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au 22, l'armée anglaise passa la Tormès et prit position en face de moi, à trois quarts de lieue de distance. J'allai la reconnaître à la pointe du jour, et je passai la matinée à faire des dispositions, d'abord dans l'objet d'une bonne défensive, et ensuite dans celui d'attaquer, si les circonstances m'en faisaient espérer des avantages. Après les dispositions que j'avais prises, tout semblait présager les chances les plus favorables. Je crus nécessaire de faire occuper à notre gauche un plateau qui complétait notre défensive, et qui en même temps devait être très-utile dans le cas où nous agirions en. offensive, à laquelle j'étais presque décidé. Je fis occuper ce plateau par la cinquième division et la réserve d'artillerie à cheval, avec ordre formel de ne pas se porter au delà. Comme il était possible que l'ennemi, nous croyant maîtres de ce plateau, se décidât à l'attaquer avant que j'eusse le temps de réunir tous nos moyens, j'ordonnai à deux divisions de se rapprocher pour être en mesure d'y soutenir la cinquième. Le général Maucune chassa le détachement anglais qui occupait les hauteurs, et le culbuta. Jusque-là nous n'avions eu que des succès, et tout annonçait qu'ils seraient complets. Je jugeai qu'il fallait promptement porter de nouvelles troupes pour agir avec vigueur sur le point où se trouvait le général Maucune, et empêcher que l'ennemi, qui réunissait ses forces, ne lui tînt tête. Je rassemblai sur-le-champ toutes celles qui étaient à ma portée, et je m'occupais de les conduire et de prendre le commandement de cette partie de la ligne, lorsque, par une cruelle fatalité, et au moment où ma présence

eu

était le plus nécessaire, un coup de canon à mitraille me renversa en me fracassant le bras droit, et me faisant deux larges blessures dans le côté, ce qui me mit hors d'état de garder le commandement. L'anarchie qui succéda à cet accident empêcha de suivre les mesures que j'avais ordonnées (ce qui contribua à la prolonger, c'est que le général Bonet, à qui revenait le commandement comme le plus ancien général de division, fut également blessé peu d'instants après moi), de manière que le général Maucune, après avoir de fort beaux succès, accablé par le nombre des ennemis, fut obligé de se retirer. Les troupes qui arrivaient à son secours n'ayant pas d'ensemble, furent aussi contraintes de se retirer, après avoir fait des prodiges de valeur. Enfin, Sire, après trois heures de combat, les troupes abandonnèrent le champ de bataille. Le général Clauzel, qui commande l'armée, a cru nécessaire de repasser la Tormès, et doit prendre position sur la rive droite du Douro. L'état dans lequel je me trouve me force à ne rendre qu'un compte très-succinct à V. M.; lorsque je le pourrai, j'aurai l'honneur d'entrer dans de plus longs détails avec elle sur cet événement, qui retrace avec une rare énergie les caprices de la fortune, et l'échange des espérances les plus flatteuses contre les faits les plus tristes. L'armée a à regretter la perte de bon nombre d'officiers de tous grades. Les généraux Ferey, Thomières et Desgraviers ont péri; le général Bonet a eu la cuisse percée d'une balle; le général Maine a été blessé ainsi que le général Clauzel, mais la blessure de ce dernier est légère. On

évalue par aperçu notre perte à près de cinq mille hommes. Celle des Anglais doit être infiniment plus forte; il est difficile d'exprimer le mal que leur a fait notre artillerie.

J'ai, etc.

Signé MARECHAL DUC DE RAGUSE.

N° 104.

Lettre du duc de Feltre, ministre de la guerre, au maréchal Marmont, duc de Raguse.

Paris, le 14 novembre 1812.

