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ant. La nature sembloit l'avoir fait pour réa lifer l'amour platonique.

C'eft par d'excellens ouvrages qu'un auteur perfécuté doit répondre aux injures & aux mauvaifes critiques. Les épîtres morales de Pope, fon Effai fur l'homme, humilierent plus fes envieux que n'avoit fait la Dunciade, & lui font aujourd'hui plus d'honneur. Horace a dit, il y a long-tems, que l'artiste qui s'éleve trop audeffus des autres par fes talens, est exposé à la haine & à l'envie des concurrens qu'il efface. Pope, le premier des poëtes de fon tems, fit une cruelle épreuve de la vérité de cette maxime. Ce ne fut cependant pas fon feul mérite qui lui attira des ennemis. Son penchant à la raillerie & la malignité de fa mufe lui en fulciterent en grand nombre. Pope, avec des talens fupérieurs, avoit la vanité ordinaire aux hommes médiocres; naturellement cauftique, il ne favoit point retenir un bon mot; les critiques les plus méprifables révoltoient fon amourpropre trop fenfible. Il alloit souvent chez fon libraire, & là il donnoit quelquefois des scenes de fureur que fa figure & fa taille rendoient comiques. Son caractere bizarre étoit un compofé des plus étonnantes contradictions; il joignoit une humeur fombre aux graces de l'efprit le plus brillant.

Plein d'une noble fierté, il dédaigna de ramper devant les grands, & de mendier les graces de la cour, il les refufa même lorsqu'on les lui offrit, & ne voulut devoir fa fortune qu'à lu A 6

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même; (*) mais avec des fentimens fi élevés, il avoit un orgueil bas & puérile, & une extrême avidité pour le gain. Bon fils, bon ami, bon citoyen, il donna plufieurs marques d'un cœur tendre & généreux, mais fon efprit étoit malin, fatyrique & vindicatif. Sa fanté foible & chancellante ne lui permit jamais d'abufer des plaifirs; fes mœurs furent toujours pures, & toutes fes paffions furent dirigées du côté de la gloire littéraire.

Pope, dans un corps infirme, avoit un ame forte & active; de-là cette multitude d'ouvrages qu'il a compofés dans prefque tous les genres; fes feules traductions de l'Iliade & de l'Odyffee étoient capables d'effrayer le poëte le plus intrépide. On a remarqué que les tempéramens délicats fupportent mieux le travail de l'esprit & la vie fédentaire. Il employa fes trois dernieres années à revoir les ouvrages qui devoient lui procurer l'immortalité, & für de vivre dans la mémoire de tous les fiecles polis, il mourut fans regret le 10 juin 1744, âgé de 56

(*) Pope, dans une épitre au dodeur Arbuthnot fe peint ainfi lui-même : » Puiffe-je vivre & mourir » dans l'indépendance; foutenir l'aifance & la dignité d'un poëte; voir quels amis & lire quels livres il me plaira; au-deffus des befoins d'avoir un protecteur, quoique je veuille bien quelquefois confentir à appeller un miniftre mon ami! voilà mon ambition. Je ne fuis point né pour les cours ni pour les grandes affaires; je paie mes dettes ; je crois en Dieu, 8% je dis mes prieres.

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Hier

ans. Comme il fut mourant presque toute fa vie, on avoit fouvent fait courir de faux bruits de fa mort, qui avoient même été confignés dans les papiers publics; en voici un article qu'il eut le temps & le plaifir de lire. » mourut, après une longue maladie, dans fa » maifon de Twickenham, le célebre Pope, » écuyer; il compofa, n'étant âgé que de feize » ans, des paftorales du ftyle le plus élégant " & le plus poli. Ces ouvrages, les plus beaux » que l'Angleterre ait produits en ce genre,

lui acquirent une grande réputation. Elle n'a n ceffé de croître pendant l'efpace de 40 ans : » elle étoit enfin parvenue à un fi haut degré, » que pour la louer dignement, il faudroit » avoir un génie de la force & de la beauté » du fien. «

Après avoir confidéré la perfonne de Pope, jettons un coup-d'œil fur fes ouvrages.

