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Des Guerres de pure convenance.

Nous avons amplement parlé ailleurs des Guerres de pure convenance.

(Voyez l'article CONVENANCE.) Nous en avons fait voir l'injuftice, & les dangers, les maux qu'elles produifent, & fur-tout, ce qui touche le plus les efprits ambitieux, le peu de fruit qu'on en retire communément.

De la durée des Guerres.

UN des grands inconvéniens de la Guerre, eft l'incertitude de fa durée.

Citò parantur, ferò deponuntur arma. Quelque heureufe qu'elle foit par fes événemens, elle est toujours ruineufe quand elle eft longue, parce que les reffources qu'elle épuife, ou ne fe réparent pas aifément, ou ne peuvent jamais être compenfées. Les rapides conquêtes d'Alexandre coûterent moins à la Macédoine, que les Guerres Puniques ou celle contre Mithridate, ne coûterent aux Romains. La perte multipliée des hommes ne peut être mise en balance avec quoi que ce puiffe être. Le gain d'une bataille souvent ne paie pas une tête moiffonnée par le fer. Guftave demeuré dans les plaines de Lutzen, Turenne tué au plus beau de fes jours, furent même des victoires pour leurs ennemis battus. Ce font prefque toujours de ces pertes d'éclat qui ont produit les grandes viciffitudes dans le fort des armes; car fi les hommes ont, comme cela eft vrai, befoin d'être conduits, il eft vrai auffi qu'ils ne font hardis ou dociles au commandement qu'en proportion de la confiance que leur infpire l'habileté de leurs chefs ou l'opinion qu'ils s'en font formée; car c'eft la même chofe pour eux, jufqu'à ce qu'ils foient détrompés. C'est pour cela que la chofe publique demande que le général ne foit pas foldar, finon dans ces cas de néceffité fi rares, où il s'agit de rétablir un défordre ou de ramener au combat des troupes ébranlées ou rebutées. Et Biron à la bataille d'Yvry, reprochoit avec raifon à Henri IV de faire toujours le Moufquetaire.

Le premier foin d'un gouvernement fage, obligé de faire la Guerre. doit donc être de la faire de maniere à en abréger la durée, autant qu'il eft poffible, & que les fuccès militaires le peuvent permettre.

Il eft plufieurs moyens pour parvenir à remplir ce grand objet; la supériorité des forces, la confervation des hommes, le choix & la rapidité des opérations, & l'efpece des généraux.

Quant au premier moyen, ce n'eft pas affez de fe mettre en état de n'être pas vaincu. Des efforts médiocres tenant la fortune en balance, ne produifent rien de décifif dans les événemens, parce que bien qu'il y ait quelquefois des fuccès inefpérés & qui femblent, pour ainfi dire, tenir du miracle, communément les fuccès font proportionnés aux forces qui les produifent; c'est même une espece de néceffité mathématique; mais un concours de forces & de moyens fupérieurs met en état de tout ofer & de

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ne rien craindre, de donner le ton à fes ennemis, & de fe porter par conféquent à des entreprifes décifives.

C'est en partant du même principe que le foin & la confervation des hommes influent effentiellement fur les moyens d'abréger la durée des Guerres.

Si quelque chofe peut faire pardonner à fon auteur l'invention de la poudre, c'eft que le prodigieux ufage que l'on a appris à en faire, tend à l'épargne des hommes. Il fuffit, pour être perfuadé de cette vérité, de comparer ensemble les détails de la milice ancienne & de la moderne. On eft toujours étonné du nombre prodigieux d'hommes qui périffoient dans les batailles, & l'on ne conçoit pas comment la population y pouvoit fournir.

Qui fait fi, fur-tout aujourd'hui, dans un fiege un millier de poudre n'épargne pas un millier d'hommes? Les Romains ne parvenoient à rendre leurs feges moins meurtriers, que par le temps prodigieux qu'ils y employoient, & qu'exigeoient la conftruction & les approches des machines néceffaires à la confervation des hommes.

Il eft telle campagne qui, fans être meurtriere par les occafions, coûte un nombre prodigieux d'hommes par le défaut d'attention & la négligence (quelque caufe qu'elle ait) dans la fourniture des fubfiftances, & dans l'entretien & la manutention des hôpitaux, fur-tout dans les pays où l'air eft peu fain ou bien dans les faifons rigoureufes où les fatigues font plus grandes. Quoique nous n'ayons pas de détails bien circonftanciés des mefures que prenoient les anciens pour les approvifionnemens & pour le traitement des malades, nous en trouvons cependant affez pour favoir que les Romains y donnoient une attention particuliere. Si l'efpece des fatigues qu'ils fupportoient, nous fait préfumer qu'ils étoient plus robuftes, parce qu'il y avoit moins de luxe, ils ne pouvoient cependant pas être exempts de maladies. A la vérité, nous ne voyons point qu'ils euffent des hôpitaux établis & formés; mais nous apprenons par le troifieme Livre de Végece, que les Tribuns étoient chargés particuliérement de ce foin, & que les Romains comptoient moins pour la confervation des hommes, fur le fecours des médecins que fur le bénéfice des exercices réglés & non interrompus, & fur le choix & le fréquent changement des campemens, chofe qu'ils regardoient comme importante pour la fanté. Ce furent apparemment les befoins augmentés qui dans les derniers temps, donnerent lieu à l'augmentation des médecins dans les armées, puifque du temps de l'empereur Antonin il y en avoit un par chaque légion.

