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De l'efprit qui, dans la Guerre, en doit diriger les opérations.

COMME

OMME nous n'admettons point les Guerres de pure convenance au rang des Guerres légitimes, & que nous n'entendons jamais parler de celles de cette efpece, nous pouvons avancer comme une maxime certaine & invariable, que c'eft le feul efprit de paix qui doit diriger les opérations de Guerre. Cette maxime eft confacrée par l'autorité de Grotius dans fon fecond livre, & lui-même s'appuie fur le divin Platon, qui vouloit que les affaires de la Guerre fe rapportaffent à la paix.

Cet objet ou l'efprit de paix eft conforme à la loi naturelle. Les auteurs anciens les plus illuftres ont cherché à écarter tout ce qui pouvoit en éloigner, en faifant connoître le prix de la paix. C'est ainfi que Titelive dit: pacem etiam qui vincere poffunt volunt, & qu'il fait dire par Titus Quintius, que la colere & l'espérance font, en Guerre, deux mauvais confeillers.

Sallufte voulant déprécier, pour ainfi dire, l'idée d'honneur qu'on pourroit vouloir attacher à la Guerre, fimplement comme Guerre, dit, en parlant d'elle, incipere cuivis, etiam ignavo licet, deponi cùm vidores velint.

Qui attaque fimplement pour attaquer, ne peut pas être conduit par cet efprit, car fi c'étoit fon guide. il ne prendroit point les armes, puifqu'il les prend fans néceffité, ou fans ce genre d'utilité relative à la balance de l'Europe.

Mais fi l'on fait une guerre néceffaire pour la défenfe de fes propres foyers, ou pour le foutien de fes droits reconnus ou légitimes, le bon fens veut que nous foyons contens dès que nous avons pourvu à notre sureté ou à nos droits.

Si nous tirons l'épée pour protéger des alliés avec lefquels nous fommes liés par des garanties, nous ne devons point avoir d'objet plus preffant que celui de nous voir, par leur fatisfaction, libérés de nos engagemens.

S'il s'agit d'une guerre utile pour l'affermiffement de l'équilibre, comme c'eft l'efprit de paix qui, par une fage prévoyance, nous met les armes à la main, c'eft ce même efprit de paix qui doit nous conduire ou nous arrêter dans le choix des moyens les plus propres à remplir entiérement cet objet; & qui dans ces différens cas va plus loin, ne peut que rendre fes intentions fufpe&es.

Delà plufieurs principes à établir & plufieurs conféquences à tirer qui demandent à être développées.

Abréger le temps de la guerre, ce que nous confidererons ici fous un autre point de vue que nous n'avons fait dans le paragraphe précédent, ou en épargner les calamités autant qu'il eft poffible parce que d'après le fyf

Tome XX.

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tême de Grotius, il faut qu'il y ait dans la conduite des hommes, en état de paix & de guerre, une égalité de principes qui doit confifter à faire en guerre le moins de mal qu'on peut, & en paix, le plus de bien qu'il eft poffible; à quoi il ajoute qu'il eft en temps de guerre, un droit de juftice & d'équité qui doit prévaloir fur le droit de rigueur enfin ne regarder comme annullés les traités qui fubfiftoient, qu'autant que cela n'écarte pas les moyens de rentrer dans l'état de paix, ou qu'autant qu'il eft néceffaire pour mieux pourvoir à la fureté publique & particuliere: Tels font, à peu près, les principes que nous peut dicter l'efprit de paix dont nous voulons parler.

Si nous venons d'établir la néceffité d'abréger la durée des guerres, ça été relativement à leurs effets, toujours difpendieux & ruineux quand le terme s'en prolonge. Ici nous en devons faire un objet de principe, parce que c'eft pécher contre la bonne foi & contre l'intérêt public, que de faire la guerre plus long-temps qu'on n'y eft obligé pour en remplir l'objet.

nous

Attaqués injuftement dans nos poffeffions ou dans nos droits parvenons à châtier ou à humilier l'agreffeur, nous le mettons dans P'impuiffance de tenter de nouvelles entreprises. L'objet eft alors rempli.

Nos alliés font attaqués, nous volons à leur fecours, nous forçons leurs ennemis à les fatisfaire; nous doit-il refter alors quelqu'intérêt à prolonger la guerre? Avons-nous même, comme auxiliaires, à moins qu'il n'y ait eu quelque ftipulation particuliere, quelque chofe à prétendre quand nous n'avons fait que remplir des engagemens de garantie que nous aurions pu nous trouver dans le cas de réclamer nous-mêmes, & que nous aurions trouvé à redire qu'on eût voulu nous faire acheter par des convenances particulieres? Ce feroit réellement vendre la juftice, & faire acheter l'exécution de nos paroles.

Dans le cas d'une guerre utile, dès que nous trouvons des furetés contre les malheurs qui ont frappé les yeux de notre prévoyance, nos motifs ceffent, & nos défiances, portées trop loin, feroient peut-être le fignal d'une ambition particuliere qui nous écarteroit de ce qu'exige l'efprit de paix.

