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III

La noblesse, envisagée politiquement, se montre sous plusieurs aspects dans ses rapports avec la royauté, comme noblesse de cour, puis dans ses relations avec le clergé et le tiers état. Elle apparaît aussi à titre de noblesse justicière. Enfin il y a lieu de suivre la part qu'elle prend aux délibérations des états généraux. Rien ne se ressemble moins, si on s'attache à ses rapports avec le pouvoir royal, que la première et la seconde période de son existence. Quoi de commun entre un marquis du temps de Louis XIV et de Louis XV, et ces ducs et ces comtes qui s'attribuaient les insignes de la royauté, portaient la couronne, se faisaient sacrer, et prenaient la formule: Par la grâce de Dieu.

Là est le secret de tant de luttes prolongées. Eh quoi! les grands feudataires qui décernèrent la couronne à Hugues Capet, en 987, auraient été souverains dans leurs fiefs au même titre que Hugues dans le duché de France, et ils auraient laissé périmer sans résistance les droits qu'ils s'attribuaient! C'est sur cette question des droits régaliens que la noblesse devait engager la lutte avec la couronne, comme elle l'engagea plus tard avec la nation au sujet de ses privilèges. De là ces ligues que les seigneurs ont formées contre les premiers Capétiens. Quel duel acharné et persévérant! De 989 jusqu'à Louis XI, les [rois n'ont pas soutenu, contre la première féodalité et la féodalité apanagée, moins de cinquante-huit guerres. Toutes ces guerres ont tourné à l'avantage de la royauté. M. Ch. Louandre en donne pour raison qu'elle représentait l'intérêt général contre l'intérêt d'une caste et qu'elle avait par cela même la grande majorité de la nation. N'y a-t-il pas là un peu d'exagération? La nation était bien effacée dans ces luttes, et sa formation homogène n'était guère plus complète que son action n'était organisée et régulière. L'avantage de la royauté paraît avoir été dans son unité même, dans une politique suivie et soutenue, et dans les divisions des barons, dont une partie lui gardait sa fidélité et lui prêtait son appui. La royauté se ménageait habilement des appuis partout. Elle s'alliait, dans une pensée intéressée, mais en définitive conforme au bien général, aux com munes qu'elle favorisait. Il lui arrivait bien pourtant d'aider à les écraser, on le vit à Laon et ailleurs. Cette même royauté ne refusait pas non plus son aide aux arrière-vassaux en lutte contre leurs suzerains. Le résultat de ces guerres nobiliaires, ligues dites « du bien public », et autres conspirations à main armée ou complots ourdis contre le pouvoir royal, fut de dépouiller de la souveraineté

cette noblesse obstinée à la revendiquer et qui, souvent défaite, tenta encore plus d'un retour offensif. La main violente autant que ferme de Richelieu en fit justice, et nous n'avons fait que rappeler les expressions des historiens modernes en qualifiant ses procédés, qui semblent unir la froideur et la rigueur inexorables du calcul à la brutalité de l'exécution, de procédés révolutionnaires. Comment parler en d'autres termes de celui qui fit raser avec la même sérénité impitoyable les têtes et les châteaux en invoquant, non le culte. sentimental de la royauté, mais l'idée abstraite et haute de l'État ? On s'est plus d'une fois demandé s'il n'avait pas écrasé à l'excès l'aristocratie, et préparé la centralisation oppressive et niveleuse. Reproche auquel n'échappe pas en tout cas Louis XIV. La Fronde fut la dernière prise d'armes de la noblesse. Elle ne servit à rien, ou plutôt, comme toute tentative qui avorte, elle ne fit que donner plus de force à ce qu'elle combattait. Cette tentative suprême n'entraîna même pas ces regrets qui s'attachent à une cause sérieuse. Quelque ridicule s'attache à ses in fortunes. C'est qu'elle ne représente pas l'ombre d'une idée. Elle ne met en scène que des ambitions égoïstes mêlées dans la coulisse de folles intrigues amoureuses. C'était la même noblesse étourdiment brave et voluptueuse du temps des Valois. Noblesse de cour insurgée contre le maître, qui saura bien la dominer d'un geste et la retenir d'un sourire. Que nous sommes loin de ces aristocraties qui ont pour ainsi dire un programme, qui combattent pour des droits et des intérêts solidaires et bien définis ! Il n'y a plus guère pour la noblesse qu'une histoire à la Procope qui convienne, à partir de la fin du xvr° siècle jusqu'à la Révolution. A la chronique de raconter les intrigues politiques de cette noblesse qui vit à la cour des princes, et ses conspirations d'antichambre et d'alcôve. Les femmes y sont à chaque instant en jeu, tantôt instruments de politiques ambitieux, tantôt ourdissant des trames pour de cupides intérêts. Comment élever jusqu'à la grande histoire ces galanteries qui ont pour but de faire nommer un ministre ou un général et pour effet de faire dilapider les finances et perdre des batailles? Combien de fois voyons-nous alors la noblesse vivre de gratifications, de pensions, d'affaires extraordinaires ! C'est le lieu commun de l'histoire de rappeler ces faveurs scandaleuses, ces offices inutiles, multipliés sans mesure. Non pourtant que tout soit là. Sans doute on voit aussi la noblesse à son poste, dans l'armée et dans la marine, où elle a produit de si beaux noms. La noblesse de province est loin de mériter toujours un jugement aussi sévère que celle de la cour. Les livres de comptes ou livres de raison publiés comme des mémoires de famille, d'autant plus sûrs qu'ils étaient destinés par leurs auteurs, at

