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plus tard, au milieu du travail et dans les moments les plus occupés de mon existence, je pensais constamment à la mort, en partie par goût, en partie comme un devoir. Et maintenant que je l'attends d'heure en heure, la chose me paraît si facile, si simple et si naturelle, que je m'étonne d'avoir pu y attacher ma pensée quand elle était encore éloignée. Je ne puis plus le faire maintenant. Nuit après nuit, depuis que je suis mortellement malade, j'ai essayé de me représenter, à l'aide des sensations que j'éprouve dans mes crises, l'acte de la mort et les pensées qui l'accompagnent, mais loin d'y arriver, j'ai toujours fini par m'endormir au milieu de ces tentatives. Et ceci après que j'eusse réellement connu quelque chose de la mort, car j'ai été fréquemment à l'extrémité dans les cinq derniers mois, j'ai eu l'impression que je mourais et que je ne pourrais jamais recouvrer le souffle. D'après cette expérience concluante, la mort me paraît la chose la plus simple du monde, une chose qu'il ne faut ni craindre ni regretter, et dont on ne doit s'émouvoir en aucune façon ».

Peut-être, le célibat rigoureux quoique volontaire auquel miss Martineau s'était vouée avait-il développé et fortifié chez elle ce stoïcisme, auquel on peut reprocher quelque sécheresse. Si elle avait eu une famille, si elle été obligée de se séparer de ses enfants, la chose lui eût paru sans doute moins simple. Ce n'était toutefois qu'une fausse alerte; elle devait vivre encore plus de vingt ans après avoir été condamnée par la médecine régulière.

Esprit droit, caractère viril, armée d'un bon sens qui n'excluait pas l'enthousiasme et le dévouement pour les causes qu'elle croyait justes, miss Martineau mérite une place élevée dans la littérature scientifique; en lisant quelques-uns des contes auxquels elle a dû sa réputation et qui ont été son plus utile ouvrage, on se convaincra que la faveur extraordinaire dont ils ont été l'objet à leur apparition n'avait rien d'exagéré. Leur auteur doit être compté parmi les écrivains qui, en mettant l'imagination au service de la science et du bon sens, ont le plus contribué à vulgariser les vérités de l'économie politique.

G. DE MOLINARI.

LES MÉMOIRES DES INTENDANTS

1697-1700

Il n'est personne qui n'ait entendu parler des mémoires des intendants; on les a cités pendant tout le siècle dernier et au temps présent l'Etat se charge de leur impression. Le public néanmoins sait peu de chose de ces mémoires tant réputés, sans doute parce qu'ils sont restés manuscrits; nous tenterons de les lui faire connaître et de déterminer l'intérêt de l'édition définitive qui va en être donnée.

I

Le duc de Bourgogne voulant être pleinement informé de l'état du royaume, qu'il était appelé à gouverner, Louis XIV envoya en 1697 une circulaire à ses intendants pour leur demander des mémoires sur les provinces confiées à leur administration 1. Cette circulaire renfermait des instructions, qui devaient servir de plan à chaque mémoire et où se trouvaient énumérées toutes les questions auxquelles les rédacteurs auraient à répondre. Il est nécessaire de les analyser, si l'on veut se rendre compte de ce qu'on entendait au xvire siècle par la statistique de la France et avoir une règle pour mesurer le mérite de ceux qui l'ont confectionnée. L'examen que nous en ferons peut naturellement se ramener à trois points: 1o l'état de la population; 2° l'état de l'administration; 3o l'état de la richesse publique.

1° Louis XIV n'avait aucune idée d'une statistique complète de la population de son royaume; il n'y a donc dans sa circulaire aucune allusion à un travail de ce genre. Est-ce à dire que l'on ne se doutait point alors de l'importance des dénombrements? Cependant, bien auparavant, en 1657,,le maréchal Fabert en entreprenait un avec le concours de Mazarin, et, peu de temps après,

1 C'était un résumé du mémoire adressé en 1663 par Colbert aux commissaires qui visitaient la France par son ordre; il a été publié par M. de Boislisle. Quant au mémoire de Colbert, il est en tête des éditions de l'Etat de la France, de Boulainvilliers, qui le date de l'année 1697, et dans l'appendice de l'Histoire de l'administration monarchique en France, par M. Cheruel, II, 456.

