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Tous les historiens s'accordent à reconnaitre que l'industrie espagnole a passé par trois phases très-tranchées : la première, qui remonte à la réunion de toutes les parties de la monarchie, sous le règne de Ferdinand et d'Isabelle, et qui finit avec le règne de Philippe II; la seconde, qui comprend le XVIIe siècle; et la troisième, qui s'étend depuis la fin de la guerre de la Succession jusqu'à nos jours. Mais toutes ces époques portent l'empreinte du même caractère, et elles se ressemblent par la continuité des mêmes fautes, des mêmes retours de fortune et des mêmes malheurs. L'Espagne est le pays de l'Europe où les expériences les plus hardies et les plus cruelles aient été faites aux dépens de l'industrie, presque toujours traitée en ennemie, exploitée à outrance plutôt que favorisée par les gouvernements et considérée comme une matière imposable, bien plus que comme un élément de production. Il suffit de parcourir la législation économique de ce beau royaume pour s'en convaincre : elle se distingue par le même caractère d'intolérance que son esprit religieux, et il n'a fallu rien moins que la fertilité naturelle du sol et l'énergie des habitants pour triompher des obstacles sans cesse renaissants contre la mise en valeur de toutes les ressources que la Providence leur a prodiguées.

L'histoire économique de l'industrie espagnole commence à l'époque de l'expulsion des Maures, par une catastrophe plus funeste à ce pays que ne le fut plus tard en France la révocation de l'édit de Nantes. Les Maures n'avaient pas seulement créé l'agriculture en Espagne; ils y avaient fondé les principales manufactures, l'industrie de la soie, du corroyage, des armes de trempe. Ils travaillaient admirablement les tissus, les cuirs, les métaux avec conscience, avec goût. Ils étaient d'habiles artisans et de merveilleux artistes. Le premier malheur industriel arrivé à l'Espagne fut de perdre cette grande école, qui ne périt pas sur-le-champ, mais dont l'ostracisme frappa d'un coup funeste le génie industriel de la nation. Dès ce moment,

les manufactures ne cessèrent de décliner, et elles n'ont vécu depuis, que d'une vie factice et précaire sous les plus grands souverains qu'ait eus la Péninsule, comme sous le règne des plus incapables.

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On dirait que le gouvernement économique de ce pays s'est inspiré des doctrines reconnues les plus funestes au progrès de toutes les industries. A peine l'Amérique est-elle découverte, qu'il interdit la sortie de l'or et de l'argent, sans s'apercevoir qu'en élevant artificiellement le prix de la main. d'œuvre, il allait frapper la production dans sa source et rendre la concurrence impossible avec les nations étrangères. Plus tard, se méprenant encore sur les véritables causes de la décadence industrielle espagnole, il défend l'exportation des matières premières de la soie, de la laine, et il en paralyse la production par des engorgements factices auxquels les fabriques nationales ne peuvent plus offrir un débouché suffisant. On ne cherche pas seulement, comme ailleurs, à se protéger contre la concurrence extérieure des douanes intérieures de province à province, des ports secs, comme ils les appelaient, séparent profondément ce que la nature a uni, mettent en interdit certaines villes frontières et ajoutent les rigueurs de l'isolement commercial à tous les inconvénients de l'isolement politique. Dès lors, les industries prennent un caractère spécial et exclusif. Elles ne s'établissent plus en vue d'une consommation large et populaire, mais au gré des besoins capricieux et mobiles des castes dominantes, aux mains desquelles se trouve la richesse foncière et métallique. On n'emploie plus l'or et l'argent à commanditer de vastes entreprises, mais à inonder de vaisselle et d'ornements somptueux et stériles les palais et les temples. Philippe II dépense plus de 60 millions à bâtir l'Escurial. Les grands seigneurs cultivent dans des vases d'argent les fleurs de leurs jardins, et couvrent des plus splendides tapisseries les murs de leurs palais. On ne voit plus que des lampes d'or suspendues aux voûtes des églises;

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les laquais et les pages portent des vêtements de soie et de velours; un duc d'Albuquerque emploie six semaines à faire l'inventaire de sa vaisselle d'or et d'argent, et les récits les plus fabuleux de ces magnificences improductives sont partout au-dessous de la simple réalité.

