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vil troupeau, trop heureux d'avoir un pasteur qui prévit pour lui et veillât à le conserver et à le multiplier.

Aujourd'hui la morale est sans mystères et sans voile; depuis dix-huit cents ans, Dieu a voulu qu'elle éclatât à tous les yeux comme la lumière du soleil, qu'elle nourrît tous les hommes et leur servit de pain chaque jour. Comme le lait de notre mère est la première nourriture de notre corps, elle est la première nourriture de notre esprit ; et de même que nous avons des yeux et des regards avant d'avoir

vu,

nous avons une

conscience avant d'avoir pensé.

C'est parce qu'il en est ainsi pour tout le peuple, que nous pouvons tous juger de ce qui est bien et de ce qui est mal; prononcer qu'il y a des pouvoirs légitimes et des pouvoirs usurpés, des lois justes et des lois iniques, des nations et des individus.

Et, sans la morale, que deviendrions-nous bientôt, nous et le genre humain !

Il n'y aurait plus de place pour la liberté parmi les hommes; car celui qui ne sait pas distinguer le bien du mal, celui-là ne peut choisir. Le libre arbitre serait chez lui comme s'il n'existait pas. Gouverné comme une bête par ses seuls instincts, il n'aurait ni motif pour leur résister, ni moyen même pour s'apercevoir qu'il leur obéit.

Il n'y aurait plus ni devoirs, ni droits; car c'est de la définition du bien et du mal qu'émanent et le devoir et le droit. Or, sans connaissance du bien, sans définition du mal, en un mot, sans devoirs et sans droits, il n'y a pas de société possible; il n'y a pas même de société imaginable.

Tout ce que nous venons de dire est vrai; il semble que tout homme franc, chez lequel l'égoïsme n'a pas étouffé le sens social, doive s'incliner avec nous devant cette autorité suprême, la seule qui soit impersonnelle sur terre, conservatrice du genre humain, unique garantie de notre propre existence, source de toute justice, recours des opprimés, souveraine raison du peuple.

Il n'en est point ainsi cependant; il est aujourd'hui des hommes qui se disent convaincus et dévoués, qui le sont quelquefois peut-être, et qui hautement refusent à la morale cette souveraineté suprême et absolue que les siècles lui ont reconnue et que le peuple lui conserve. Audessus d'elle ils placent une science; celle-ci à leurs yeux est principe; la morale est conséquence.

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Voici donc des gens qui, de leur autorité privée, repoussent ce que dix-huit cents ans ont eu peine à établir, savoir: le moyen et le droit pour tous de distinguer le bien du mal; qui s'approprient, en un mot, cette connaissance que Dieu a voulu rendre commune.

Ainsi ces gens veulent une seconde fois diviser l'espèce humaine en deux classes, les voyans et les aveugles, les possesseurs et les possédés, les savans et les esclaves; car la science ne peut être jamais qu'une chose individuelle; et lorsqu'on affirme qu'elle est maitresse de la morale, on déclare que le savant est le suprême régulateur de celle-ci.

Or, nous le demandons, n'est-ce pas sur ce principe que fut établi le

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système des castes qui gouverna si long-temps l'espèce humaine, et règne encore aux Indes et en Chine?

Certes, cette doctrine est sans danger; cette tentative sera repoussée; elle ne perdra que ses auteurs. La conscience populaire, le sens du genre humain nous en sont garans.

Quelle prétention monstrueuse en effet ! ils invoquent leur science, et' ils ne sont point savans, ils ne savent que la science qu'ils se sont faite à eux-mêmes. Ils ignorent la vraie science, celle qui commandera toujours et le respect et la confiance, parce que, fidèle à la loi chrétienne qui la nourrit, dévouée au bien-être des hommes, elle fut et sera encore féconde en bienfaits réels et profitables.

