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Sept. 1792. devoir, on fit enlever quelques cadavres : puis quelqu'un proposa de faire apporter de la paille, et d'établir sur le pavé une espèce de lit sur lequel on étendrait les vêtements des condamnés. L'avis fut trouvé bon, mais l'un des bourreaux dit que les aristocrates mouraient trop vite; qu'il n'y avait que les premiers qui eussent le plaisir de frapper. Et il fut arrêté qu'on ne les frapperait plus qu'avec le dos des sabres; qu'on les ferait ensuite courir entre deux haies d'exécuteurs, comme cela se pratiquait jadis envers les soldats que l'on condamnait aux verges. On arrêta aussi qu'il y aurait, autour du lieu où se commettaient ces massacres, des bancs réservés pour les dames et pour les messieurs; et une sentinelle fut mise à ce poste, pour que tout se passât dans l'ordre'.

Quand les deux malheureux prêtres qui avaient demandé à se confesser eurent déclaré qu'ils étaient prêts à mourir, on les amena devant cet infàme public, et ils furent égorgés. Mais qui pourrait peindre l'anxiété et les angoisses de ceux qui, renfermés encore dans la prison, assistaient par la pensée à cet affreux spectacle, et attendaient qu'on les citât devant Maillard? De temps à autre ils envoyaient quelques-uns de leurs camarades à la fenêtre de la tourelle, et ils se demandaient avec terreur quelle attitude les victimes devaient prendre, afin de moins souffrir pendant le supplice. Ils avaient cru découvrir que ceux qui étendaient les mains étaient exposés à une plus affreuse agonie, parce que tous les

1 Relation de l'abbé Sicard, témoin oculaire.

coups de sabre étaient amortis avant de porter sur la Sept. 1792. tête; qu'il y en avait même dont les mains et les bras tombaient avant le corps, et que ceux qui les plaçaient derrière le dos souffraient beaucoup moins. Ils délibéraient donc sur ces horribles détails, pendant que les cris déchirants des victimes arrivaient jusqu'à eux. Les uns profitaient d'un moment de calme pour rédiger leur testament, d'autres se donnaient la mort, plusieurs tombaient en démence. Cependant la nuit empêchait les dames du quartier de l'Abbaye de jouir du spectacle de sang dont elles étaient venues se repaître; pour donner satisfaction à leur infernale curiosité, on fit placer un lampion près de la tête de chaque cadavre.

reçoivent

Parmi les assassins, les uns volaient leurs victimes; Les assassins les autres, qui se contentaient de l'exécrable salaire leur salaire. qu'on leur avait promis (un louis par homme), venaient avec soin porter à la commune ou au comité de la section les bagues, les montres, les bijoux des malheureux qu'ils venaient d'égorger. Comme l'exemple de ces assassins scrupuleux n'était pas généralement suivi, Billaud-Varennes prit de nouveau la parole, et exhorta les brigands à ne pas souiller le meurtre par le vol : << Mes bons amis, leur dit-il, la commune m'envoie <<< vers vous pour vous représenter que vous déshono«rez cette belle journée. On nous a dit que vous voliez «ces coquins d'aristocrates, après en avoir fait jus«tice. Laissez, laissez tous les bijoux, tout l'argent et « tous les effets qu'ils ont sur eux, pour les frais du << grand acte de justice que vous exercez. On aura soin << de vous payer comme on en est convenu avec vous.

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Sept. 1792.

Soyez nobles, grands et généreux, comme la profes<«<<sion que vous remplissez. Que tout, dans ce grand jour, soit digne du peuple dont la souveraineté vous <<< est commise! >>

Plusieurs obéirent, et la table autour de laquelle le comité de la section délibérait ne tarda pas à être couverte de portefeuilles, de mouchoirs, de cravates et de vêtements ensanglantés. Le président de ce comité, le nommé Jourdan, n'ayant pu retenir un mouvement d'horreur à la vue de ces dépouilles, l'un de ses acolytes lui dit : « Le sang des ennemis est pour << les yeux des patriotes l'objet qui les flatte le plus. Un des exécuteurs entra ensuite dans la salle, les bras retroussés, et armé d'un sabre fumant de sang: « Je viens, dit-il, vous demander, pour nos braves frères << d'armes qui égorgent ces aristocrates, les souliers « que ceux-ci ont à leurs pieds. Nos braves frères sont « nu-pieds, et ils partent demain pour les frontières. >> Les membres du comité se consultèrent du regard, et répondirent d'une voix unanime : « C'est juste : <<< accordé. >>

