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CHAPITRE XVIII

1762

Sommaire : LE CONTRAT SOCIAL. - I. Fragments inédits à joiodre au Contrat social.

II. Du contrat, comme base de l'état civil. De l'unanimité comme condition du contrat. Le principe de Rousseau détruit tout état social et tout gouvernement. · De la clause du contrat : aliénation totale de l'individu. Rousseau confond la liberté avec l'égalité. De la violation du contrat.

III. De la volonté générale et de la souveraineté du peuple. De la volonté générale et de l'intérêt général ou privé. Caractères de la volonté générale. De la loi. Des assemblées du peuple. De l'esclavage. Résultat du système : le despotisme. Passage de l'intérêt privé à l'intérêt général. Du législateur.

IV. Du gouvernement ou pouvoir exécutif. Rôle du gouvernement. Précautions à prendre contre le gouvernement.

V. De la religion civile de Rousseau. Rögles, dogmes et pénalités de la religion civile. Sur un chapitre additionnel du Contrat social.

VI. Résumé du système de Rousseau. · Tempéraments d'application apportés par Rousseau. Jugements sur le Contral social.

I

De tous les ouvrages de Rousseau, le Contrat social est sans contredit le plus travaillé. Son style concis, ses maximes presque lapidaires, ses formules abstraites, ses idées s'enchainant suivant une logique implacable, à la manière des théorèmes de géométrie ; tout cela suppose un travail constant, fécondé

par de longues réflexions. On sait que Jean-Jacques avait détruit la plus grande partie de ses Institutions politiques, pour n'en conserver que le Contrat social. Les pages dé

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truites ne l'ont pas été pourtant à tel point qu'on n'en ait retrouvé quelques brouillons épars, tantot sur des feuilles volantes ou sur des cartes à jouer, tantôt sur des registres, pêle-mêle avec des recettes de cuisine et des comptes de lessive; plusieurs sont écrits de la main de Thérèse, Dieu sait avec quelle orthographe. Le tout a été récemment réuni et imprimé sous le nom de Fragments et Pensées ?.

Ces Fragments renferment peu de choses qu'on ne retrouve dans les autres ouvrages de l'auteur. Parle-t-il du luxe ou des richesses, c'est le Discours sur les sciences ou le Discours sur l'inégalité; est-il question des lois ou du gouvernement, c'est l'article Economie politique ou le Contrat social. Un seul point est à noter dans ces essais, mais il est important, c'est le but élevé, « rendre les hommes meilleurs ou plus heureux » que Rousseau attribue à l'institution politique ?. Aurait-il donc vu que les vertus morales sont aussi des vertus économiques et politiques ? que le travail est mieux accepté, la richesse mieux répartie, l'assistance plus affectueuse, l'envie moins aiguë, si le pauvre et le riche, l'ouvrier et le patron sont pénétrés de leurs devoirs réciproques; que les rois sont plus sages, plus ménagers de l'or et du sang du peuple, les sujets plus soumis aux lois et les nations moins exposées aux révolutions, si princes et sujets recherchent avant tout la justice et le droit; en un mot, que l'harmonie sociale d'un pays quelconque est en raison directe de sa moralité ? S'il vit ces choses, il les vit

1. STRECKEISEN - MOULTOU, Euvres el correspondance inėdiles de J.-J. Rousseau, 1861.

Frugments et pensées. 2. Fragments, préface.

bien vaguement, et, en tout cas, les mit bien mal en pratique. Il faut néanmoins lui savoir gré de ses aspirations morales, tout en ajoutant qu'elles étaient moins rares alors qu'on n'avait pas encore fait de la politique et de l'économie politique des sciences indépendantes, ne relevant que d'elles seules.

On peut joindre aux Fragments un discours en forme de lettre sur les richesses', où l'on reconnait les déclamations, l'orgueil jaloux, les germes d'envie si communs dans les ouvrages de Rousseau.

Enfin, en 1881, la Bibliothèque de Genève a fait l'acquisition d'un manuscrit important de Rousseau, ne comprenant pas moins de quatre-vingts pages, dont une trentaine absolument inédites. Ce document, très élaboré, très soigné, parait absolument prêt pour l'impression ; pourquoi l'auteur l'a-t-il néanmoins laissé de côté ? On ne peut guère attribuer cette détermination qu'à une modification assez grave dans le cours de ses idées. Il est à remarquer en effet que, si cette cuvre peut servir parfois à élucider certains points du Contral social, elle est au moins aussi souvent en contradiction avec lui. Elle a été tout récemment l'objet d'une communication fort intéressante faite à l'Académie des sciences morales et politiques par M. Bertrand, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon. M. Bertrand lui assigne la date de 1754 et la regarde comme la souche primitive dont sont issus le Discours sur l'économie politique et le Contrat social?

1. ALFRED DE BOUGY, Fragmen's inédits, etc., de J.-J. Rousseau, in-18, 1833. 2. Le texte primitif du Contrat social. Mémoire lu à l'Académie des sciences morales et poli

tiques dans la séance du 4 avril 1891 par M. Alexis Bertrand, professeur de philosophie à la Faculté des lettres de Lyon.

Venons maintenant à la partie des institutions politiques qui fut conservée. On doit l'étudier avec d'autant plus de soin qu'elle marque la pensée définitive de l'auteur sur ce sujet. Dans son Discours sur les sciences, il a des tâtonnements et des hésitations ; il cherche sa voie ; dans l'inégalité, il dépasse le but; le Contrat social fixe son point d'arrêt, celui où il acquiert son équilibre politique. Combien de fois remit-il son quvre sur le métier ? Nul ne saurait le dire ; mais il est aisé de voir qu'il dut le faire à plusieurs reprises, et les soins qu'il apportait à ses écrits confirment ce sentiment.

Nous voudrions commencer par donner une analyse du Contrat social. Rien ne semble plus facile au premier abord : le livre est si bien ordonné ; les divisions en sont si précises, la marche si régulière! Cependant nous devons confesser qu'un obstacle grare nous a parfois arrêté : il y a plusieurs points du Contrat social, et non des moins importants, qu'il nous a été impossible de comprendre. Nous adresser aux commentateurs eût été courir le risque d'augmenter encore notre embarras, tant les interprétations sont diverses et parfois contradictoires. De sorte que ce livre si vanté, si souvent cité, serait en définitive, selon nous, plus cité que compris. Et comment l'aurions-nous compris? l'auteur ne comprenait pas lui-même. « Ceux qui se vantent d'entendre mon Contrat social, disait-il un jour, sont plus habiles que moi. C'est un livre à refaire'. » « J'avertis le lecteur, dit-il quelque part, que ce chapitre doit être lu posément, et que je ne sais pas l'art d'être clair pour qui ne veut pas être atten

se

1. DUSAULX, De mes ropparris avec J.-J. Rousseau.

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