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protester et de compter nos forces. L'une de nos premières forces, ne l'oubliez pas, Messieurs, consiste dans l'union étroite entre tous les intérêts lésés.

Nous avons dit longtemps et malheureusement, selon moi: l'agriculture est menacée, marchons parallèlement avec elle, mais ne faisons pas cause commune afin de ne pas courir le risque de compromettre nos intérêts. Nous avons eu tort, je le reconnais, et c'est avec plaisir que j'ai entendu M. Estancelin rappeler la nécessité de cette union étroite, absolue, nécessaire, parce que c'est l'union de tout ce qui souffre en France! (Vive approbation!)

On a parlé de divisions entre les Français. Il en existe une, en effet, -et ici je laisse de côté, comme je l'ai dit, toute appréciation politique,il

Ꭹ a la division qui existe entre ceux qui travaillent et ceux qui rêvent, entre les hommes laborieux et les utopistes, entre ceux qui brûlent leurs yeux aux feux des fourneaux, qui courbent leur dos devant la charrue, qui brisent leurs reins devant un métier, et ceux qui veulent nous imposer leurs songes creux théoriques et leurs doctrines funestes. Voilà où est la division entre nous! (Vifs applaudissements.)

Il faut aujourd'hui que tous ceux qui appartiennent à l'un de ces deux camps s'y rangent résolument, car il s'agit de la défense des intérêts de la patrie, et c'est là, je pense, un mobile assez puissant pour que personne ne puisse faire de cet acte un sujet de blâme et pour que le ministre qui représente le gouvernement ne puisse rien trouver à reprendre dans notre union.

On vous l'a dit, Messieurs, avec l'union de l'agriculture et de l'industrie tout doit être avec nous.

Que demandons-nous? Nous voulons avant tout que les produits français soient consommés par des Français. Nous voulons conserver à nos ouvriers le pain qui les fait vivre. Si vous enlevez à nos ouvriers leur salaire, que leur importe le faux mirage d'une vie à bon marché! Que deviendront-ils, eux et leur famille, et que deviendrons-nous nousmêmes?... car nous sommes tous solidaires dans la grande famille française. (Bravos.)

Le sentiment national nous commande cette union étroite, mais notre intérêt nous la commande aussi. Avec l'agriculture nous sommes forts, l'agriculture est forte avec nous; nous n'avons plus le droit de commettre de négligence, il faut arriver armés de toutes pièces devant le Sénat. On nous dit que la commission nommée dans la Chambre haute est heureusement composée; c'est un succès auquel nous nous atten dions et qui est une espérance et une consolation pour nous.

Nous arriverons donc devant cette commission, et nous lui demanderons de réviser ces tarifs votés en toute hâte par la Chambre des députés, qui, assurément, les a crus suffisants; loin de moi l'idée d'incri

miner sa pensée, mais nous, pour qui ces questions font l'objet d'études continuelles, nous savons bien qu'elles ne se discutent pas en un jour! C'est vrai! bravo!)

Lorsque le ministre, à la Chambre, a fait l'historique des traités, historique que nous ne contestons pas, car il est emprunté à un ouvrage très intéressant de M. Amé, j'ai regretté, pour mon compte, qu'un député, répondant au ministre, ne montât pas à son tour à la tribune et ne présentât pas aussi l'étude philosophique de l'histoire des traités; la Chambre aurait vu combien il importe de ne prendre en ces matières que des mesures sagement réfléchies; elle aurait pu voir combien de nations puissantes ont perdu toute leur grandeur par suite d'erreurs maladroites; elle eût pu voir ce qu'est un habile ministre pour la fortune et l'indépendance du pays; quelles conséquences peut avoir une décision funeste; elle aurait pu voir, sans chercher d'autres exemples, comment, en France, un grand ministre, Colbert, a su, par des mesures intelligentes, amener en quinze ans notre pays à un état de richesse et de prospérité jusqu'alors inconnu, et comment il a suffi d'une signature maladroitement donnée pour perdre et anéantir toute cette grandeur. (Très bien! très bien !)

Ce sont là des faits de l'histoire, et lorsqu'une Chambre, une réunion d'hommes auxquels nous avons confié la mission de défendre nos intérêts et notre fortune, lorsqu'une Chambre est appelée à donner cette signature qui ne dépend plus d'un seul homme, aujourd'hui, n'était-il pas sage, n'était-il pas prudent de lui montrer l'étendue de la responsabilité qu'elle assume?

M. Claude vous disait tout à l'heure que les électeurs manifesteraient leur opinion à ce sujet, il a raison. Aujourd'hui nous en appelons de la Chambre au Sénat, c'est à la nation que nous adresserions un suprême appel si notre espérance était trahie encore. (Applaudissements.)