4 SÉRIE, T. XI. — 15 juillet 1880.

5

Vauban, qui consacra un chapitre entier de son Projet de dixme royale à montrer leur intérêt, écrivait dans une lettre demeurée inédite 1: « Les dénombrements ont leur utilité en ce qu'ils font toujours voir l'estat où se trouve l'accroissement et dépérissement des peuples, fonds de terre et bestiaux, qui est à mon avis une chose pour laquelle il se faut donner une grande attention et qui devrait faire une des principales règles du bon gouvernement des États. » Quoi qu'il en soit, le roi ne tenait à être renseigné que sur le nombre des deux premiers ordres; il demandait un état détaillé des dignitaires ecclésiastiques et des principales maisons; des nobles qui résident dans leurs terres et des faux nobles, des chapitres et abbayes, des établissements monastiques et de la quantité de religieux qui s'y trouvaient, comparée à celle qu'ils contenaient au moment de leur fondation.

2o Un recensement des offices de judicature et de finance ainsi que des employés de toutes sortes et certains éclaircissements, relatifs au système fiscal,- assiette, recouvrement et chiffre de l'impôt direct, fraudes sur la gabelle et les aides, rendement véritable des impôts affermés : en général le tableau des charges de chaque province, et à l'action de la justice, longueur des procès et excès des épices, telles étaient les questions dont la solution semblait propre à faire connaître au gouvernement l'administration et ses procédés.

3o En dernier lieu, le roi voulait être instruit de l'état de la culture et des forêts, du nombre des vaisseaux marchands et des péages établis sur les fleuves, des progrès des haras, des changements arrivés depuis un demi-siècle dans le commerce et de la multiplication des manufactures; cette matière lui étant même fort à cœur, dit l'instruction de 1663, il promettait de protéger et d'assister de ses deniers les villes bien intentionnées, mais dépourvues de moyens, qui désireraient créer des établissements industriels.

C'était en résumé une statistique générale de la France que le roi ordonnait de dresser. En plus des remarques, des observations circonstanciées sur les personnes et les choses, sur les vexations des gens de finance et la misère des paysans, sur le crédit de la noblesse et la situation des agents du pouvoir, sur la conduite des magistrats, sur la fortune et les habitudes des ecclésiastiques, devaient se joindre aux cartes, aux tableaux, aux colonnes de chiffres pour les éclairer, et, en renforçant l'éloquence des nombres par

↑ Lettre du 17 mai 1700 datée de Paris. Bibliothèque mationale, mss. français, n° 9166, ad calcem.

celle des faits, donner à l'enquête officielle toute la valeur d'une collection de relations intimes et de notes confidentielles, dont l'étude aurait pour résultat une connaissance approfondie de notre société, en même temps que du gouvernement, de la richesse et des forces productives de la France.

