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de cruauté que des Guerres de mal-entendu, qui n'ont point d'objet décidé, car il y en a eu de cette efpece.

Communément auffi elles font moins coûteufes, parce qu'ordinairement elles ne deviennent pas générales, & que d'ailleurs on proportionne les efforts à la néceffité; ce qui n'arrive point, & ne peut même pas fe faire dans les Guerres de fimple convenance, qui n'admettent plus de proportion dans les moyens.

Une puiffance réellement envahie ou qui voit faire des préparatifs de Guerre qui ne peuvent regarder qu'elle, n'a pas befoin de juftifier la prife des armes. L'évidence de l'injuftice qu'elle effuie, lui attirera des amis ou actifs ou du moins neutres. Les Romains qui fe croyoient en droit de ne compter qu'avec les Dieux, & qui, felon que l'a dit un poëte, penfoient que c'étoit encore affez que de les compter au deffus d'eux, fe contentoient de faire proclamer par leurs prêtres Fécialiens, l'agreffion qui leur étoit faite. C'étoit alors & avant eux (car ils avoient emprunté cette formalité des Latins) la feule efpece de manifeftes connue. Ces proclamations étoient fimples, & feulement une expofition du fait. Il n'étoit pas alors auffi difficile qu'aujourd'hui de donner tort ou raison.

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Si l'infraction des traités exiftans bien démontrée, peut être mife au rang des motifs de la Guerre phyfiquement néceffaire il peut arriver auffi qu'une infraction ait été provoquée, & tel n'a pas toujours été auffi conftamment le premier infracteur qu'il le paroît. Cette obfcurité eft un grand malheur pour l'ordre politique, pour lequel, fans contredit, mieux vaudroient des torts décidés & évidens; car ordinairement, dans ces cas-là, il y a des griefs réciproques de plus ou moins de confidération, & à peu près également plaufibles. Les fpectateurs fe partagent alors, & c'est ce qui produit les Guerres générales de plufieurs contre plufieurs, felon que chacun imagine que fon intérêt particulier doit le déterminer pour l'un ou l'autre parti. C'eft dans ces occafions-là que l'efprit de conciliation peut avoir beau jeu, & qu'il faut même en ouvrir la carriere avant que d'avoir recours à la trifte reffource des armes.

L'offenfe dans les procédés eft un des plus grands égaremens politiques dans lequel une puiffance puiffe tomber vis-à-vis d'une autre, & rien n'eft plus propre à lui fufciter une Guerre générale. L'honneur de tous les fouverains y eft bleffé, & cela leur devient un intérêt commun. Les moyens de conciliation y font plus difficiles parce que chacun veut proportionner la fatisfaction au rang qu'il tient dans l'ordre politique. Une puiffance majeure, offenfée par une puiffance moyenne, exige des fatisfactions plus éclatantes que celle-ci n'en exigera de la premiere, non qu'à fuppofer caractere pareil, l'offenfe ne foit égale, mais comme il y a des degrés dans la puiffance & dans la confidération extérieures, ils font de quelque poids dans la balance des-fatisfactions.

Les Guerres occafionnées par les offenfes de procédés, font toujours vi

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ves, cruelles & incertaines dans leur durée, parce que fouvent la partie offenfée exige des formes de fatisfactions humiliantes auxquelles on ne fe foumet qu'à la derniere extrémité. S'il eft toujours humiliant en foi de faire des réparations, au moins peut-il y avoir des formes plus ou moins déshonorantes; & l'honneur de tous les fouverains est également intéressé à ne les point voir exiger des autres dans la grande rigueur, pour ne pas donner lieu à des exemples qui, en cas pareil, deviendroient vis-à-vis d'eux des loix écrites & dictées.

L'histoire eft pleine d'exemples d'offenfes lavées dans le fang des peuples; les occafions en ont été plus ou moins fréquentes en proportion de Îa barbarie des différens fiecles. A mefure que les nations fe font policées, ces offenfes de procédés n'ont eu lieu que bien rarement, & feulement de la part de ceux qui, pour des intérêts particuliers, vouloient rendre la Guerre néceffaire. Fauffe & indécente méthode de vouloir faire le mal par des voies mauvaifes. Si ceux qui adoptent cette fauffe & injurieuse politique s'en tenoient à la forme fimple d'agreffion & de déclaration de Guerles réconciliations feroient plus aifées à opérer, parce que ce feroit un grief de moins à y faire entrer.