Le pays, éclairé par vous, par toutes les discussions qui auront eu lieu devant lui, animé par l'exemple des hommes qui, comme M. PouyerQuertier, M. Feray, s'en vont parcourant toute la France pour mettre au service de notre cause leur prestige, leur talent et leur éloquence... (Applaudissements.)

... Les populations pourront alors affirmer ce qu'elles veulent; - et ce qu'elles veulent, je vais vous le dire ce sont des hommes jaloux de leurs intérêts, jaloux de leur conserver le travail qui fait leur force. (Très bien !)

Cela, nous devons le proclamer dès aujourd'hui. Faut-il vous rappeler à cet égard les paroles d'un ministre anglais : « Toute nation qui en matière de douane consulte autre chose que ses intérêts est une nation qui court à sa ruine? » Ces paroles sont d'une vérité incontestable.

Oui, messieurs, ce que doivent consulter, en ces matières, ceux qui

nous gouvernent, ce sont nos intérêts, les intérêts français - rien autre chose! Il semble, au contraire, que depuis bien des années on se plaise et on se borne à prendre conseil des intérêts de l'Angleterre, d'une nation qui n'est pas seulement notre adversaire, mais notre ennemie séculaire! (Très bien ! applaudissements.)

Un homme d'esprit disait : Pourquoi répétez-vous cette vieille devise: Gesta Dei per Francos ?... si vous voulez être vrais, c'est : Gesta Anglorum per Francos qu'il faut dire! (Rires et applaudissements.)

Tout ce que nous avons fait a été au profit de l'Angleterre! Nos pères le savaient bien que cet ennemi est le plus redoutable que nous ayons, et la preuve c'est que lorsque l'étranger envahissait de toutes parts la France à la fin du siècle dernier, c'est encore par des tarifs qu'ils cherchaient à atteindre les produits anglais et à frapper cet adversaire dans son commerce et dans son industrie.

Il le savait bien aussi l'empereur Napoléon, lorsque, par une erreur économique, je le veux bien, il montrait l'intention arrêtée de s'opposer au développement industriel de l'Angleterre. Il savait bien que c'était en fermant à celle-ci le marché français qu'il lui porterait le coup le plus violent. (Très bien !)

Cessons donc d'aller demander les avis de l'Angleterre, dont l'esprit est essentiellement égoïste et mercantile! Cessons d'aller prendre nos inspirations en dehors des hommes de travail, cessons d'aller les chercher auprès des philosophes dont je vous parlais tout à l'heure et qui ne sont que de simples rêveurs! Cessons d'aller demander l'opinion de ces prétendus commerçants français qui ne sont que de véritables commissionnaires, cosmopolites par essence, n'ayant qu'une seule pensée, qu'un seul désir: celui de faire fortune en France avec de l'argent pris n'importe où! (Bravos et vifs applaudissements.)

Messieurs, je termine, et je répète, pour me résumer, que le terrain. de la conciliation n'existe plus. Il est évident que nous ne fermerons pas les oreilles, que si une proposition nous était faite, nous examinerions comment et dans quelle mesure elle pourrait être acceptée; mais la violence avec laquelle nous avons été combattus nous interdit toute espérance à cet égard, et puisque la lutte existe, du moins faisons-la complète!

M. Guichard me disait tout à l'heure que le Sénat ne voterait sans doute pas l'urgence de la discussion des tarifs douaniers, - je partage son opinion, et dans tous les cas, comme l'honorable député, nous demanderons d'être d'autant plus lent dans la discussion des tarifs que la Chambre des députés a mis plus de précipitation à les étudier; c'est un devoir qui s'impose au Sénat, et je crois que nous avons raison d'avoir confiance en lui, car aucun de nous ne peut oublier la bienveillance avec laquelle les agriculteurs et les industriels venus pour déposer de

vant la commission d'enquête ont été écoutés par elle. J'ajoute que le Sénat se rappellera qu'il a aujourd'hui la plus belle et la plus noble mission qui puisse lui être confiée : c'est la fortune de la France qui est entre ses mains.

Oui, Messieurs, si la France est une grande nation, si elle compte dans l'harmonie des peuples à un si haut degré, c'est sans doute parce que chez elle naissent les idées généreuses qu'elle a répandues dans le monde entier, mais c'est aussi parce que sa force elle la doit à son travail et à son économie. Or lorsque vous aurez tué le travail dans ce pays, dites-vous bien que vous en aurez perdu la fortune, l'influence, je dis plus, vous lui aurez fait perdre sa liberté et son indépendance! Il ne faut pas que la France perde l'influence légitime et féconde qu'elle exerce sur les destinées du monde; elle est grande, il faut qu'elle reste grande! C'est aujourd'hui cette mission de sauvegarde qui appartient au Sénat, et si nous respectons dans nos adversaires la conviction qui excuse leurs fautes, nous pouvons aussi lever la tête et dire que la conviction existe, chez nous, à un degré plus haut encore, car s'ils s'appuient sur la théorie, nous nous fondons, sur la pratique, et nous devons, en toute sécurité, dire au Sénat: voici ce que nous savons être la vérité, voilà ce que nous demandons et le Sénat nous entendra. (Bravos et applaudissements répétés.)

