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complètes avec la légende, SIGILLUM MAGNUM CIVITATIS GENEVÆ; mais le temps manqua, et l'on fit usage du grand sceau gravé en 1526.

CHAPITRE III.

DE LA CROIX, ARMOIRIES PRIMITIVES DE LA COMMUNAUTÉ GENEVOISE.

Dès le treizième siècle on voit la Commune de Genève se constituer un acte, daté de 1291 (1), montre que les citoyens, réunis en corps municipal, avaient formé une communauté qu'ils cherchaient à rendre indépendante de l'autorité du PrinceEvêque. Le même acte prouve que cette communauté avait des insignes et un sceau dont l'évêque ordonna la destruction.

Que représentait ce sceau? quels étaient les insignes primitifs de la Communauté genevoise? C'est ce qu'il est difficile de déterminer d'une manière certaine, car les actes émanant de ce corps furent, pendant de longues années, et sans doute suite de l'opposition épiscopale, privés de cette marque de sou

veraineté.

par

De nombreux indices, que nous exposerons dans les lignes suivantes, nous portent à croire, sans toutefois que nous puissions affirmer ce fait d'une manière positive, que la première armoirie municipale fut la Croix de Saint-Maurice, d'azur en champ d'argent [pl. V, fig. 14].

D'abord symbole religieux, la Croix fut prise ensuite comme

(1) Archives de Genève, Pièces hist., n° 108. Spon, Preuves, n° XXV. Mémoires de la Société d'Histoire et d'Archéol., t. I, 2 part., p. 67.

marque d'autorité (1) ♬ aussi comme signe de liberté acquise (2). C'est à ces titres réunis que paraît dû le choix de ce symbole dont le premier exemple se voit dans un missel conservé à la Bibliothèque publique (3) et qui paraît l'une des plus anciennes autorités que l'on puisse invoquer touchant nos armoiries; ce missel offre sur le même folio, et peinte côte à côte avec la Clef et l'Aigle, la Croix d'azur en champ de pourpre (4), en

(1) Natalis de Wailly, Éléments de paléogr., t. II, p. 77. Voy. aussi Réplique d'Antoine de la Faye à François de Sales, 1603, p. 122. (2) Menestrier, Le véritable Art du blason, 1671, p. 312. Voy. encore Roset, Chronique de la noble et fameuse cité de Geneve, liv. I, chap. LXXXIX.

(3) Manuscrits latins, no 29.

(4) Cette Croix est en champ de pourpre au lieu d'être en champ d'argent; mais il est très-probable que l'ancienne couleur, altérée par le temps sur les vieux écussons, a été méconnue au quinzième siècle, lors de l'exécution de la peinture du missel. Le peu de durée de la couleur argentée qui, au bout d'un certain temps, devient grise ou purpurine (a), et l'origine moderne du pourpre, dont l'existence n'est mentionnée sur aucun ancien livre d'armoiries (b), semblent le prouver d'une manière irrécusable; de plus, l'ancien écusson communal de Genève devait porter, à son origine, une couleur secondaire et non-seulement l'argent, image de la lune, indique, suivant les hérauts d'armes, une puissance subalterne et dépendante (c), mais on observe que la couleur blanche, qui compte aujourd'hui parmi les métaux, n'était anciennement qu'un émail qui occupait l'avant-dernier rang de no

(a) Il y a à Genève d'anciens écussons où l'argent est devenu presque noir; tels étaient ceux de Florence dans l'église de Saint-Pierre; le père Menestrier cite des exemples où l'argent a pris une teinte violette. Voy. L'Art dv blason iustifié, p. 47 et 64.

(b) L'Arbre des batailles ne compte que le gueules, l'azur et le sable au nombre des émaux héraldiques. Un manuscrit de l'an 1400, cité dans l'ouvrage de Menestrier [voy. p. 47, et chap. II], ajoute le sinople, mais ne parle point du pourpre. Le gueules était encore quelquefois qualifié de pourpre au dix-septième siècle : la croix blanche est en champ de pourpre romain, dit Humbert Dv Fovr, en parlant de l'écu de Savoie, dans son épître dédicatoire du Levain du calvinisme, Chambéry, 1611.

(c) Voy. le Palais de l'honneur, par le père Anselme, p. 35.

tourée d'une filière de sable engrelée d'or [pl. V, fig. 11] (1). Quelques faits de notre histoire montrent l'usage de la Croix dans certains cas, où ceux qui s'en servaient soutenaient d'une manière toute particulière les intérêts de la Communauté. Ainsi, pendant la guerre de 1530, les Genevois, joints à leurs alliés de Berne et de Fribourg, portaient pour devise de guerre cette Croix cousue sur leurs habits et répétée sur l'estomach et derrière les épaules (2); antérieurement, les premiers partisans de l'alliance des Suisses avaient pour signal, dit Roset (3), vne Croix taillée à leur pourpoint, et les anciens Genevois qui, du temps de Calvin, s'opposèrent avec tant d'énergie et si peu de bonheur

blesse (a). Il y a entre les armes de Savoie, d'azur à la croix d'argent, et celles de Genève ancienne, d'argent à la croix d'azur, une similitude dont il est difficile de découvrir la véritable cause, qui peut être une protestation d'indépendance de la part de la Communauté vis-à-vis de la Savoie, ou bien un souvenir de l'alliance qui, en 1291, unit, au préjudice de la souveraineté épiscopale, les citoyens avec le comte de Savoie.