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Etre attaqué perfonnellement, ou l'être en la perfonne de fes alliés, font deux choses affez équivalentes, au moins pour les effets. La bonne foi, le foin de la réputation, l'intérêt de la confidération, ne permettent pas à un fouverain de manquer à fes garanties: tout intérêt dire& & réel à part. La fidélité, difoit Cicéron, à tenir ce qu'on a promis, eft le fondement non-feulement de tous les Etats, mais encore de cette grande fociété qui embraffe toutes les nations. C'eft ce qui fait que nous comprenons les Guerres de cette efpece au rang des Guerres phyfiquement néceffaires. Sans cette fidélité, rien ne feroit ftable dans l'état du monde; il n'y auroit aucune fureté d'équilibre, parce qu'il eft beaucoup plus de puiffances qui ont befoin des autres, qu'il n'y en auroit, fi tant eft que cela fe puiffe, qui puffent fe fuffire à elles-mêmes. C'eft donc rendre un fervice général à tout l'ordre politique, que de prendre les armes pour la défense de pareils alliés, quand on a épuifé les autres moyens poffibles d'affurer leurs intérêts. Encore cependant, dans la rigueur des principes, faudra-t-il conftater, autant qu'il eft poffible en un fait étranger, fi l'attaque de cet allié aura été jufte, par les raifons que nous venons de dire.

Čette efpece de Guerre auxiliaire eft ordinairement moins coûteuse & moins hafardeufe, du moins jufqu'à ce qu'un fecours limité ne fe convertiffe en action de toutes les forces; car autant qu'on le peut, on se renferme dans cette gradation, exprimée même ordinairement dans les traités d'alliance défenfive.

Il eft poffible que fans être ni attaqué ni offenfé perfonnellement ni dans fes alliés, on ait des raifons moralement forcées de faire la Guerre. Cela eft plus connu & plus fréquent dans les pays Afiatiques, où une mi

lice peu docile & impatiente fe mutineroit & fe porteroit à la révolte, fi elle n'étoit pas occupée au dehors, jufqu'à ce que châtiée par les mauvais fuccès, elle fe corrige & fe tempere. Ceux qui gouvernent des Etats ainfi conftitués, devroient s'eftimer bien à plaindre. C'est un malheur d'être voifin de pareils Etats, qu'il faut regarder comme des peuples encore mal policés, tels qu'ils étoient dans ces fiecles d'ignorance auxquels ont fuccédé des âges plus éclairés. Mais du moins ces écarts de la raison ne font pas de durée; & comme c'eft alors la multitude qui agit, elle se refroidit promptement, & rentre auffi aisément dans l'état de paix qu'elle en eft fortie.

Il n'y aura encore qu'une néceffité morale à déclarer la Guerre pour de fimples foupçons ou craintes d'attaques non fuffifamment caractérisées. On dit en général, qu'il faut prévenir fon ennemi. Cela peut être vrai en foi dans les principes de l'art militaire, relativement à certaines pofitions locales; mais quant à l'eftimation d'un danger de Guerre, c'eft là où il peut y avoir beaucoup d'arbitraire, & qu'il faut être fort févere fur foimême pour ne point adopter des craintes frivoles comme des craintes réelles, & ne pas s'exposer, à propos de rien, aux hafards d'une Guerre.

Un avantage particulier pour tout gouvernement de n'entreprendre que des Guerres indifpenfables & phyfiquement néceffaires, eft d'avoir plus de facilité à trouver des fecours d'hommes & d'argent dans fa propre nation. Et même en tout Etat, quelque abfolu qu'en puiffe être le gouvernement, ce n'eft pas une petite confidération à faire pour l'homme public, quand il ne fera pas dans le dangereux principe qu'avec le poids de l'autorité tout eft égal. En effet, chacun fe prête avec empreffement à un engagement forcé qui n'a rien que de conforme à fon goût & à fes fuffrages. S'il arrive quelque échec, chacun s'empreffe & concourt à le réparer; & c'est toujours un ennemi bien dangereux à combattre & à attaquer, qu'une nation unanime & de bonne volonté dans fes efforts. Nous trouverons dans ce même principe la raifon de la foibleffe ordinaire des armées combinées de plufieurs nations. Le même efprit n'en conduit pas toutes les parties; le même intérêt ne leur parle pas intérieurement. Hors une, toutes marchent par l'impulfion d'un devoir ftrict. Or c'eft la volonté qui fait les héros; le devoir ne fait communément que des foldats.

