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EUVRES COMPLÈTES

DE

J. J. ROUSSEAU

TYPOGRAPHIE DE CH. LAHURE Imprimeur du Sénat et de la Cour de Cassation

rue de Vaugirard,

9

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ÉMILE,
OU DE L'ÉDUCATION.

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LIVRE QUATRIÈME. Que nous passons rapidement sur cette terre ! le premier quart de la vie est écoulé avant qu'on en connoisse l'usage; le dernier quart s'écoule encore après qu'on a cessé d'en jouir. D'abord nous ne savons point vivre; bientôt nous ne le pouvons plus; et, dans l'intervalle qui sépare ces deux extrémités inutiles, les trois quarts du temps qui nous reste sont consumés par le sommeil, par le travail, par la douleur, par la contrainte, par les peines de toute espèce. La vie est courte, moins par le peu de temps qu'elle dure, que parce que, de ce peu de temps, nous n'en avons presque point pour la goûter. L'instant de la mort a beau être éloigné de celui de la naissance, la vie est toujours trop courte quand cet espace est mal rempli.

Nous naissons, pour ainsi dire, en deux fois : l'une pour exister, et l'autre pour vivre; l'une pour l'espèce, et l'autre pour le sexe. Ceux qui regardent la femme comme un homme imparfait, ont tort sans doute : mais l'analogie extérieure est pour eux. Jusqu'à l'âge nubile, les enfans des deux sexes n'ont rien d'apparent qui les distingue; même visage, même figure, même teint, même voix, tout est égal : les filles sont des enfans, les garçons sont des enfans; le même nom suffit à des êtres si semblables. Les måles en qui l'on empêche le développement ultérieur du sexe gardent cette conformité toute leur vie; ils sont toujours de grands enfans, et les femmes, ne perdant point cette même conformité, semblent, à bien des égards, ne jamais être autre chose.

Mais l'homme en général n'est pas fait pour rester toujours dans l'enfance. Il en sort au temps prescrit par la nature; et ce moment de crise, bien qu'assez court, a de longues influences.

Comme le mugissement de la mer précède de loin la tempête, cette orageuse révolution s'annonce par le murmure des passions naissantes ; une fermentation sourde avertit de l'approche du danger. Un changement dans l'humeur, des emportemens fréquens, une continuelle agitation d'esprit, rendent l'enfant presque indisciplinable. Il devient sourd à la voix qui le rendoit docile; c'est un lion dans sa fièvre; il méconnoît son guide, il ne veut plus être gouvernė.

Aux signes moraux d'une humeur qui s'altère se joignent des changemens sensibles dans la figure. Sa physionomie se développe et s'empreint d'un caractère; le coton rare et doux qui croit au bas de ses joues brunit et prend de la consistance. Sa voix mue, ou plutôt il la perd : il n'est ni enfant ni homme, et ne peut prendre le ton d'aucun des deux. Ses yeux, ces organes de l'âme, qui n'ont rien dit jusqu'ici , trouvent un langage et de l'expression; un feu naissant les anime, leurs ROUSSEAU II

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