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Les intendants se mirent à l'oeuvre et, en l'année 1700, ils avaient confectionné trente-cinq mémoires comprenant la totalité des provinces du royaume 1. Ce travail leur avait en général coûté peu d'efforts; la rapidité de son exécution, - quatre mémoires étaient achevés dès 1697, suffirait pour le démontrer, car les administrations n'ont point pour accoutumé de faire vite les ouvrages difficiles, qui demandent du soin. Au reste, il est probable qu'il avait été confié à des secrétaires ou à des subdélégués et que les intendants eux-mêmes n'y avaient pris que peu de part; c'est ainsi que l'auteur du mémoire sur la généralité de Paris n'était pas M. Phelypeaux, l'intendant qui l'a signé, mais M. Rolland, trésorier de France, que le mémoire sur la Provence a été fait par le fils de l'intendant Lebret 2, et que le mémoire de M. Foucault sur la généralité de Caen fut rédigé par autant de personnes que la généralité comptait d'élections. Dans ces conditions, le plus grand nombre des mémoires est médiocre et il y en a peu qui soient réussis. Si l'on descend dans leur détail, on en trouve douze nuls, parmi lesquels le volumineux mémoire sur la Bourgogne, le mémoire sur les Trois-Évêchés 3 dû à l'intendant Turgot, grand-père du ministre, les mémoires sur le Poitou, sur Rouen, etc; quatre assez bien faits, savoir les mémoires sur les généralités de Paris (1700), d'Orléans (M. de Bouville, intendant), de Moulins (M. Le Vayer, intendant) et de Bourges (M. Dey de Seraucourt, intendant); enfin, un fort remarquable, resté fameux, c'est le mémoire de Lamoignon de Bâville sur la province du Languedoc, le chef-d'œuvre de la collection. Tous les autres n'ont que peu de valeur; on y rencontre cependant çà et là quelque chapitre curieux, par exemple sur le compoix, qui servait au repartement de l'impôt direct en HauteGuienne, dans le mémoire de Legendre, intendant de la généralité

1 A l'exception de la ville de Paris et du Roussillon.

• Bibliothèque historique de la France (éd. Fontette), I, 108. Correspondance des contrôleurs généraux, no 1704.

* Au siècle dernier, on faisait déjà peu de cas de ces deux mémoires. Encyclopédie méthodique. Dictionnaire des finances, art. Population.

de Montauban, sur le commerce lyonnais, dans le mémoire, fort apprécié par Boulainvilliers et M. de la Michodière, de M. d'Herbigny, intendant de la généralité de Lyon. L'ensemble est somme toute peu satisfaisant.

La raison de l'insuffisance des mémoires confectionnés par les intendants est évidemment que leurs auteurs n'ont pas suivi le plan qui leur avait été tracé, et ont négligé de répondre aux questions qui leur étaient posées. Il eût fallu de l'application pour se conformer au programme que nous avons analysé; les intendants, occupés ailleurs, s'en tirèrent à bon compte en se bornant à des indications vagues, faciles à recueillir, mais peu instructives et par conséquent sans intérêt. C'est ainsi qu'au lieu de l'enquête demandée sur l'état de l'agriculture et sur la condition de la classe rurale, ils font un tableau des campagnes en termes généraux 1, sans fournir un seul renseignement sur le régime des terres, sur les prix, sur les salaires, et qu'ils remontent dans le passé, s'engageant dans des descriptions archéologiques, hasardant une interprétation épigraphique, s'égarant au milieu de digressions historiques, alors que c'est le présent qu'on voudrait connaître. C'est ainsi qu'écartant tout détail sur l'action administrative et judiciaire, ils produisent non pas un tableau du gouvernement provincial, mais une sèche nomenclature des officiers et des commis, quelque chose d'analogue à ce qui doit se trouver dans un almanach, et que pour nous donner une idée de l'état de l'Église, ils se contentent de copier des pouillés, sans seulement tenir compte de la différence entre le revenu nominal et le revenu réel des bénéfices. Par la même méthode, ils tournent une période classique quand il faut des nombres, et remplacent toute statistique par des assertions, dont la justification manque, et qui ne sauraient avoir d'autorité. Ils s'y sont si bien pris qu'ils nous ont transmis une relation de troisième main d'un spectacle auquel ils ont assisté les premiers et aux meilleures places.

En résumé, le caractère essentiel des mémoires des intendants, c'est le manque de précision l'affirmation, comme procédé habituel et le défaut de preuves, la rareté des chiffres ou leur valeur généralement approximative et conjecturale, des descriptions incomplètes, des peintures effacées, un style incoloré et prolixe, tout y contribue à laisser flotter le lecteur dans le vague, dans l'indéterminé, sans qu'une notion concrète, un document exact, des

Voyez H. Taine. L'ancien régime, liv. II, ch. 7. L'esprit classique s'oppose à l'introduction de faits déterminés dans une narration et à l'emploi du mot propre.

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