Rome naiffante, attaquée dans fes foyers, repouffoit l'ennemi, le défarmoit; elle n'avoit rien de plus preffé que de l'affocier à fes intérêts en n'en faifant qu'un même peuple avec elle; fouvent la même année la voyoit prendre & déposer les armes; & rien ne lui a peut-être plus fauvé le démérite d'être réellement un peuple conquérant.

Si , pour foutenir des alliés ou des peuples fous fa protection, fes légions fe portoient aux extrémités du monde, à peine les avoitelle vengés ou rétablis, elle fe faifoit un devoir de rappeller à leurs quartiers les troupes qu'elle en avoit fait fortir pour acquitter fes engagemens.

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Alors les intérêts de la balance politique n'étoient pas connus, ce n'étoit pas une fcience profonde comme aujourd'hui; ainfi nous ne réclamerons point fur l'efpece des guerres utiles, des exemples auffi anciens; mais l'hiftoire des deux derniers fiecles nous en fourniroit quelques-uns, s'il en étoit befoin. La guerre de trente ans qui défola l'Allemagne, finit dès que les différentes religions, qui y étoient intéreffées, crurent trouver une fureté de balance; & la grande guerre de 1701 a ceffé de même dès que les acteurs principaux de cette ligue formidable ont crû pouvoir fe reposer fur les expédiens & les précautions propres à guérir leurs craintes bien ou mal entendues fur le danger de l'équilibre de l'Europe. Il restera feulement à favoir fi l'efprit de paix n'a pas été trop long-temps à prévaloir? mais c'est une queftion de fait, étrangere à notre fujet; tenons-nousen au difcours de Tit. Quintius que nous venons de citer.

La guerre eft toujours un fléau. Celle qui fait le moins de malheureux en fait toujours trop, & bien des fouverains pourroient adopter le difcours que Racine, dans fon Andromaque, prête à Pirrhus.

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J'ai fait des malheureux fans doute, &.... Ainfi il eft contraire à l'efprit de paix de multiplier fans néceffité les calamités de guerre. Il en eft de forcées à la vérité, & auxquelles les regles de la guerre affujettiffent les pays qui en font le théâtre; mais quiconque fubordonnera fes miers mouvemens ou les préjugés vulgaires aux maximes de probité de Grotius fur cette matiere, en épargnera beaucoup, & fera honneur à l'humanité en la refpectant dans fes pareils. Les anciens, même dans les fiecles les moins policés, nous ont, en ce genre, donné des exemples de générofité qui ont autant contribué à immortalifer Alexandre & Scipion, que leurs plus glorieux faits d'armes. Le concours des hiftoriens à les louer, nous fait voir que ce n'étoient pas les vertus d'un feul homme. Qui les fait louer, en fent néceffairement le prix, & en eût vraisemblablement fait autant.

A quoi fert en effet, fans raifon de guerre forcée, de dévafter un pays pour cela feul que le fort des armes en a fait un pays ennemi; de facrifier à fon injure le refpe&t dû à l'âge, la commifération due à l'enfance, & l'honneur du fexe; d'abandonner les villes au pillage & à la fureur du foldat; de livrer les chofes faintes à la profanation & à la licence? Sont-ce là les confeils de l'efprit de paix qui feul doit diriger les opérations de guerre ?

C'eft une maxime qui paffe pour vérité de droit public, qu'il faut regarder tous traités comme réfolus par la prife des armes. On peut dire en effet que l'agreffeur femble s'y foumettre, & que la partie léfée entre en quelque droit de fe croire quitte de tout envers l'agreffeur; mais eft-il conforme à l'efprit de paix de s'en faire un point de fyftême invariable? Cette maxime définie ne pourroit être adoptée que par ceux qui voudroient Śfff 2

fe procurer un droit légitime d'abufer de la victoire. L'intérêt public la doit profcrire.

En effet, quand les traités ont été arrêtés, ils ont été eftimés fuffifans à la fureté publique comme à la fureté particuliere. Ils ont pu cependant ne l'être réellement pas, & la Guerre qui les fuit en feroit ou pourroit quelquefois en être une efpece de preuve; mais il ne faut pas conclure de

