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bonne nouvelle, bientôt parvenue chez nous sur l'aile invisible de l'électricité, que le grand voyage vainement tenté si longtemps était virtuellement accompli et que, d'un jour à l'autre, M. Nordenskiold serait au Japon, c'est-à-dire de retour, car aujourd'hui c'estt out un.

Puis, brusquement, le silence se fit, le navire attendu à Yokohama d'heure en heure n'arriva pas ! Il y eut alors en Europe, non, je me trompe, dans le monde une immense angoisse. Quoi ! alors que le voyage était comme fini, que les difficultés inextricables étaient surmontées, que l'invaincu venait d'être vaincu, avaiton échoué au port? La fatalité a de ces terrifiantes revanches et l'on pensait à d'Urville brûlé sur le chemin de Versailles après avoir tourné trois fois autour de la terre, à Speke tué en Angleterre dans une chasse au lapin après avoir découvert les sources du Nil, à de Compiègne mort en duel au Caire après avoir échappé aux anthropophages africains, à Mage noyé devant Brest en revenant de l'Afrique centrale.

Il y eut alors un élan, une poussée de générosité. Les gouvernements n'eurent pas à intervenir, l'admiration et la reconnaissance universelles ouvrirent les coffres-forts. Les deux négociants qui avaient couvert les dépenses des expéditions de M. Nordenskiöld et qui devaient profiter des routes frayées par lui, sans avoir besoin de se consulter firent la même chose; le grand banquier de Gothembourg Dickson affréta un nouveau vapeur, le Nordenskiöld et l'envoya au secours de son parrain; le grand armateur d'Arkhangelsk Sibiriakoff nolisa trois barques des fleuves sibériens et, coupant au court, les expédia directement dans la mer glaciale, vers celui dont on était sans nouvelles. Se rappelant qu'il avait secouru Livingstone, le propriétaire du New-York Herald, James Gordon Benett trouva qu'il devait secourir Nordenskiöld, et ache. tant un navire qui venait de faire ses preuves dans une campagne arctique, après l'avoir baptisé de ce simple nom la Jeannette, il l'envoya par le détroit de Behring dans l'océan Polaire à la retrois parties du monde et battant pavillon de trois nations qui, de toute la terre, convergeait vers le savant égaré.

cherche de M. Nordenskiöld. C'était presque une flotte, équipée par Pendant ce temps que faisait M. Nordenskiöld? S'étant attardé à des recherches scientifiques, au moment où il allait atteindre le Pacifique, il fut bloqué par les glaces, le 28 septembre, près du détroit de Behring, au cap Kolioutchine. Il fallut hiverner, on le fit bravement. Tout le temps on s'occupa de travaux scientifiques, si bien que les 294 jours de prison s'écoulèrent bien vite. Il y avait là, sur la rive sibérienne, quelques milliers de Tchouchtchis,

braves gens s'il en fut, demi sauvages, sujets de l'empereur de toutes les Russies in partibus infidelium, c'est le cas où jamais de le dire, avec lesquels on eut les meilleures relations. On avait construit à un kilomètre et demi du navire, sur le cap, une maison en glace, servant d'observatoire; le thermomètre s'y maintenait régulièrement à 18 degrés au-dessous de zéro, mais malgré cela on s'y sentait tout à son aise en venant du dehors, où il y avait 45 degrés de froid. Mais le soleil est puissant, petit à petit il dissipa ces frimas et, le 18 juillet, la mer s'ouvrit devant la Véga, rendue à la liberté. Les Suédois eurent le courage, la constance que je trouve admirable, de rester encore un mois dans ces régions perdues à compléter les recherches, et ce n'est que le 2 septembre que l'on arrive à Yokohama.

On y trouva l'équipage du Nordenskiöld qui, le 5 août précédent, avait fait naufrage, heureusement sans perte d'hommes, en allant à la recherche de la Véga; elle le prit à son bord et, ceux au secours desquels on allait rapatriant leurs sauveteurs, on s'est enfin dirigé vers l'Europe en grossissant toujours les collections, recueillant les plantes fossiles à Nagasaki puis à Labouan, sur les côtes de Bornéo, dans la zone torride trois mois après avoir, au sortir des glaces, rassemblé les ossements de la vache marine découverte par Steller en 1741 et totalement anéantie depuis. Dans ce voyage de deux ans et demi on n'a pas perdu un homme, on n'a pas eu un malade, le livre d'hôpital est resté en blanc.

