savant cite d'anciens marbres que l'on voit à Genève et qui, effectivement, offrent des fragments de griffons; mais ces pierres, dont l'une est conservée au Musée, sont de facture romaine et faisaient vraisemblablement partie de la frise d'un grand monument; l'on ne possède à Genève, à notre connaissance du moins, aucun autre renseignement touchant cet emblème; plu→

par

(1) Cette aigle, dont les gravures de Diodati (1675) et de Gardelle (1748) nous ont conservé le souvenir, fut détruite lors de la démolition de l'ancienne façade de l'église au milieu du dix-huitième siècle.

(2) L'aigle, en cimier sur les armoiries d'un très-grand nombre de villes impériales, entre comme partie intégrante dans l'écusson de la plupart d'entre elles. Voy. Einleitung zu der Wapen-Kunst, von J. Wolfgang Triers, p. 585 à 597. Voy., sur l'adoption de l'aigle impériale par Genève, le Journal Helvétique de mai 1745, p. 473.

(3) Journal de Genève, du 21 novembre 1789.-M. Picot, Hist. de Genève, t. I, p. 12, estime que ces griffons étaient les armoiries de la famille de Gondebaud.

sieurs recueils d'armoiries donnent, à la vérité, celles des rois de Bourgogne. Ainsi Hiérome de Bara (1), dont nous avons cité l'ouvrage, dit que Gundicaire portait d'azur à un chat d'argent armé de gueules; et Vulson de la Colombière (2) blasonne ces mêmes armoiries, d'or à un chat de sable tenant une souris du même; mais ces auteurs ne citent aucune source justificative, et il est fort probable qu'ils n'ont pas eu, pour établir ces armoiries, plus de données qu'ils n'en avaient pour celles de tous les personnages célèbres de l'antiquité, dont ils décrivent les écus avec le plus grand détail. On sait, au reste, que l'usage des armoiries proprement dites n'est pas antérieur aux premiers tournois et aux premières croisades, c'est-à-dire à la fin du onzième siècle (3).

Il est assez intéressant de suivre les modifications successives que l'image du Soleil a reçues depuis les temps anciens jusqu'à nos jours Sarasin (4) dit que iadis sous le Paganisme Geneue auoit en ses armes vn Apollon mystique, vn Soleil corporel. Selon un ancien chroniqueur (5), le disque aurait été, à une certaine époque, orné de la figure de Cupidon; le premier monument authentique, celui de l'église de Saint-Pierre [pl. II, fig. 1], nous présente une face humaine, dont le caractère juvénile, la chevelure bouclée et l'encadrement circulaire ne laissent aucun doute sur l'intention du sculpteur, voulant représenter l'astre du jour; il est probable que l'on continua à figurer le Soleil de cette manière jusqu'en 1418, que le pape Martin V, séjournant

(1) Blason des armoiries, p. 168.

(2) Science héroïque, 1669, p. 304.

(3) La première croisade eut lieu en 1095; les plus anciens tournois ne paraissent guère antérieurs à 1066.

(4) Citadin de Genève, p. 32 de l'édition originale.

(5) Recueil de chroniques, transcrites par Minutoli, manuscrit de la bibliothèque de M. le docteur Coindet. « Les bien anciennes armoi«ries de la Ville étoient du temps du Paganisme vn Cupidon au lieu • des quelles après avoir renoncé au Paganisme ils ont pris Jesus dans ⚫ le Soleil. Seconde chronique, p. 56.

D

à Genève, remplaça la figure par le nom de Jésus, « trouvant, dit un de nos annalistes, que l'Apollon sentait trop le paganisme (1). Plus tard, l'évêque Jean-Louis de Savoie, par un mandement en date du 27 avril 1471 (2), ordonna, à la prière des syndics et pour la perpétuelle vénération du saint nom de Jésus, que ce nom serait mis désormais sur les portes de la ville. Cet arrêté fut renouvelé par le Conseil qui, en 1542, voulut que, suivant l'ancien usage, on mit sur les portes de la ville des Jésus gravés en pierre (3); Roset ajoute que ce nom était placé au-dessus des armoiries (4); et Ami Favre, qui vivait en 1615, nous apprend « que la légende, POST TENEBRAS SPERO LUCEM entourait le Soleil, anciennes armoiries de Genève, » que l'on voyait peint sur les vitraux des bâtiments publics (5).

Le nom de Jésus, qui, au moyen âge, prenait un h, s'écrivant Ihesus ou Iehsus, fut figuré en abrégé au moyen des lettres IHS surmontées d'un trait abréviatif de la même manière qu'on le retrouve sur une foule de monuments contemporains.

A une époque moderne, ces trois lettres furent regardées comme les sigles ou initiales de la formule JESUS HOMINUM SALVATOR (6), l'abréviation indiquant I'm qui termine le second

(1) Journal de Genève, 1789, p. 113.

(2) Archives de Genève, Pièces historiques, no 683.

(3) Registres du Conseil, du 27 décembre: « Ordonné que jouxte l'ancienneté soit mis sur les portes de la Ville des Jesus gravés en pierre et pour faire dorer les armes de la ville etant es dites portes.

(4) Chroniques de Genève, msc., liv. IV, chap. LXI.

(5) Manuscrit sur Genève, contenant l'histoire de cette ville jusqu'en 1571.

(6) Lorsque les lettres du monogramme sont minuscules, le signo abréviatif croise souvent le premier jambage de l'h; ainsi figuré, le nom de Jésus a été pris pour l'abrégé des mots : Jesus cruce salvator hominum. La clef de voûte de la chapelle absidale de l'église Sainte-Magdeleine [pl. II, fig. 2] présente un exemple analogue à cette disposition qui fut très-fréquente au quinzième siècle.- La première interprétation

PL. II.

« PreviousContinue »