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des hôpitaux. Le gouverneur avait d'abord refusé d'ouvrir ses portes; mais un ordre du prince de la Paix leva cette difficulté.

Ainsi, l'armée française se trouva simultanément maîtresse, au delà des Pyrénées, de quatre places pour appuyer ses opérations; et, comme il n'existait aucun point fortifié sur la route de Bayonne à Madrid, on commença à mettre en état de défense les vieux châteaux de Pancorvo et de Burgos. D'immenses approvisionnements furent réunis sur la frontière; les travaux des arsenaux, dans les places de Bayonne, de Perpignan et de Pampelune, prirent un développement extraordinaire. De la Bidassoa au Douro, les routes se couvrirent de soldats, de convois de vivres et de munitions, d'officiers courant la poste pour explorer le pays. Le masque était jeté; on put juger les projets de Napoléon.

Cependant l'entrée des troupes françaises en Espagne et l'occupation frauduleuse de quatre des principales forteresses du royaume avaient changé les dispositions bienveillantes des Espagnols à leur égard. La haine qu'ils portaient au prince de la Paix s'accrut encore par la trahison dont ils l'accusèrent pour avoir introduit les troupes étrangères au sein du royaume. Ce prince lui-même, inquiet de la marche rapide des Français, et encore incertain des intentions de l'Empereur envers lui,

commençait à appréhender les suites de ses intrigues et de son aveugle confiance. Pour s'y soustraire, il vint se réfugier à Aranjuez avec la famille royale; il fit fortifier la ligne du Tage, et y réunit la garde royale et quelques troupes restées dans l'intérieur, voulant disputer cet obstacle, afin d'avoir le temps de fuir avec la cour au Mexique. Une partie des troupes espagnoles qui occupaient le midi du Portugal se dirigèrent en même temps sur Séville et Cadix, pour protéger l'embarquement du Roi.

La nouvelle du départ de la famille royale pour Séville devint l'étincelle électrique qui occasionna une explosion subite et terrible. Le peuple de Ma- · drid, conjecturant tout de suite quel pouvait être le but de ce voyage, devint furieux de se voir abandonné après avoir été trahi. Il se porta en foule à Aranjuez, dans la nuit du 17 au 18 mars, demandant la tête de Godoy. Le palais de ce prince fut envahi et saccagé, ses gardes furent dispersés, et lui-même ne trouva son salut qu'en se cachant dans un grenier. Le prince des Asturies, qui avait de nombreux amis parmi les fauteurs de l'émeute, parvint par sa présence et par ses discours à calmer les esprits. Mais les troubles recommencèrent le 19 au matin, quand Godoy, pressé par la faim, sortit de sa retraite. Le peuple se jeta sur lui, et l'aurait massacré sans les gardes du corps qui l'entourèrent. Le prince des Asturies ne parvint à le sauver

qu'en le faisant mettre en prison, et promettant à la populace, docile à sa voix, qu'il serait livré à la justice. Les mécontents, profitant alors de l'exaspération générale et des craintes que montrait Charles IV pour son favori Godoy, pressèrent ce monarque d'abdiquer en faveur de son fils (1); et, ce jour-là même, le prince des Asturies fut proclamé roi sous le nom de Ferdinand VII. Mais, deux jours après, le vieux roi protesta contre son abdication, qu'il prétendit avoir été forcée, et se mit sous la protection de l'armée française (2).

A la première nouvelle des événements d'Aranjuez, Murat, impatient de s'asseoir sur un trône qu'il croyait lui être destiné, s'était porté avec trente mille hommes sur Madrid. Il y entra le 23 mars; et, par un langage équivoque, il tint en suspens les deux partis. Napoléon, qui attendait avec impatience l'avis du départ de la famille royale pour l'Amérique, fut un moment déconcerté des événements graves et si peu prévus d'Aranjuez. Jugeant dès lors sa présence nécessaire sur les lieux, il partit pour Bayonne le 3 avril, et fit annoncer qu'il se rendait à Madrid, où il dépêcha le général Savary, l'un de ses aides de camp. Ferdinand, impatient de se faire reconnaître roi par l'Empereur,

(1) Voir pièces justificatives, n° 7.

(2) Voir pièces justificatives, n" 8 et 9.

s'avance au-devant de lui, et arrive le 12 à Burgos sans l'avoir rencontré. Apprenant que Napoléon n'avait pas quitté Bayonne, il lui écrit aussitôt; et, trois jours après, il reçoit une réponse qui aurait dû le dissuader d'aller plus avant (1). Mais, cédant aux instances du général Savary qui l'accompagnait, il se laisse entraîner jusqu'à Bayonne. Godoy, tiré de sa prison par Murat, arrive aussi dans cette ville, et, bientôt après, le vieux roi et la famille royale. Charles IV était furieux contre son fils, qu'il accusait de l'avoir précipité du trône. Il fut reçu par l'Empereur comme roi légitime; mais, se trouvant assez heureux de retrouver son ami Godoy et voulant vivre tranquille, il signa, le 5 mai, un traité de renonciation à sa couronne en faveur de Napoléon. Il reçut en échange le château de Chambord et la jouissance de celui de Compiègne, avec une liste civile de trente millions de réaux. Ferdinand, traité de rebelle par son père, avili par sa mère, et n'ayant plus d'espoir de se faire reconnaître, résigna aussi ses droits à la couronne. Les autres membres de la famille royale adhérèrent successivement à l'acte de renonciation. Napoléon sanctionna cet acte, convoqua une assemblée de notables pour discuter

(1) Voir pièces justificatives, n° 10.

les bases d'une constitution, et désigna son frère Joseph Bonaparte comme roi d'Espagne.

Bien que les Espagnols ignorassent ces nouveaux événements, déjà ils étaient indignés de la conduite des Français : le voyage de Ferdinand, la délivrance de Godoy, la fuite de Charles, la nomination de Murat comme membre de la junte du gouvernement, et les mouvements des troupes françaises qui s'avançaient de toutes parts sur Madrid, excitaient les plus vives alarmes; une fermentation générale agitait les esprits.

Le 2 mai, le mécontentement fit explosion à Madrid. Au moment où la reine d'Étrurie, fille du roi Charles IV, et l'infant D. François de Paule, second frère de Ferdinand, se disposaient à partir pour rejoindre la famille royale en France, le peuple ne put contenir son indignation. Il entoura les voitures de voyage, insulta l'officier français commandant de l'escorte, et l'aurait massacré sans une patrouille qui vint à son secours. Le feu s'engagea de part et d'autre; et, dans un moment, toute la ville fut en insurrection. Murat, obligé de combattre, fit avancer au pas de charge, dans la ville, plusieurs corps de troupes qui dissipèrent tous les rassemblements. Dès le soir même l'ordre fut rétabli, mais non sans effusion de sang. Les troupes françaises perdirent peu de monde dans le combat, mais un grand nombre de leurs offi

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