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citoyens en état de porter les armes, mais que les piques peuvent y suppléer avantageusement en beaucoup d'occasions, décrète qu'il y a urgence, ctc. » (Les vagabonds, les gens sans aveu, et les individus notoirement connus par leur incivisme, étaient seuls exceptés de la distribution des piques. )

ÉVÉNEMENT DU 10 AOUT 1792.

La déclaration solennelle du danger de la patrie sauva la France; elle acheva de perdre Louis XVI et la royauté : la coalition put y lire ses défaites prochaines, et les transfuges de Coblentz, dont tout l'espoir se fondait sur les armes de l'étranger, y voir gravée leur éternelle honte. A la voix de la patrie tous les yeux furent ouverts, tous les bras furent levés. Les différens partis, pour qui les circonstances devenaient également pressantes, ne crurent plus devoir taire ni leurs vœux ni leurs projets; mais, appréciés, observés par le peuple, il fallait qu'ils succombassent devant sa volonté suprême.

Les intrigues de la cour, ses coupables espérances, ses relations secrètes avec les ennemis de la France : les erreurs graves de plusieurs constitutionnels, qui rêvaient encore une modification à la loi fondamentale, une composition entre les anciens et les nouveaux intérêts, le rétablissement d'une aristocratie et l'extension du pouvoir royal; de ces constitutionnels aveuglément dévoués à une cour qui les trompait, les haïssait, qui ne pouvait leur pardonner d'avoir parlé les premiers de liberté : les royalistes absolus, les intrigans, les ambitieux, les modérés eux-mêmes, cette équivoque et dangereuse engeance qui ne se meut qu'au cri de l'égoïsme, tout était dévoilé, connu, jugé; les masques étaient déchirés ; la lutte s'engagea, et la catastrophe du 10 août en fut l'inévitable résultat.

La journée du 20 juin avait laissé de profonds ressentimens dans le cœur des royalistes. La conduite résignée du roi, les paroles de confiance que dans cette circonstance il avai adressées au peuple auraient pu faire croire à l'oubli... Dè le lendemain on recherche les coupables, on poursuit, or

arrête: la cour obtient du département, toujours docile à ses désirs, la suspension du maire et du procureur de la commune; elle est prononcée le 6 juillet. Cette impolitique vengeance fit le triomphe de Pétion : le peuple réclama son premier magistrat, son ami, son père; les cris Pétion ou la mort retentirent de toute part. Après quelques jours l'Assemblée nationale, statuant à la fois et sur l'arrêté du département, confirmé par le conseil du roi, et sur les pétitions de la majorité des sections de Paris, lève la suspension du maire et du procureur de la commune, et les rend à leurs fonctions. Pétion et Manuel paraissent rayonnans à la barre de l'Assemblée; d'accusés ils deviennent accusateurs; le roi, son conseil, et les membres du département sont désormais des ennemis pour eux et leurs partisans.

Les ministres, interpellés chaque jour sur la situation de la France, et ne présentant chaque fois que de vagues renseiguemens et des rapports mensongers, entraînés par la cour, menacés par l'Assemblée, abandonnent un fardeau qu'ils ne peuvent plus supporter sans péril; ils donuent tous leur démission le même jour (10 juillet), en déclarant publiquement qu'ils sont dans l'impossibilité de faire le bien..... A' quelles interprétations un tel aveu donna lieu! On crut moins à l'incapacité des ministres qu'à l'influence du conseil secret qui maîtrisait le monarque, et qui depuis longtemps était signalé sous le nom de comité autrichien. Dans le courant de juillet Louis XVI recomposa son ministère : il appela M. Champion-Villeneuve à l'intérieur, M. Dabancourt à la guerre, M. Dubouchage à la marine, M. Bigot Sainte-Croix aux affaires étrangères. Sur les instances du roi M. Dejoly conserva le portefeuille de la justice, qu'il avait accepté après la démission de M. Duranthon, donnée dans les premiers jours du même mois. (Voyez plus haut, page 55, la composition du ministère au mois de juin.)

Les mesures salutaires décrétées par l'Assemblée, et rejetées par le pouvoir exécutif, avaient été successivement remplacées par des mesures insuffisantes et lentement exécutées; cependant un camp de réserve se formait à Soissons,

et des députations de tous les départemens se rendaient à Paris pour célébrer le 14 juillet, anniversaire si fécond en grands souvenirs. La seconde fédération eut lieu; mais cette solennité, si imposante en 1790, ne fut remarquable cette fois que par l'esprit de défiance, on pourrait dire de haine, que les fédérés apportèrent à Paris contre la cour et le pouvoir exécutif la cour de son côté et les ministériels du temps marquèrent pour les fédérés un éloignement et un dédain qui furent vivement sentis; y eut des rixes. Les Marseillais jurèrent de se venger : ils ne tarderont pas à accomplir leur funeste serment.

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Dans ces circonstances, où tout le peuple était en mouvement, soit que les partis l'agitassent, soit qu'il fût entraîné par l'élan patriotique qu'avait donné à la France la déclaration de la patrie en danger; dans ces circonstances, où le pouvoir exécutif, avili, menacé, sentait qu'il ne pouvait résister que par un coup d'état; dans ces circonstances, disons-nous, le peuple et la cour se considérèrent comme deux puissances en état d'hostilités; tous deux se préparèrent à une action décisive: mais les royalistes avaient le désavantage de la position; en cherchant à désorganiser, à corrompre, à diviser, ils ajoutaient encore aux nombreux griefs qui pesaient sur le pouvoir exécutif, tandis que le peuple, uni pour la défense de son territoire et de sa liberté, voyait s'accroître incessamment et sa force et sa puissance; chaque instant, chaque fait éloignait de plus en plus tout rapprochement entre le peuple et la royauté.