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Aussi la preuve la plus grande, la plus positive de leur ignorance est leur assertion même; car il est faux, il est impossible, en raison et en histoire, que la science soit ou ait été jamais antérieure à la morale.

On entend par science l'art de prévoir, c'est-à-dire, l'art de la méthode, c'est-à-dire, l'art d'atteindre un but par des moyens matériels; c'est la série des propositions par lesquelles on passe de la considération du but aux moyens, du but à sa réalisation. Toujours donc la connaissance du but préexiste au raisonnement même par lequel on cherche à l'accomplir; sans but point de raisonnement, point de science. Or, qu'est-ce que le but parmi les hommes? Est-ce autre chose que la morale dont on tente incessamment d'établir le règne? Est-ce par exemple autre chose aujourd'hui que la doctrine chrétienne?

Et, en effet, si nous consultons l'histoire, nous demanderons où est le peuple chez lequel la science ait préexisté à la morale; partout, et dans tous les temps, nous voyons que les nationalités sont constituées par la volonté du but, et que ce but est une morale. La science ne vient que quelques siècles plus tard. Arrière donc toutes ces prétentions individuelles qui viennent s'inscrire en faux contre les croyances du genre humain et l'éternelle vérité.

La morale règle les sciences physiques aussi souverainement que la science sociale; il suffit d'un raisonnement bien simple pour comprendre comment. Raisonnons donc.

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Le genre humain est fonction de l'univers, autrement il n'existerait pas. Dans l'état phénoménal actuel, il en est certainement une partie essentielle. Or, les choses étant ainsi, il est impossible d'admettre que la loi de l'une des fonctions du monde, la loi suprême du genre humain, sa morale, soit contraire à la loi générale des fonctions de l'univers. Il faut, au contraire, affirmer, sous peine de tomber dans l'absurde, que notre loi particulière est conforme à celle qui règle toute la nature. Il y a inévitablement à conclure de là que nous possédons dans la connaissance de la morale un guide immanquable et sûr pour conduire nos recherches sur toutes les fonctions spéciales, dont l'ensemble constitue l'univers. La loi, qui est vraie vis-à-vis d'une fonction, est également vraie vis-à-vis de toutes les autres. Ainsi, le raisonnement le plus élevé et le plus abstrait que l'on puisse faire sur les choses nous donne pour conclusion cet

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axiome, que la morale est le criterium de toute science, et de plus qu'elle en est la source.

Mais, nous dira-t-on, la morale n'a pas toujours été la même, et le monde, pour cela, n'a pas ébranié ses pôles. Objection facile à repousser! La morale, en effet, n'a point varié dans ses bases fondamentales; elle a été seulement rendue applicable, par des révélations successives, à de plus grandes masses d'individus. Jésus-Christ, par exemple, est venu apporter la doctrine du pouvoir pour une société de frères. Nous parlons ici humainement; car, si nous nous placions au point de vue théologique, nous dirions que la morale révélée a toujours été la même, mais que les hommes ne l'ont comprise que successivement.

Où est en effet la morale révélée qui ne commande pas le sacrifice de soi-même, le mépris de la chair, le travail et la lutte; qui ne sépare pas le bien du mal et l'esprit de la matière, qui n'établisse pas la famille et la société ?. La barbarie des temps où quelques-unes régnèrent, vient de l'intelligence des hommes et de leur fausse science; mais non de cette loi fondamentale elle-même. Et enco: e tout cela était dans l'ordre prévu; car la doctrine du progrès nous explique toutes ces choses. Laissons done cette objection sans portée, et allons voir dans une histoire plus vulgaire, dans celle des temps modernes, si nos axiomes trouvent quelques contradictions.