A l'égard de la fourniture des vivres, elle fe faifoit d'une façon fimple & peu coûteufe. Toutes les villes étoient tenues d'avoir des magafins. Chacune, lorfqu'il y avoit Guerre, faifoit voiturer fa quote part aux lieux indiqués, qui étoient ordinairement des endroits fortifiés, & le gouvernement faifoit payer ou remplacer en nature à chacune ce qu'elle avoit fourni

pour les magasins des armées. L'argent pour les menues fournitures, comme le vin, le cochon, le bœuf, le mouton, le vinaigre, dont ils faifoient une grande confommation, fe levoit par chaque ville. par forme de capi

tation.

La diftribution étoit auffi fort économique; elle fe faifoit par tête, & non en proportion de la dignité.

Toutes ces méthodes vraiment militaires, ont bien changé depuis. Aujourd'hui c'eft beaucoup faire que de faire prendre à une armée des pofitions qui lui procurent des fubfiftances commodes & abondantes. En général, les hommes étoient plus robuftes & mieux conftitués, & nous fommes tous les jours étonnés comment les corps humains pouvoient résister aux fatigues qu'ils effuyoient, aux charges qu'ils portoient dans leurs marches, au poids de leurs armures & à la mécanique de leurs engins de Guerre. Ouvrage que les hommes faifoient alors, & que les chevaux font à présent, pour ce qui représente aujourd'hui ces machines.

Ce n'eft pourtant pas que, même dans ces temps-là, il n'y eût des peuples connus par la molleffe de leur vie & par leur infuffifance à foutenir de grandes fatigues, mais leur façon de faire la Guerre y étoit proportionnée. Ce n'étoit pas une Guerre méthodique, & pour ainfi dire pied à pied, comme à préfent. Une multitude d'hommes armés fe raffembloit; on eût dit que c'étoit une colonie entiere qui fe transportoit. Comme il y avoit peu ou point de places fortifiées, on marchoit rapidement & fans obftacles. On alloit chercher fon ennemi; on fe joignoit. Une grande & fanglante bataille décidoit de tout. Les vaincus fe difperfoient & laiffoient le champ libre au vainqueur.; fouvent la paix fuivoit immédiatement après. Il est encore parmi les peuples d'Afie un refte de cette façon de faire la Guerre; mais en Europe la méthode eft différente, & elle rend les Guerres néceffairement plus longues, par la difficulté de parvenir à des coups décififs. Parmi nous, la fupériorité reftera toujours à celui qui ménagera mieux les hommes. C'est ce ton & cet état de fupériorité qui en impofe, & qui conduit le plutôt à la paix, parce qu'on fe hâte de ne plus lutter quand on ne le peut faire qu'avec défavantage. C'eft la terreur qui défarme les plus foibles. C'est l'impreffion de ce fentiment qui rendit fi prompte aux Romains la conquête de l'Italie, & qui marchant à leur tête lorsqu'ils porterent leurs armes au dehors, leur affujettit fi rapidement les contrées les plus reculées du monde connu. La façon de faire la Guerre des anciens étoit peut-être plus promptement décifive; mais pour rapprocher les faits femblables, c'étoit alors, comme aujourd'hui, celui qui tuoit le plus de monde & qui en perdoit le moins qui donnoit la loi. Ainfi la propofition fur l'utilité & l'avantage de la fupériorité des hommes, demeurera toujours vraie pour tous les âges, quoique par des moyens & des méthodes dif

férentes.

Rien n'eft plus propre à abréger la durée des Guerres que le choix in

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telligent & la rapidité des entreprises. Il eft au métier de la Guerre, com me en tout autre, une façon de perdre fon temps, elle éternise la Guerre. Portez-la au fein de votre ennemi, faites-le trembler pour ses propres foyers; attaquez-le par des coups décififs dans fon commerce, fi c'eft une nation commerçante, au lieu de vous borner fans néceffité de prudence à des opérations lentes & fucceffives, qui ne mettent votre ennemi en aucun danger preffant, & qui ne lui ôtent aucune de fes reffources effentielles, & vous verrez le flambeau de la Guerre éteint prefque auffitôt qu'allumé. La troifieme Guerre punique auroit-elle été la derniere, fi Rome, portant la Guerre aux portes de Carthage, n'eût attaqué la tête & détruit le centre qui foutenoit & animoit tous les refforts? Carthage n'eût jamais été vaincu ni par la Sicile ni par le côté de l'Espagne. Des réflexions fenfées fur les deux premieres Guerres puniques, fervirent à se rectifier pour la conduite de la troifieme. Comment Mitridate vouloit - il venir à bout des Romains? N'étoit-ce pas en portant fes armes au fein de l'Italie, en faifant trembler le Capitole? Il fentoit bien que c'étoit le feul moyen de faire rappeller ces légions qui préfentoient des chaînes aux deux bouts de l'univers, & que Rome réduite à fe défendre, ne fongeroit plus à troubler le repos des Etats éloignés.