, que ces traités infuffifans en quelques points le foient en tous. Une Puiffance a pu ne pas trouver affez d'avantage, ou trouver du préjudice à les obferver, il peut ne s'y être pas trouvé un frein fuffifant pour la retenir ou l'arrêter fi c'eft une Puiffance ambitieufe. Que peut-il naître de là, felon l'efprit de paix? La néceffité de les rectifier, d'y ajouter ce qui pouvoit y manquer dans les vues de la balance politique. Mais font-ils dans le cas de devoir être abandonnés, comme s'ils n'avoient jamais exifté? Les changemens peuvent porter fur des claufes particulieres; les claufes générales n'en doivent pas être fufceptibles. La pratique générale de toutes les nations, &, pour ainfi dire, de tous les âges, doit être fur cela notre bouffole. Or, qu'y trouvons-nous, malgré le défavantage & la variation des fuccès pour ou contre? Une répétition exacte de ces grands traités, qui forment, pour ainfi dire, une loi permanente dans la fociété générale des hommes. Qui voudroit, en prenant les armes, fe proposer d'oublier tout ce qui auroit pu être fait & ftipulé auparavant, pour former un fyftême nouveau de ftipulation, courroit rifque de prolonger long-temps les malheurs de la Guerre, avant que d'avoir fait adopter fon fyfteme par les autres Nations. Il y a fur ces fortes d'énonciations là une espece de religion refpectable en elle-même, & que l'ancienneté des dates doit avoir confacrée. Qui voudroit, par exemple, dans le fyftême actuel de l'Europe, anéantir les traités de Weftphalie, feroit-il bien fenfé, & ne feroit-il pas plutôt un novateur dangereux dans l'ordre politique?

Il ne feroit pas plus raisonnable ni plus conforme à l'efprit de paix, de vouloir retrancher tout ce que les traités précédens auroient pu accorder à une nation dont on auroit à fe plaindre. Les événemens de Guerre peuvent décider du plus ou du moins; mais il eft bien difficile & bien rare qu'ils foient affez décififs pour faire tout perdre.

Voilà, ainfi que nous l'avons annoncé, ce qui regarde les principes. Il y auroit bien des conféquences à tirer; mais nous nous renfermerons dans une feule qui en contient elle-même bien d'autres, dont nous traiterons en leur place ailleurs c'eft qu'il faut pour ouvrir les voies de réconciliation, profiter de l'inftant où les événemens de Guerre peuvent nous avoir approchés de notre but. Telle puiffance, pour avoir, par une espece d'ivreffe ou d'entêtement, manqué le moment ou voulu en abuser, s'est trouvée enfuite, par des revers inattendus, conduite bien loin de fes premieres efpérances C'eft ordinairement le châtiment de l'ambition, de l'avidité, ou même fimplement de l'humeur; car les Etats en font fufcepti

bles, ainfi que les particuliers. Elle eft dans les premiers bien plus dangereufe, & fujete à bien plus d'inconvéniens. D'ailleurs, à parler fenfément, qu'eft-ce qu'une ville prife ou une bataille gagnée donne quelquefois à une Puiffance qui a voulu abufer de fes avantages? Qu'une puiflance fatiguée par des échecs militaires veuille encore tenter un dernier effort & le hafard d'une campagne, pour fe mettre en état d'obtenir des conditions. plus fupportables, rien de plus fimple. Le hafard, ou ce qu'on nomme ainfi, eft une reflource aux malheureux. Le calcul peut fe trouver jufte en fa faveur; il l'eft rarement pour ceux qui, fans néceffité, prolongent les calamités de la Guerre. Nous difcuterons ailleurs plus au long quel peut être le moment de Guerre le plus favorable pour travailler à rentrer dans l'état de paix, fans compromettre les avantages de la victoire.

Des Guerres offenfives & défenfives.

LA Guerre peut être de l'une de ces deux efpeces, foit par la nature

de fon objet ou par le ton de fes opérations, ainfi que nous l'explique le chevalier Follard dans l'excellent commentaire qui accompagne fa traduction de Polibe.

La Guerre offenfive & la Guerre défenfive demandent des mesures toutes différentes, en ce qui regarde fes opérations; ce font les événemens, ou plutôt c'eft ordinairement l'habileté du général qui décide de fon caractere; caractere qui par conféquent peut varier à tous les inftans.

Le calcul des mefures pour la Guerre offenfive ou défenfive eft purement eftimatif ou conjectural, parce qu'il eft rare que l'on puiffe favoir affirmativement la mefure, foit des obftacles & de la réfiftance que l'on aura à effuyer, ou des forces que l'on aura à craindre s'il s'agit d'une Guerre défenfive quoiqu'en cette derniere efpece on puiffe y voir un peu plus clair. C'est pour cela que nous avons, à l'occafion de la durée des Guerres, établi la néceffité de la fupériorité dans les forces.

Le choix du moment de l'éclat, s'il s'agit d'une Guerre offensive, eft l'ouvrage de l'habileté ou de l'intelligence politique, pour n'attaquer que lorfque toutes les difpofitions font faites, & les mefures convenables folidement prifes, &, s'il fe peut, avant que l'ennemi puiffe être en- force. C'eft ce qui ne peut aujourd'hui fe faire avec fuccès que par l'entretien exact, en temps de paix, des forces militaires, & de tout ce qui eft néceffaire à la Guerre, au moins de l'efpece des chofes qui ne font point fujetes au dépériffement.

La façon de faire la Guerre des anciens, & le peu de chofes qu'ils avoient à préparer pour entrer en campagne, leur facilitoit bien les agreffions fubites; elles font aujourd'hui, par les contraires, devenues bien difficiles, à moins, que la puiffance qui fe trouve attaquée n'ait dormi d'un fommeil bien léthargique, ce qu'on ne peut guere fuppofer.

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