En même temps que l'industrie était ainsi détournée de ses voies naturelles, les préjugés les plus contraires à la dignité du travail étaient entretenus avec opiniâtreté dans les esprits. Les gens de robe et d'épée affectaient le plus profond mépris pour toutes les professions industrielles. Tout homme qui exerçait un métier était déshonoré pour la vie. Un noble qui eût osé travailler perdait son privilége de noblesse, et vouait sa famille à l'opprobre. Aucune ville n'eût accepté un artisan pour alcade; et les cortès d'Aragon, au dire de Marina (1), n'auraient jamais admis dans leur assemblée un député sorti des rangs de l'industrie. On croit relire Aristote et Cicéron, quand on retrouve dans les écrivains, et même dans les lois espagnoles, ces hautes formules de mépris pour les hommes qui courbent leur front vers la terre, et qui s'abaissent jusqu'à frapper sur une enclume ou à filer sur un métier. Telle fut, pendant trois siècles, la loi économique de l'Espagne et la cause de toutes ses décadences, filles de la décadence du travail. On ne parle pas de ces fêtes perpétuelles de l'oisiveté plus que de la religion, ni des couvents, ni des habitudes de guerre, ni de tant d'autres maladies endémiques, les unes propres à l'Espagne, les autres qui lui furent communes avec l'Europe entière, à certaines époques; mais jamais, assurément, dans aucun pays, il n'y eut une plus vaste conspiration et plus acharnée contre les lois éternelles du travail et de la production. Les grandes créations de l'industrie espagnole témoignent bien énergiquement de la vitalité généreuse de ce peuple, puisqu'elles sont l'œuvre d'un effort incessant et continu contre les tristes faits que nous venons d'exposer.

(1) Teoria de Las Cortès, II, p. 417.

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Cet effort est dû principalement à l'influence des ouvriers étrangers, plus hardis que les Espagnols à braver le préjugé national qui poursuivait le travail depuis l'expulsion des Maures. La fabrication espagnole porte partout encore l'empreinte de cette longue influence des étrangers. Beaucoup d'industries en ont gardé, dans le pays, un caractère ineffaçable. La main des Arabes se reconnaît, palpitante encore, dans les fabriques de soieries, de corroieries, de poterie et d'armes; celle des Italiens et des Flamands dans les tissus de laine et de tapisseries, dans le travail du bois; celle des Français et des Anglais dans l'industrie plus moderne du coton, du fil, des étoffes mêlées. De tout temps l'aversion pour les professions manuelles fut telle en Espagne, que les souverains se virent obligés d'accorder des faveurs aux étrangers qui venaient les exercer en foule innombrable. Il y avait plus de soixantequinze mille Français déjà sous le règne de Louis XIV, et plus d'une fois leurs différends avec les Espagnols ont causé des embarras à nos ambassadeurs. Aujourd'hui encore, la renaissance de l'industrie catalane s'opère en grande partie par le concours des ouvriers français et anglais, autant que par les capitaux et l'esprit d'entreprise des Espagnols. Les provinces mêmes se distinguent entre elles par le plus ou moins d'intensité avec laquelle le préjugé nobiliaire pèse sur le travail. C'est ainsi que les provinces basques et la Catalogne diffèrent d'une manière frappante de la Castille et de Valence, où l'oisiveté chevaleresque était plus en honneur.

Mais ce n'est pas seulement par le mépris du travail que l'industrie a dépéri en Espagne, à toutes les époques. La production n'était pas moins atteinte par les taxes de tout genre qui grevaient les matières premières et les marchandises à l'entrée, au passage, à la sortie. Le fameux droit d'alcavala n'en épargnait aucune. Les soieries avaient à supporter des droits particuliers à Malaga, à Almevia, à Grenade. Les troupeaux voyageurs payaient pour la laine de leurs toisons,

même avant qu'elle fût abattue. Il y avait des douanes générales et des douanes particulières, dont l'effet le plus inévitable était le renchérissement artificiel de tous les produits, et l'entretien d'une armée de contrebandiers. La contrebande n'a été, de tous temps, si populaire et si générale en Espagne, que parce que les lois de douane y ont été plus rigoureuses qu'en aucun autre pays. Il faut la ranger au premier rang des causes de langueur qui ont paralysé l'essor de l'industrie. Il y a eu des moments où elle faisait vivre plus de deux cent mille hommes, sans cesse occupés à introduire, à vil prix, dans la Péninsule, des marchandises que les fabricants s'efforçaient en vain d'y naturaliser, aux prix les plus élevés. La carrière aventureuse de ces contrebandiers a fini par offrir plus de chances que celle du travail, et à affliger l'Espagne d'une plaie incurable.

Tel a été de tout temps le régime manufacturier en Espagne. Mépris de l'artisan, dédain des capitaux, recherche de l'éclat plutôt que de l'utile, monopoles cléricaux, seigneuriaux et royaux, priviléges de localité, douanes de province, impôts abusifs à tous degrés, absence de communications par terre et par mer, tout a contribué, sous les rois catholiques comme sous les Bourbons, comme, plus tard, sous le gouvernement constitutionnel, à frapper d'impuissance l'énergie vivace et intelligente de ce peuple, qui semble vouloir renaître, et reconquérir, dans sa mauvaise fortune, ce qu'il a perdu pendant ses prospérités. Il a exhalé sa vie au dehors et fondé des empires, pendant qu'il s'écroulait sous ce magnanime effort, et mourait de sa propre grandeur : plus heureux et plus modeste aujourd'hui, éclairé par une rude expérience de trois siècles, il obéit docilement aux lois qui ont fait la gloire et la richesse de la France et de l'Angleterre, et il aspire à marcher de loin sur leurs traces. L'exposé qui suit permettra de juger du chemin qu'il a fait, depuis quelque temps, dans cette voie Louvelle.

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