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Notre siècle s'enorgueillit de son savoir civil et politique, des sciences naturelles qu'il possède. Il attribue ces richesses au travail des hommes, à l'audace de quelques génies, à la persévérance de quelques autres; il n'a pas une seule fois pensé qu'elles pussent émaner de la foi morale ellemême; il a mieux aimé y vir une preuve de la puissance individuelle de l'homme que la démonstration de ce que peut une croyance dans l'intelligence de celui qui lui est fidèle avec volonté, et en poursuit toutes les conséquences avec une énergie dévouée. En vain on dirait que, parmi ces grands hommes auxquels on rend aujourd'hui un culte presque égal à celui dont on honorait les saints les plus grands furent de fervens catholiques, et tous furent profondément chrétiens; non, un se recon- » naît leur disciple quand il s'agit de science, mais quant à l'origine de la seience elle-même, quant au principe même de l'invention, on prétend en savoir plus que les inventeurs ; on attribue leurs sentimens religieux à je ne sais quelle faiblesse d'esprit ; car, dit-on, les plus belles intelligences ont leur travers. Malheureux eunuques qui n'avez rien créé, rien trouvé, et qui voulez connaître comment on crée et comment on trouve ! Il nous faut donc entrer dans quelques détails : heureusement les époques sont si nettes, les espaces si positifs que le doute ne peut y trouver place.

Il y a en Europe, depuis plus de quatre sièclés, un mouvement poli-> tique et civil dont le sens ou la tendance indubitable est la réalisation de cet enseignement de Jésus-Christ : Que celui qui voudra être le premier parmi vous se fasse votre serviteur. Toutes les insurrections religieuses et civiles, toutes les batailles de ees temps modernes, envisagées de haut, se présentent comme les termes d'une discussion tantôt pai¬

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sible, tantôt guerrière, dans laquelle l'égoïsme des pouvoirs constitués se débat avec l'exigence des populations qui leur demandent du dévouement. On recherche l'organisation d'un système social qui soit selon la parole de Jésus : les uns le veulent, les autres le refusent. C'est de sentiment d'abord et au nom de la morale que l'on demande une réforme de l'état social; car tel fut le mot dont on se servit au quatorzième et au quinzième siècle. Il était employé alors par tous les catholiques, les papes, les moines, la Sorbonne de Paris elle-même. Depuis, il a bien changé de signification; ce que l'on appela après Luther la religion réformée ne ressemble point à ce que l'on entendait sous le terme général de réforme ; et il est bon de le remarquer en passant, la différence gît tout entière dans les dogmes moraux que l'une et l'autre représentent.

!

Les premiers qui vinrent parler de réforme, invoquer l'Évangile contre l'usage, demander que l'Église fit un emploi plus catholique et plus social de ses biens, et par suite attaquer la doctrine admise au civil sur la propriété, furent les frères mineurs. On leur répondit avec des textes de la loi juive et avec la méthode inventée par Aristote. Ils furent condamnés.

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Vint ensuite Viclef. Nous traduisons en langagé moderne l'expression de son sentiment. Il dit que là où le peuple ne reconnaissait pas le signe du pouvoir révélé par Jésus, le dévouement, il ne devait pas obéissance. Il attaquait ainsi et la hiérarchie temporelle et la hiérarchie spirituelle. Les partisans de Wiclef furent détruits par les armes. Luimême eut à se défendre devant un synode. Attaqué avec la science judaïqué et grecque, il se laissa entraîner à raisonner avec ses adversaires; il se fit comme eux et rationnellement, pendant un instant, juif et grec. Conduit ainsi à professer des erreurs réelles, il fut condamné. C'était comme Jean Hus, qui lui succéda, un homme de sentiment et non de science. S'il n'avait quitté sa position morale, il eût été invincible.