Combien l'hiftoire moderne ne nous fournit-elle pas d'exemples de fieges de places peu néceffaires, & qui ont occupé des campagnes presque toutes entieres? C'eft un temps prefque perdu, toutes les fois que de pareilles conquêtes n'ouvrent pas une grande carriere pour une campagne fuivante, ou qu'elles ne mettent pas en état d'établir des quartiers d'où l'on puiffe, en fortant, aller prendre des pofitions décifives, & empêcher l'ennemi de fe pouvoir former avec avantage.

Mais ce n'eft pas affez que le choix dans les opérations, il y faut encore la rapidité. Un premier fuccès eft prefque toujours perdu, fi vous laiffez refroidir l'ardeur des troupes, ou fi vous donnez à vos ennemis le temps de fe reconnoître. Ce n'eft que par des coups répétés que l'on entretient la terreur. De l'audace, fans s'écarter des regles de prudence & de prévoyance dans l'exécution, décide fouvent des événemens. Qu'est-ce ordinairement qu'une bataille gagnée, fi l'on n'en pourfuit pas les avantages, qu'un fantôme qui donne au général une gloire dont les troupes ont acheté ou payé une bonne partie. Toute l'antiquité s'eft réunie à reprocher le féjour de Capoue à Annibal. S'il eût marché droit à Rome, cette fiere maîtreffe du monde lui portoit fes clefs.

C'est beaucoup pour un général que le talent des difpofitions pour une bataille, mais le fuccès en eft dû fouvent aux plus petites circonftances. Selon le fyftême du grand Turenne, ne combattre jamais malgré foi, prévoir & calculer l'avantage qu'on peut tirer d'une viftoire, le pourfuivre, y réuffir, ce font les coups de maître, & les feuls qui puiffent être décififs dans l'objet dont nous parlons. C'eft bien le cas où l'on peut ap

pliquer cet apologue des anciens, quand ils repréfentoient l'occafion chauve par derriere. En vain on la fuit, on tente inutilement de la faifir, & le fruit des fuccès fe trouve perdu.

Enfin, le choix du général influe pour beaucoup dans les moyens d'abréger la Guerre. Non-feulement il faut un homme capable du comman dement, il faut encore qu'il foit propre pour le genre de Guerre que l'on a à faire, & pour le pays qui en doit être le théâtre. Tel fera bon dans un pays de poftes, qui ne fera pas fuffifant pour un pays découvert & étendu. Čes différentes natures de terrein doivent donner lieu à des différences dans le projet & dans les difpofitions.

Toute précieufe que foit l'expérience acquife par de longs travaux, fi elle eft accompagnée d'infirmités, elle ne produira plus les mêmes avantages. Chacun projette en proportion avec ce que fes forces lui permettent d'exécuter. Toutes ces confidérations doivent entrer dans la délibé ration fur le choix d'un général, parce qu'elles influent fur la durée des Guerres.

Il faut auffi que les talens & les intentions s'y trouvent d'accord. Tel auroit pu, felon l'ordre de fes talens, faire des prodiges, qui ne les veut pas faire pour ne point abréger le temps de fon regne. Nous n'aurions plus rien à faire, difoit un grand capitaine François à quelqu'un qui le preffoit de pourfuivre une victoire. La foif de commander elt ordinairement preffante, & quoique ce foit une injuftice de la part des fubalternes, ou une façon de penfer que l'on adopte en partant de foi-même, communément on efpere plus de befoin que de la reconnoiffance.

à

Peut-être trouverions-nous dans le cours de l'hiftoire bien des Guerres prolongées fans néceffité par ce genre d'intérêt particulier mais s'il eft à craindre, peut-être faut-il appréhender également un général intéreffé à avancer fa fortune par des coups d'éclat, qui ne produifent quelquefois d'autre effet que celui de facrifier beaucoup de monde à une ambition prématurée & ardente. Déréglement de l'efprit & du cœur, très-propre prolonger les Guerres par les échecs que tôt ou tard il attire. Heureux quand on peut trouver un général qui joigne la probité aux talens, & qui foit conduit uniquement par un amour fincere des intérêts de fa patrie! Nous terminerons donc ce paragraphe en répétant qu'un miniftre bon citoyen ne doit négliger aucuns efforts pour fortir promptement des engagemens de Guerre auxquels il a pu être obligé de fe prêter. Jamais ces efforts quelque grands qu'ils foient, ne peuvent, en quelque genre que ce foit, coûter autant que des campagnes mollement conduites & prolongées inu

tilement.

De

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