(1) Senebier est le premier qui ait entrevu, quoique d'une manière un peu vague, les rapports de la Croix du missel avec les armoiries de Genève; voici ses expressions, en parlant de cette peinture, dans son Catalogue raisonné des manuscrits de la Bibliothèque, p. 111 : « On a mis au bas de la page une grande croix bleue, dans une autre croix peinte en couleur brune très-foncée et rapprochée du violet. Ne serait-ce point la couleur des armoiries de la ville de Genève qu'on < s'est proposé d'y placer?

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(2) Voy. Jeanne de Jussie, Levain du calvinisme, p. 19. A la même époque, quelques soldats genevois portaient sur leur équipement la Croix de Savoie, placée de travers en manière d'insulte; car Balard nous apprend dans son journal que, le 15 mars 1529, les ambassadeurs suisses s'étant rendus à Gaillard pour prier le châtelain de cesser ses hostilités, ils ne trouvèrent que « le capitayne lequel tenant fort sa gravité et orgueil respondit quil y avoyt aucuns de ceulx de Geneve lesquelz alloyent sur leur terre portans croyx blanches en leurs abis a mode de derrision de travers laquelle chose ne voulloyent souffrir ny endurer.

(3) Chroniques de Genève, liv. I, chap. LXXXIX.

(a) Arbre des batailles, § cxxxIII.

aux prétentions politiques de leur nouveau chef, portaient encore pour signe de ralliement l'ancienne Croix de Genève (1).

En 1557, le 13 octobre, on publia dans les carrefours de la cité une ordonnance du Petit-Conseil, portant «que la devise de Genève est la croix blanche, comme les Suisses, que l'écharpe sera noire et les croisons blancs dessus. » Il y avait, dans cet arrêté, et liaison avec nos combourgeois suisses et tradition de l'ancienne armoirie de Genève.

Depuis l'adoption de la Clef et l'Aigle, la Croix servit de contrescel au nouvel écusson; c'est pourquoi on la trouve au revers de la plupart des monnaies frappées depuis la Réformation jusqu'à la fin du dix-huitième siècle; ce sont ces monnaies qui nous fournissent l'exemple le plus fréquent du complément de nos armoiries, qui déjà avait place sur celles frappées par les évêques de Genève (2).

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En 1536, une belle pièce, probablement un quart ou trois deniers [pl. XIII, fig. 6], présente une Croix feuillée avec le monogramme de Jésus en cœur, symbolique image de la crucifixion; les mots, MIHI SESE FLECTET OMNE GNV. (Tout genou se fléchira devant moi) sont écrits autour de cette Croix, qui est l'un des monuments les plus intéressants des mières années de la Réforme genevoise (3).

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Cette empreinte est unique, on retrouve, à la vérité, la Croix

(1) Roset, Chroniques de Genève, liv. V, chap. xix.

(2) Ce fait est remarquable si on le rapproche de la participation des citoyens à la frappe des monnaies de Genève avant la Réforme. Quelques épiscopales sont gravées dans l'Histoire de Genève de Spon, édition in-4°, 1730, t. I, p. 264, et dans la Revue numismatique de 1841, p. 394. Malheureusement ces figures laissent beaucoup à désirer; en parlant des monnaies de nos évêques (liv. IV, chap. 1), nous donnerons les plus intéressantes.

(3) On peut juger des modifications apportées à la Réforme par Calvin, en comparant le monument de 1536 avec les expressions des hommes de son école, qui ne craignaient point de qualifier l'image de la Croix de reste de l'idolâtrie papistique.

feuillée soit dans un denier d'une époque contemporaine [pl. XIII, fig. 5] (1), soit sur quelques trois-quarts du dixhuitième siècle (2), mais le passage important de 1536 ne fut jamais reproduit.

La Croix à fourchette [pl. V, fig. 1-5] se trouve, avec plusieurs variantes, sur les testons, les demis et quarts de testons. On la rencontre également sur de nombreuses pièces frappées jusqu'au dix-septième siècle, telles que les sols et les gringallets [fig. 1 et 5]; en parlant du Soleil, nous avons étudié une variante de son rayonnement qui l'assimile en quelque sorte à la Croix dont nous nous occupons (3). Quelques petites pièces de billon, probablement des mailles ou forts [pl. XIII, fig. 2], reproduisent la Croix patée des monnaies épiscopales. On retrouve cette Croix, mais svelte et traversant la légende, sur la plupart des parpaillots [pl. V, fig. 6]; sur les mêmes pièces, au millésime de 1678, elle est restreinte dans le champ; sur un neufdeniers de 1708 elle est plus courte encore; cet exemple [fig. 7] présente la Croix vidée et cernée par le quatre feuilles de la figure précédente. La Croix à balustre est celle dont l'emploi a persisté le plus longtemps, car les trois-sols de 1791 [fig. 12], qui furent les dernières pièces croisées, la présentent ainsi (4). En examinant nos monnaies, on est frappé de cette variété

(1) Médailler de M. le docteur Ch. Coindet.

(2) Ces trois-quarts ou neuf-deniers portent la Croix feuillée et vidée, chargée en cœur du nom de Jésus [pl. V, fig. 13]. Un sol six deniers de 1766 présente une croix à fleurons, dont la forme est fort altérée et qui peut être classée avec la Croix vidée. [Voy. fig. 10.]

(3) La Croix à fourchette flamboyante, formée par la réunion des rayons du soleil en quatre gerbes, expliquerait fort bien, à elle seule, la présence des diverses Croix sur nos monnaies, si l'on n'avait pas, soit par le missel que nous avons cité, soit par d'autres monuments, la preuve que la Croix fait partie intégrante des armoiries de Genève.

(4) La Croix à balustre, anglée de flammes, se voit sur les dix-huitdeniers ou six-quarts du dix-septième siècle.

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