VI

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Peu de temps après, Jean Hus, bachelier en théologie de l'Université de Paris, renouvela à Prague les réclamations de Wiclef. On ne trouve dans ses discours rien qui ressemble à cette souveraineté de la raison individuelle que proclama Luther. Il en appelait, au contraire, à l'unité du peuple par la loi de Jésus-Christ: Unus populus in lege Christi, disait-il; mais il détruisit, par la science, la raison, la vérité qu'il avait acquises par sentiment moral. Aussi le concile de Constance s'autorisa contre lui des erreurs dogmatiques où l'entraina la scolastique aristotélicienne dont il eut le malheur de se servir. Ce concile, il est vrai, ne se servait pas lui-même d'une autre méthode, mais il invoquait en même temps les textes de l'Ancien-Testament, que Jean Hus ne pouvait admettre, et qu'un sentiment purement chrétien devait en effet repousser. L'assemblée ecclésiastique put donc penser qu'elle avait raison contre lui et le condamner en pleine innocence, croyant agir au nom du vrai dogme, tandis qu'elle obéissait aux convictions scientifiques de la civilisation même que l'Evangile avait mission de changer.

Ainsi toutes les réclamations que nous venons d'énumérer étaient justes vis-à-vis de la morale, mais contradictoires à la science, à tel point que leurs auteurs, dès qu'ils voulurent aborder le raisonnement et employer, pour les appuyer, la méthode en usage dans les écoles, parurent se tromper, infirmèrent leur principe général par des erreurs, et commandèrent enfin une réfutation. C'est que la science est de l'ordre des choses temporelles; elle se modifie, se développe et change: la morale seule est éternelle.

Il faut expliquer cependant cette contradiction de la science et du dogme moral chez les chrétiens de cette époque.

Il s'était rencontré dans cet ordre de choses les mêmes circonstances que nous avons remarquées dans les faits politiques et civils dans notre introduction sur l'histoire de France. La morale chrétienne fut implantée dans l'ordre social créé par les Romains, et elle le transforma successivement. De même, lorsque les travaux scientifiques recommencèrent au onzième ou plutôt au douzième siècle, ils s'établirent dans le terrain intellectuel créé par la Grèce. Comme la politique avait été romaine, le rationalisme nouveau fut grec à son début. Les premières encyclopédies, les premiers traités de philosophie catholique furent donc rédigés avec les méthodes aristotéliciennes; et nous citerons pour preuve la Somme de saint Thomas. Il n'en fut pas de même de tous ceux qui suivirent.

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Nous avons ici une remarque importante à faire. Il serait difficile, en effet, pour ceux qui connaissent la portée de la logique péripatéticienne, de s'expliquer comment les encyclopédistes chrétiens auraient pu trouver les vérités catholiques nombreuses sur lesquelles ils argumentent dans leurs livres. Mais ces vérités venaient d'une autre époque ; c'était, dès ce temps, des articles de foi qu'il n'était pas permis de discuter. En effet, dans les premiers siècles, l'Eglise, sollicitée de se prononcer sur des questións de dogme par les diverses hérésies qui venaient jeter le trouble dans son sein, ne se servit pour les résoudre que de son sentiment moral; sous la seule inspiration de la foi, elle prononça sur tous les points fondamentaux et forma ainsi cette doctrine que l'on appelle catholique; elle répondit à toutes les interpellations, à tous les doutes que la philosophie du temps lui suscitait, par de simples définitions de sa croyance. Ce fut ainsi qu'elle écarta toutes les objections relatives à la divinité et à la double nature de Jésus Christ, à la procession du Saint-Esprit, etc. Or, à cette époque, ce n'était point à elle qu'appartenait la science, mais à ses adversaires; c'était la philosophie grecque qui lui suscitait toutes ces hostilités; aussi l'avait-elle en horreur.

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Il ne faut pas s'étonner, d'après ces antécédens, des résistances qui se manifestèrent, lorsqu'à la renaissance des études, on voulut introduire dans l'enseignement les livres d'Aristote. Mais lorsque les répugnances eurent été vaincues, la logique de ce savant devint celle du moyen âge ; on n'avait aucun corps de méthode à lui opposer, en sorte qu'on peut dire qu'on l'adopta comme moyen scientifique provisoire. Cependant, nous

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