M. le maréchal, lorsque, le 18 août dernier, j'eus l'honneur de répondre aux lettres que V. Exc. m'avait adressées par son aide de camp, M. Fabvier, pour me donner les détails relatifs à la bataille du 22 juillet, j'eus soin de vous prévenir que c'était à l'Empereur qu'il appartenait de juger tout ce qui était relatif à cette affaire, sur laquelle je lui avais transmis tout ce que vous m'aviez adressé. Sa Majesté, en me répondant, m'a fait connaître sa manière de voir et de juger les choses, et m'a ordonné à cette occasion de vous proposer différentes questions, auxquelles l'Empereur exige de votre part une réponse catégorique. Si j'ai tardé jusqu'à présent de vous adresser ces questions, c'était pour attendre votre rétablissement, et me conformer en ceci aux intentions de S. M. I.; maintenant je n'ai

plus qu'à m'acquitter du devoir que ses ordres m'ont imposé envers vous.

L'Empereur, dans l'examen qu'il a fait de vos opérations, est parti d'un principe que vous ne pouvez méconnaître ; c'est devez considérer le Roi comme que Vous votre général en chef, et que vos mouvements étant subordonnés au système général adopté par S. M. C., vous deviez toujours prendre ses ordres, avant d'entreprendre des opérations qui sortaient de ce système. Placé par une suite de dispositions générales à Salamanque, il était tout simple de vous y défendre, si vous étiez attaqué, mais vous ne pouviez vous éloigner de plusieurs marches de ce point, sans en prévenir votre général en chef. Je ne puis vous dissimuler, M. le maréchal, que l'Empereur envisagé votre manière d'agir dans le cas indiqué, comme une insubordination formelle, et une désobéissance à ses ordres. Cependant vous avez fait plus encore : vous êtes sorti de votre défensive sur le Douro, où vous pouviez être secouru par des renforts de Madrid, pour prendre l'offensive sur l'ennemi, sans attendre les ordres du Roi, ni les secours qu'il était à même de vous envoyer. Sans doute, vous avez pensé qu'ils vous étaient inutiles; et l'espérance d'un succès que vous avez cru pouvoir obtenir seul, vous a entraîné à agir sans attendre des renforts, dont la proximité du Roi vous donnait la certitude. Mais c'est précisément ce que l'Empereur condamne, puisque vous vous êtes permis de livrer bataille sans y être autorisé, et que vous avez compromis par là, la gloire des armes françaises et le service de l'Empereur. Si du

moins, en vous décidant à courir les chances d'un combat, vous aviez fait ce qui dépendait de vous pour en assurer le succès, on pourrait supposer que vous avez craint de laisser échapper une occasion favorable; mais, par une précipitation que rien n'explique, vous n'avez pas même voulu attendre le secours de la cavalerie de l'armée du nord, qui vous était si important, et dont vous étiez certain, en retardant la bataille de deux jours seulement. Cette conduite, si difficile à concevoir, a fait d'autant plus d'impression sur l'Empereur, que S. M. a vainement cherché dans votre rapport, les motifs qui vous ont fait agir. Elle n'y a rien trouvé qui lui ait fait connaître l'état réel des choses; et, comme elle veut être éclairée à cet égard, elle exige de vous une réponse précise et catégorique aux questions suivantes :

Pourquoi n'avez-vous pas instruit le Roi que vous aviez évacué Salamanque de plusieurs marches, et demandé ses ordres sur le parti que vous aviez à suivre?

Pourquoi êtes-vous sorti de votre défensive sur le Douro, et avez-vous passé de la défensive à l'offensive, sans attendre les renforts que vous aviez demandés ? Pourquoi vous êtes-vous permis de livrer bataille sans l'ordre de votre général en chef?

Enfin, pourquoi n'avez-vous pas au moins retardé de deux jours, pour avoir le secours de la cavalerie que vous saviez en marche ?

Je vous invite, M. le maréchal, à m'adresser le plus tôt que vous pourrez, une réponse à ces questions, que je puisse mettre sous les yeux de l'Empereur. Je désire vivement qu'elle soit de nature à le satisfaire, et qu'elle

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