testent souvent des habitudes d'économie rigide et des mœurs vraiment viriles auxquelles préside le sentiment du devoir et de l'honneur. Malheureusement la représentation officielle de la noblesse envisagée comme classe se trouve surtout dans la noblesse de cour. Or qui pourrait prétendre que le bien y compense le mal à beaucoup près? Une évidente défaveur s'attache à ce mot même, la cour. Lorsqu'on veut désigner le gouvernement, on ne se sert plus guère de ce nom qui avait quelque chose d'imposant et de respecté : le roi, mais de ce mot de cour si décrié, qui indique un pouvoir occulte. Voilà le vrai théâtre où s'agitent les intrigues et où se préparent les décisions. La vient aboutir tout solliciteur qui demande une place, là se jouent, à travers mille complications infimes, les destinées de la nation. Un favori, une maîtresse qui change, et voilà tout changé! Cet enfant gouverne les Grecs; car il gouverne ma femme qui me gouverne moimême.

De cette noblesse comme corps politique, M. Ch. Louandre a pu dire «< qu'elle n'a jamais été en France qu'une caste sans cohésion qui flottait au hasard des circonstances. » Ainsi M. de Tocqueville avait déjà porté cette sentence: « Aujourd'hui l'ennemie déclarée de toute obéissance, demain mettant à servir une passion que les nations les mieux douées pour la servitude ne sauraient atteindre. » Voilà ce qu'ont pu dire des écrivains qu'on ne saurait accuser de prendre sous leur protection l'envie qu'on reproche aux démocraties. Mais, en vérité, nous le répétons, si la noblesse a laissé une renommée impopulaire, elle en porte la responsabilité et nous aussi, car nous n'avons pas eu dans toute notre histoire une classe vraiment politique. La noblesse n'a que trop contribué à appeler contre elle-même les abominables jacqueries qui ont fait au pays tant de mal et retardé les nouvelles tentatives de réformes. Aux états généraux du xvI° siècle, écoutez le tiers état, dont la représentation se composait de tout ce qu'il y avait d'influent, d'éclairé dans la bourgeoisie, véritable aristocratie née du travail, du mérite individuel arrivé aux grandes fonctions. « Les seigneurs, dit-il en 1560, enlèvent leurs sujets à leur labeur et les épuisent par les corvées. Ils contraignent les paysans à supporter avec eux diverses contributions royales. «Sous couleur de quelque droit particulier dont ils n'ont aucun titre qu'une usurpation, ils envoient des soldats vivre à discrétion chez eux, » les pauvres gens sont battus, pillés et outragés. » L'un des griefs le plus souvent invoqué contre les seigneurs est d'usurper les biens communaux. L'ordonnance de Blois fit droit aux réclamations des communes, mais elle ne fit pas cesser les abus, comme on le voit par l'ordon

nance de janvier 1629 (article 206). Cet article défend aux gentilshommes d'usurper les communaux des villages, de les appliquer à leur profit, de les vendre, engager ou bailler à ferme. » Ces usurpations ont donné lieu à un nombre infini de procès. En 1789, Robespierre demandera au nom de l'Artois, de la Flandre, du Hainaut et du Cambrésis, la restitution des biens envahis par les seigneurs. Les états dénoncent l'abus des lettres de cachet, la contrainte exercée pour forcer des gens du tiers à marier leurs filles avec les domestiques et les protégés de la noblesse, le droit de prise sur les grains et les vivres des pauvres gens lesquels n'osent résister ou porter plainte, de « crainte d'avoir pis, d'être battus, outragés ou tués. » La savante histoire des états généraux de M. George Picot contient plus d'un fait qui confirme un genre d'exaction trop connu. On lit dans les cahiers de 1576 que, sous prétexte de sauver certains villages de la fureur des gens d'armes, des seigneurs et des capitaines exigent des habitants « vins, fromages, foins, avoines, deniers, charriages, corvées et quelquefois chevaux, dont ils les rançonnent. D'autres reçoivent en leurs châteaux gens malvivants et repris de justice, par le ministère desquels ils ont exercé toutes sortes de vengeances, fait tuer, battre et assassiner toutes sortes de personnes que bon leur a semblé. »