V

Depuis Yokohama la circumnavigation asiatique de la Véga s'est changée en voyage triomphal. Toutes les nations se sont trouvées unies pour fêter ceux qui venaient de réaliser ce qu'on tentait en vain depuis 326 ans. L'expédition a été saluée d'une acclamation qui s'est prolongée du Japon à la Suède en passant par l'Égypte, l'Italie, le Portugal, l'Angleterre, la France et le Danemark. Paris a tressailli à cette clameur de gloire qui saluait les pacifiques vainqueurs au passage et il a résolu de leur faire un accueil digne d'eux et de lui. Par la main de ses mandataires il a offert une médaille d'or aux explorateurs suédois, c'est un hommage jusqu'à présent unique et il était bien que Nordenskiöld le reçut le pre

mier.

Le 5 avril 1880, le Conseil municipal réuni au Palais des Tuileries dans la salle des États accueillait les deux voyageurs. en présence seulement de quelques publicistes admis pour initier le public à une cérémonie à laquelle l'exiguité de la salle ne lui permettait pas d'assister. On peut dire très justement que la simplicité

républicaine de la réception n'en a pas exclu la grandeur. Le président du Conseil municipal, M. Cernesson, et le préfet de la Seine, M. Hérold, ont remercié le fils du roi de Suède d'avoir accompagné ses illustres compatriotes et félicité MM. Nordenskiöld et Palander du voyage sans précédent qu'ils viennent d'accomplir en remettant au chef scientifique la médaille offerte à l'expédition de la Véga.

Le soir du même jour, la Société de Géographie de Paris invitait à un banquet les deux explorateurs. De nombreux toasts ont été portés, celui de M. de Quatrefages, particulièrement élégant et brillant, a rappelé les principaux résultats des voyages du savant. Nous en citerons un passage : « Pendant son terrible hivernage au Spitzberg, pendant le long hiver passé à deux journées du détroit de Behring M. Nordenskiöld faisait casser la glace et draguer la merPolaire. Dans ces eaux, dont la température restait toujours audessous de zéro, il a constaté l'existence d'une faune moins variée peut-être mais plus riche en individus que celle des zones marine équatoriales. C'est comme une revanche de la vie qui, ne pouvant se manifester librement sur le sol découvert où le froid l'enchaîne et l'arrête, s'accumule sous les flots et y redouble d'activité. » Pendant leur séjour en France les personnages les plus haut placés de notre pays, le président de la République, le président de la Chambre des députés, le ministre de l'Instruction publique, ont tenu à honneur de recevoir MM. Nordenskiöld et Palander, qui après avoir été ainsi accueillis par les représentants de la France ont enfin dîné, la veille de leur départ chez le plus grand poète de nos jours, Victor Hugo.

CHARLES BOISSAY.

BULLETIN

LOI DU 15 JUIN 1880, RELATIVE AU COLPORTAGE DES LIVRES, BROCHURES, LITHOGRAPHIES ET AUTRES ÉCRITS IMPRIMES.

Le Sénat et la Chambre des députés ont adopté,

Le Président de la République promulgue la loi dont la teneur suit: Art. 1er. Quiconque voudra exercer la profession de colporteur ou de distributeur sur la voie publique ou tout autre lieu public ou privé, de livres, écrits, brochures, journaux, dessins, gravures, lithographies et photographies, sera tenu d'en faire la déclaration à la préfecture du

département où il a son domicile et de justifier qu'il est Français et qu'il n'a pas encouru une condamnation pouvant entraîner privation de ses droits civils et politiques.

Toutefois, en ce qui concerne les journaux et autres feuilles périodiques, la déclaration pourra être faite, soit à mairie de la commune dans laquelle doit se faire la distribution, soit à la sous-préfecture. Dans ce dernier cas, la déclaration produira son effet pour toutes les communes de l'arrondissement.

Art. 2. La déclaration contiendra les nom, prénoms, profession, domicile et lieu de naissance du déclarant.

Il sera délivré immédiatement et sans frais au déclarant un récépissé de sa déclaration.