C'était peu que jusqu'alors des membres de l'Assemblée eussent tonné contre Louis XVI: dans la séance du 23 juillet M. Kersaint, après une dénonciation formelle, conclút à la déchéance. Ces plaintes, ces accusations avaient retenti de la tribune dans tous les départemens; on examina, on pesa les inculpations; elles parurent fondées, et le peuple à son tour accusa le monarque. De nombreuses pétitions, signées des premiers magistrats des villes et des citoyens les plus recommandables, arrivèrent d'un bout de la France à l'autre : le peuple demandait, dans quelques-unes il ordonnait la dé

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chéance ou la suspension du pouvoir exécutif ; plusieurs sections de Paris, appuyées de la municipalité, et Pétion portant la parole, firent entendre le même vœu aux représentans du peuple. De là dans l'Assemblée les propositions les plus inconstitutionnelles, mais applaudies par respect pour la loi suprême... Un président (M. Lafond-Ladébat) fut obligé de quitter le fauteuil pour subir la censure de l'Assemblée nationale, parce qu'il avait cru devoir rappeler à l'ordre un orateur qui s'était écarté de la fidélité jurée à la Constitution.

La question de la déchéance était donc à l'ordre du jour : M. Guadet au nom de la commission extraordinaire, veut tenter un dernier moyen pour rappeler au prince les dangers de la patrie, et lui tracer la conduite qu'il doit tenir pour sauver l'Etat et la Constitution de concert avec le corps législatif; il propose un message au roi,

Projet de message au roi, présenté par M. Guadet au nom de la commission extraordinaire. (Séance du 26 juil let 1792.)

« Sire, la nation française vous a confié le soin de la défendre; et les officiers de nos troupes ont fui chez les puissances étrangères, et, réunis à vos parens, à vos courtisans, à vos amis, à vos gardes, ils forment une armée, et nous ont déclaré la guerre. La Constitution vous a chargé de veiller sur les intérêts extérieurs de l'Empire; et l'allié pour qui nous avons prodigué notre sang et nos trésors est devenu notre ennemi; et c'est en votre nom qu'il a soulevé contre nous une ligue de rois ennemis de cette liberté que vous avez juré de maintenir, protecteurs d'une autorité à laquelle vous avez solennellement rénoncé tant de fois !

» Le peuple français voit ses frontières envahies, ses campagnes menacées; son sang a coulé sous le fer des soldats du despotisme; d'un bout du royaume à l'autre des prêtres, des nobles, des factieux de toute espèce troublent le repos des citoyens, et tous s'honorent du titre de vos défenseurs !

» Par quelle fatalité, Sire, n'avons-nous pour ennemis que des hommes qui prétendent vous servir? Par quelle fatalité

sommes-nous obligés de douter si ces ennemis de la France vous servent ou vous trahissent?

» Dans ce moment de danger vous pouviez beaucoup, vous pouviez tout pour la sûreté de l'Empire; un ministère vigilant et ferme, digne de la confiance du peuple, appuyé de celle de ses représentans, assuré de la vôtre, eût bientôt rétabli l'ordre dans les armées, la paix dans les départemens : et la France a dû être étonnée de voir des ministres dont elle connaissait le patriotisme remplacés tout à coup par des hommes inconnus ou suspects, bientôt suivis par d'autres non moins inconnus encore ! Quelques uns peuvent sans doute être dignes de leur place; mais pouvons-nous attendre aujourd'hui qu'ils aient eu le temps d'obtenir la confiance du peuple? Et pourquoi tous ceux qui l'ont méritée d'avance, tous ceux dont le nom aurait répandu la sécurité et l'espérance dans l'âme des citoyens ont-ils été soigneusement écartés ou négligés ?

» Vous vous plaignez, Sire, de la défiance du peuple... Mais qu'avez-vous fait pour la détruire? Les familles des rebelles de Coblentz remplissent votre palais; les ennemis connus de l'égalité, de la Constitution, forment seuls votre cour, et l'on chercherait en vain auprès de vous un homme qui eût servi la cause de la liberté ou qui ne l'eût pas trahie!

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Voulez-vous, Sire, reconquérir la confiance des citoyens? C'est à vous de leur en donner l'exemple : que la demeure du roi d'une nation libre ne présente plus l'aspect d'une forteresse menacée par l'ennemi, et que ces précautions injurieuses cessent enfin de calomnier un peuple généreux et sensible! Son mécontentement s'est quelquefois exprimé avec violence, et l'on vous présente comme l'ouvrage d'une faction ce cri de douleur d'un peuple qui se croit trahi! On vous donne comme un projet formé de renverser le trône et de changer la Constitution l'indignation des hommes libres qui ont cru voir dans l'état de nos armées, dans le choix de vos ministres, dans vos refus d'adopter des mesures nécessaires l'intention coupable de modifier cette Constitution, et d'abaisser devant des rois étrangers ce trône ou la nation vous a placé ! Sire, les vrais ennemis de la Constitution sont ceux qui, par un emploi ou mal dirigé ou perfide de pouvoirs qu'ils ont reçus d'elle, s'efforcent de prouver

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