Sous Louis XIV, un certain progrès a été accompli en général dans la manière dont la haute noblesse traite ses vassaux, mais il n'en est pas ainsi de la moindre noblesse, qui continue à se signaler par une dureté parfois cruelle. Quel triste jour jettent làdessus les grands jours de Clermont ! Un témoin peu suspect, Fléchier, abonde véritablement en révélations. Le baron de Canillac lève dans ses terres la taille de monsieur, la taille de madame, la taille de leurs enfants, et pour percevoir ces exactions, il entretient dans des tours, c'est Fléchier qui parle, douze scélérats décidés à toutes sortes de crimes, qu'il appelle ses douze apôtres, et qui catéchisent avec l'épée et le bâton. Près de la petite ville de Fleurs, des gentilshommes rencontrent cinq huissiers qui venaient de faire un exploit au château de Palais. « Ils tombent, écrit encore Fléchier, à coups de pistolet sur les huissiers, en tuent deux, cassent l'épaule à un troisième, et l'obligent à se traîner tout sanglant dans la chambre de ses compagnons. Ceux-ci, se voyant dans la dernière extrémité, se jetèrent aux pieds des gentilshommes, implorèrent leur pitié, et n'attendaient plus que la mort. Quelquesuns, échauffés par les premiers meurtres, furent d'avis qu'il fallait l'achever, mais un plus modéré, si l'on peut dire qu'il y eût modération dans cette rencontre, opina à la vie; ainsi on les laissa

vivre, mais on les fit souffrir des peines extrêmes. On les mena jusqu'au Palais, tout nus, dans la plus grande rigueur de la saison; on leur donna mille coups de fouet durant le chemin, et on les renvoya aussi morts que leurs compagnons, avec défense de regarder derrière eux, sous peine de la vie. » Si on ne signale pas fréquemment de tels attentats au xvII° siècle, il y a partout de réelles et dures oppressions, des exactions, des coups donnés; quant à l'Auvergne, quelles plus dures sentences que celles que portent les deux médailles frappées par Louis XIV à propos des grands jours de Clermont? L'une a pour exergue: « Provinciæ ab injuriis potentiorum vindicatæ ; » l'autre : «Saius provinciarum, repulsâ potentiorum audaciâ. »

Le mépris affecté par la noblesse pour les classes inférieures a été son grand écueil. Elle se les est aliénées par là à tout jamais. Son propre orgueil aurait dû deviner que l'amour-propre froissé est de tous les ennemis le plus implacable. Ainsi s'amassèrent de longues colères. Les bons nobles, charitables et sans morgue, payèrent pour les vices de la classe. L'esprit de représailles, animé trop souvent par une haine jalouse à l'égard de toutes les supériorités, ne devait point distinguer, et tout noble fut suspect.

On peut aussi peser la part des responsabilités qui reviennent à la même classe sous l'ancien régime dans l'abus qu'elle fait des justices féodales, et dans le rôle qu'elle joue aux états généraux. Je m'attache à cette dernière partie de son rôle politique. Son vrai tort n'a pas été toujours de méconnaître les abus. On trouve dans ses cahiers quelques vues très sages, au sujet de différentes réformes militaires, administratives et judiciaires. Il est même frappant qu'elle n'ait jamais varié sur trois principes essentiels de droit public: le vote libre de l'impôt, la périodicité des états, l'indépendance de l'Eglise gallicane vis-à-vis du saint-siège dans les matières temporelles. Elle s'élève avec force contre les excès d'autorité et d'ingérence du clergé et contre les abus qui touchent aux mœurs et à la richesse des prélats. Fort bien, mais ces censures des différents ordres les uns vis-à-vis des autres ne sont pas rares. Chacun voyait clairement les défauts de son voisin et parlait éner giquement de la nécessité de les réformer. La funeste tendance à s'isoler prenait de nouvelles forces. On voulait dominer la société sans savoir la gouverner. Ce fut le plus grand obstacle à la formation d'une aristocratie acceptée par les autres classes dont les avances furent repoussées dédaigneusement. La noblesse se ferme en France à mesure que l'aristocratie britannique prend plus de soin de s'ouvrir. Plus le tiers acquiert le sentiment de son importance, plus la noblesse semble se complaire à redoubler de hau

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