Tout colporteur ou distributeur devra être, en outre, muni d'un catalogue qui contiendra l'indication des objets énumérés à l'article 1er destinés à la vente. Ce catalogue sera dressé sur un livret qui sera coté, visé et paraphé à l'avance par le préfet ou le sous-préfet.

Pour le colportage et la distribution des journaux dans une commune, le livret pourra être visé par le maire.

Le récépissé et le catalogue devront être présentés, par le colporteur, à toute réquisition de l'autorité compétente, qui aura toujours le droit de vérifier si les objets colportés ou distribués sont mentionnés au catalogue.

Les objets mentionnés au catalogue pourront seuls être colportés ou distribués.

Art. 3.

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La distribution et le colportage accidentels ne sont assujettis à aucune déclaration.

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Art. 4. L'exercice de la profession de colporteur ou de distributeur sans déclaration préalable, ou après déclaration faite par un individu incapable, en vertu de l'article 5 ci-après, la fausseté de la déclaration, l'absence de catalogue, la détention par le colporteur ou distributeur d'objets non mentionnés au catalogue, le défaut de présentation à toute réquisition du récépissé ou du catalogue, constituent des contraventions.

Les contrevenants seront punis d'une amende de 5 à 15 fr. et pourront l'être en outre d'un emprisonnement d'un à cinq jours.

En cas de récidive, (le déclaration mensongère ou de déclaration faite par un individu incapable en vertu de l'article 5 ci-après, l'emprisonnement sera nécessairement prononcé.

L'article 463 du Code pénal pourra être appliqué.

Art. 5. Les colporteurs et les distributeurs pourront être poursuivis conformément au droit commun, s'ils ont sciemment colporté ou distribué des livres, écrits, etc., présentant un caractère délictueux.

Les tribunaux pourront prononcer l'interdiction de l'exercice de la pro

fession de colporteur ou de distributeur à tout individu condamné en vertu du présent article.

Art. 6.

L'article 6 de la loi du 27 juillet 1849,

L'article 2 de la loi du 29 décembre 1875,

La loi du 9 mars 1878,

Et toutes les dispositions des lois, ordonnances, décrets ou règlements relatifs au colportage ou à la distribution des objets énumérés à l'article premier sont abrogés.

La présente loi, délibérée et adoptée par le Sénat et par la Chambre des députés, sera exécutée comme loi de l'État.

Fait à Paris, le 17 juin 1880.

Par le Président de la République : Le Ministre de l'intérieur et des cultes,

JULES GRÉVY.

CONSTANS.

COUP D'ŒIL SUR L'ALGERIE, A PROPOS DU CINQUANTENAIRE
DE LA CONQUÊTE.

Il y a juste, en effet, cinquante ans que le drapeau de la France a flotté pour la première fois à Alger, le 14 juin 1880.

N'est-ce pas le cas de faire ici une sorte d'examen rétrospectif, de mesurer la route parcourue, de nous demander ce que nous avons fait de cette colonie et ce que nous aurions pu en faire?

Ce que nous en avons fait?

Une sorte de colonie militaire, où l'on n'a osé appliquer résolûment ni l'assimilation, ni l'autonomie ; où l'on a fait au colon la part congrue, au lieu de lui faire la plus belle part; où le civil a été regardé de mauvais œil et en quelque sorte comme un intrus.

Ce que nous aurions pu faire de l'Algérie?

Demandez-le aux Anglais et aux Américains, aux peuples qui savent encore coloniser, défricher, porter jusqu'aux limites des plus lointains dserts les avantages de la civilisation.

Depuis que nous avons l'Algérie, que dis-je? depuis trente ans à peine, des pays comme l'Iowa, le Wisconsin, la Californie, le Minnesota, le Nevada, le Colorado, se sont peuplés et constitués en Etats. puissants dans l'Amérique du Nord, et non seulement ont inondé le monde de leurs richesses souterraines, mais encore de leurs productions agricoles, pastorales et forestières.

Quand l'Europe manque de pain ou de viande, c'est là qu'elle va maintenant s'adresser.

En 1830, les Etats-Unis n'avaient que 13 millions d'habitants; ils en ont aujourd'hui 50 millions.

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