Paftorales, précédées d'un difcours fur la poéfte bucolique. C'est une imitation affez heureufe de quelques éclogues de Virgile. Cette production, qui n'a rien d'extraordinaire en elle-même, paroîtra une espece de prodige, fi l'on fait atten ́tion à l'extrême jeuneffe de l'auteur qui n'avoit que feize ans. L'harmonie de la verfification, la correction & l'élégance du ftyle font le principal mérite de ces paftorales, qui font au nombre de quatre, & appropriées aux quatre faifons de l'année. On y a joint l'éclogue facrée du Meffie & la forêt de Vindfor, poëme fort fupérieur aux éclogues qui le précedent, & où l'on trouve des morceaux de génie. Tel eft par

ticuliérement l'éloge des grands hommes dont la forêt de Vindfor fut la terre natale ou le dernier féjour.

» O vous dont l'amour poffede mon ame, » & qui m'avez fait éprouver les plus doux » raviffemens, mufes, tranfportez-moi dans ces fcenes folitaires, ces bocages, ces berceaux » de verdure, fur ces rives heureufes de la » Tamife, où les zéphirs exhalent leurs par» fums, & fur le mont Cooper qui eft votre » féjour favori. On y verra des fleurs éclore » tant que certe montagne subsistera, & que » la Tamife portera dans l'océan le tribut de

fes ondes. Je m'imagine parcourir vos retraites facrées, j'entends la divine harmonie » qui retentit le long du bocage. Entraîné par » ces accens, je me jette dans ces ombrages dé- ̃ »licieux que des poëtes immortels ont rendu

vénérables. Ici le fublime Denham (*) pré» luda pour la premiere fois fur fa lyre. Là, » Cowley (**) paya fon dernier hommage au » dieu du génie. Ah! qu'il fut bientôt moif»fonné que de larmes le dieu du fleuve ne » verfa-t-il pas lorfque fa pompe funebre paf» foit fur fes bords! Les mufes négligerent » leurs lyres, & les fufpendirent à des faules;

les cygnes expirerent de douleur. Depuis que » le barbare deftin a condamné la voix divine

(*) Auteur d'un poëme intitulé la montagne de Cooper.

(**) Poëte lyrique.

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n de ces poëtes à un filence éternel, les fo» rêts, les bocages ne retentirent plus aux ac»cords de l'harmonie.... Ici l'illuftre Surrey, » éprouva le feu facré du génie; fa plume & » fon épée ont également obtenu des triom: "phes. Il fut intrépide dans les combats, & » aimable en fes plaifirs. C'eft dans ces mêmes

bofquets que les mufes accordoient fa lyre, » & qu'il exprimoit avec tant de douceur les » accens de la volupté. Le nom de la belle Géraldine, l'éclatant objet de fes vœux, rem»pliffoit alors ces bocages. «

Le mérite de ce morceau perce à travers les incorrections & les négligences de la traduction. Les prédéceffeurs de Pope dans la carriere poétique, prodiguoient fans discernement les métaphores, les comparaifons, les allégories; leur ftyle diffus, obfcur, inégal, étoit tantôt plein d'un galimathias pompeux, tantôt trivial & rampant; on admira dans les paftorales du jeune poëte une précision, une élégance, une netteté jusqu'alors inconnues. Wicherley, poëte comique, alors fort vieux, conçut une fi haute opinion de fon goût & de fes lumieres, qu'il voulut foumettre les ouvrages au jugement d'un critique de feize ans. Pope, après les avoir examinés, lui dit fon avis avec autant de franchise & auffi peu de fuccès que Gilblas lorfqu'il s'expliqua fur les homélies de l'archevêque de Grenade. Wicherley qui s'attendoit à des éloges, honteux de recevoir des leçons d'un enfant, retira fes pa piers des mains du cenfeur trop fincere.

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