A cette demande en succéda une autre : « Nos braves <<< frères travaillent depuis longtemps dans la cour, vint <«< dire un assassin; ils sont fatigués: je viens vous << demander du vin pour eux. » Et le comité arrêta qu'il leur serait délivré un bon pour vingt-quatre pots de vin. Cette réclamation, ayant été renouvelée, fut de nouveau favorablement accueillie. Un moment après, on fit entrer un commissaire de la commune, qui, par son ordre, parcourait les différentes sections. «< La <«< commune vous fait savoir, dit-il, que, și vous avez

<<< besoin de secours, elle vous en enverra. » Ainsi, Sept. 1792. pendant que le massacre était installé dans toutes les prisons et y fonctionnait sans pitié, c'était aux assassins, et non aux victimes, que la commune, le seul pouvoir qui existât encore, envoyait offrir du secours. Mais les victimes mouraient impuissantes, et la complicité de la peur ne servait que trop bien les bourreaux; aussi le comité s'empressa-t-il de répondre : << Nous n'avons pas besoin de votre aide; tout se passe « bien chez nous. »« Je viens des Carmes, dit en«< core l'envoyé de la commune; tout s'y passe égale«ment bien. »>

recommence.

Le lendemain, le massacre recommença avec une Le massacre nouvelle fureur; mais ceux qui nous en ont transmis le récit, déjà fatigués de tant d'affreux détails, se bornent à énumérer les cadavres. Ajoutons que plusieurs prisonniers eurent la vie sauve, et trouvèrent grâce devant le tribunal que présidait Maillard. De ce nombre fut madame la princesse de Tarente, qui affronta avec une admirable énergie les menaces des assassins, et qui cependant fut épargnée, non par pitié ou par justice, mais parce qu'un des principaux meneurs du massacre avait reçu des sommes énormes pour la soustraire au danger. Le chevalier Jourgniac de Saint-Méard, capitaine au régiment du Roi et journaliste de la cour, eut le bonheur de comparaître dans l'un de ces rares moments où les juges assassins consentaient à écouter la justification des accusés. Son tour vint le mardi 4 septembre, à une heure du matin ; trois hommes le saisirent, et l'entraînèrent dans l'affreux guichet. Là, d'après son récit, le président, en

Sept. 1792. habit gris, un sabre à son côté, était appuyé debout

contre une table, sur laquelle on voyait des papiers, une écritoire, des pipes, et quelques bouteilles. Cette table était entourée par dix personnes assises ou debout, dont deux étaient en veste et en tablier; d'autres dormaient étendues sur des bancs. Deux hommes en chemises teintes de sang, le sabre à la main, gardaient la porte du guichet.

Après qu'une victime qui comparaissait alors (c'était M. de Maillé) eut été jugée et égorgée, on interrogea M. de Saint-Méard, qui répondit avec autant de présence d'esprit que de courage, réfutant toutes les accusations portées contre lui, et captivant l'attention du tribunal à force de fermeté et d'énergie. A la fin, un des juges; qui se lassait d'écouter, lui dit brutalement: « Vous affirmez toujours que vous n'êtes pas « ça, ni ça : qu'êtes vous donc ? » « J'étais franc royaliste,» répondit l'accusé. Et cette déclaration hardie ayant soulevé un murmure, un des juges réclama le silence, et prononça cette parole inattendue: « Ce n'est pas pour juger les opinions que nous som«mes ici; c'est pour en juger les résultats. »

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M. de Saint-Méard ayant alors achevé sa défense, Maillard, suivant l'usage adopté par le tribunal en cas d'acquittement, leva son chapeau, et dit : « Je ne << vois rien qui doive faire suspecter monsieur; je lui << accorde la liberté. Est-ce votre avis? » Tous les juges répondirent : « Oui, oui; c'est juste. >> Cette sentence fut accueillie avec des acclamations par la multitude; trois exécuteurs se chargèrent d'en assurer l'effet; ils invitèrent le prisonnier absous à se couvrir, et ils le

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