LE PERCEMENT DES ALPES PAR LE SAINT-GOTHARD, LE SIMPLON ET LE MONT-BLANC.

Le percement des Alpes comptera parmi les prodiges de la science et du travail modernes ; cependant c'est encore sa portée commerciale qui en fait le premier mérite. Jamais confirmation plus éclatante n'avait été donnée aux grandes lois naturelles sur lesquelles repose toute l'économie sociale, autant vaut dire la vie du genre humain : la division des tâches et l'échange, ces deux parties inséparables d'un même tout; l'organisation du secours mutuel entre les nations comme entre les individus. En vérité, ne faut-il pas être triplement aveugle pour s'efforcer de maintenir les barrières fiscales qui ont jusqu'ici restreint l'échange universel, lorsqu'on voit surgir et se poursuivre à l'envi des entreprises colossales ayant pour but, au contraire, de vaincre les obstacles mis par la nature à ce même échange?

Le rôle dévolu à la Suisse dans l'épopée économique du percement des Alpes a quelque chose d'étrange. Si 'grande que soit pour toutes les contrées d'Europe centrale et occidentale l'importance de ce percement, la Suisse y est encore plus intéressée qu'aucun de ses voisins. Les chaînes de montagnes qui l'enserrent aux trois quarts ne la séparent pas

seulement des autres pays, elles l'emprisonnent; elles tendent même à l'affamer. Sa position et sa valeur économiques en feraient le point naturel de rencontre, la voie générale de transit et le marché central du commerce européen, et de plus, la ligne de jonction des courants divers qui, du nord de notre hémisphère, se dirigent vers le Sud et vers l'Orient asiatique par l'isthme de Suez. Mais les Alpes sont là, et la Suisse, renfermée dans une sorte d'îlot, vit, pour ainsi dire, en quarantaine perpétuelle, et, bien loin d'être utile aux autres, elle intercepte leurs communications. L'avènement des tunnels alpins sonne donc pour elle l'heure de la délivrance et lui prépare une place toute nouvelle dans le monde. Mais il en coûte cher pour passer sous les Alpes, et le pays qui réclame le plus ces voies souterraines est celui qui peut le moins en faire la dépense. Heureusement la solidarité des intérêts parle ici plus haut que l'égoisme ou, comme on dit maintenant, le particularisme. Chaque tunnel se fait à frais partagés entre les Etats qui doivent le mieux en profiter; la Suisse y met le peu qu'elle a de ressources propres, et paye largement de sa personne dans le lancement et dans l'exécution des entreprises.

Celle du Gothard marche à son achèvement. La Compagnie parait décidément en possession de son assiette financière; elle se vante même d'avoir du boni et d'économiser un certain nombre de millions sur les travaux en cours. Le tunnel sera fini, on l'espère, au printemps prochain, à moins que les phénomènes de pression qu'il continue à subir et qui nécessitent de nouveaux et plus vastes efforts d'affermissement ne prennent un caractère inquiétant, ce que les ingénieurs semblent peu redouter. La longueur totale de voûte sur laquelle s'est produit l'écroulement est de 72 mètres en tout et ne représente pas la 200° partie de la longueur du tunnel. La reconstruction des points affaissés s'opère par anneaux variant de 4 à 8 mètres de longueur et reliés entre eux. La maçonnerie a 150 d'épaisseur au sommet (2m50 à la hauteur et impostes, 3 mètres à la hauteur du seuil. On n'emploie que des pierres de taille de gneiss granitique, noyées dans le ciment le plus tenace. Il y a aussi lieu d'espérer que, dans un laps de temps assez court, le réseau entier dont ce tunnel est le rouage pivotal sera mis en exploitation, et que les chemins allemands et italiens qu'il doit unir pourront user de son intermédiaire.

Mais cette perspective, si réjouissante pour ceux qui vont en bénéficier, n'est pas sans causer d'assez vives appréhensions à d'autres groupes d'intérêts. Les ports et les chemins de fer français se voient menacés de perdre, au profit des ports belges, hollandais et allemands de la ligne qui, partant d'Ostende aboutit le plus rapidement au Gothard, et par le Gothard au centre de la Lombardie, une partie, sinon la totalité de leur trafic dans ces directions. Déjà la ligne et le tunnel du Mont-Cenis ten

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