Il y a plufieurs façons dont la guerre peut devenir phyfiquement néceffaire, & c'eft prefque toujours (qu'on me permette de le dire, fans craindre d'exagérer) la faute de l'homme public ou du gouvernement intérieur. Il feroit même poffible de prévenir celle dont nous avons parlé, c'est-àdire, une agreffion imprévue & certaine. En effet, fi un gouvernement fe ménageoit des reffources par la bonté d'une adminiftration intérieure, fuivie & intelligente; s'il affuroit fa confidération par des alliances naturelles & non fufpectes; s'il ne s'engageoit pas pour des intérêts étrangers qui fouvent lui font inutiles; s'il n'entreprenoit pas de foutenir des prétentions ou

hafardées ou dangereufes pour des tiers, eft-ce qu'on fe porteroit aifément à l'attaquer & à lui déclarer la guerre, ou à le mettre dans la néceffité de la faire? Les forces étant relatives; c'eft la foibleffe de l'un qui fait la force de l'autre. Et l'on peut bien ici appliquer cette maxime fi célébre : Si vis pacem, para bellum. Qui eft-ce qui fe déterminera à prendre les armes, quand il n'y aura, comme on le dit vulgairement, que des coups à gagner? Il n'eft perfonne qui pouffe auffi loin l'extravagance politique, dont le châtiment feroit prompt; mais c'eft dans ce point de vue précifément que les lumieres & la rectitude du bon fens font, comme nous l'avons dit précédemment, fi néceffaires à l'homme public, que fans cela il arriveroit fans le favoir au bord du précipice. Prefque toujours on eft foi-même l'ouvrier de fon propre malheur & de fa propre ruine; & il n'eft prefque aucun de ces événemens d'éclat lors defquels le politique, revenant fur lui-même, ne fût, de bonne foi, obligé de convenir qu'avec plus de lumieres & de prudence, ou moins d'entêtement, il auroit pu ne pas laiffer venir les chofes à l'extrémité ou à la néceffité d'une guerre.

Souvent donc la guerre eft long-temps inévitable dans l'intérieur du cabinet, fans que celui qui y fiege s'en doute, & avant que les fignes extérieurs de fa néceffité puiffent paroître aux yeux du public & exciter la prévoyance des politiques. Plufieurs mériteroient qu'on leur dît: Je vois bien que dans ce moment-ci la guerre eft néceffaire; mais qu'avez-vous fait pour arriver à ce point d'extrémité ou pour éviter d'y étre amené? Je pense qu'il en eft peu, qui ne fuffent embarraffés de répondre, s'ils étoient de bonne foi.

Cette queftion n'auroit-elle pas été bien placée vis-à-vis de Philippe II, qui, je crois, fe fût bien gardé d'ouvrir fon porte-feuille aux curieux, & de dévoiler les principes de cette politique fourde, qui pendant la plus grande partie de fon regne, mit toute l'Europe en armes ?

Les refforts fecrets de l'ambition de Charles V, & peut-être un peu auffi de François Premier, ne les ont-ils pas conduits fréquemment à la néceffité de guerres qui, dans le fond, auroient pu fort facilement n'avoir pas lieu ?

Il faudroit donc, pour juger bien fainement de la vérité de cette néceffité phyfique, & pour déterminer la part que légitimement on y pourroit prendre, avoir pu pénétrer dans l'intérieur des cabinets; mais malheureufement cette recherche, impoffible d'ailleurs en elle-même, seroit un inutile fecours, quand les chofes font venues à un état forcé qui donne lieu à des rapports accidentels defquels il faut partir, malgré foi, pour fixer les principes de fa politique ou de fa conduite actuelle. C'eft par cette raison qu'aucune des œuvres apparentes des différens cabinets politiques, ne doit être indifférente ni négligée dans le cours ordinaire de la méditation intérieure. Une démarche a toujours quelque principe, quelque vue prochaine ou éloignée; il faut tâcher de la préjuger le plus vraisemblablement qu'il

eft poffible. Dans le nombre de ces combinaifons anticipées, il y en pourra avoir plufieurs fauffes, mais la véritable y fera prefque furement; & le chef-d'œuvre dans l'ordre politique, eft d'être préparé à tout événement.

Les Etats républicains fourniffent beaucoup moins d'exemples de ces égaremens ou de ces négligences politiques qui conduifent aux guerres néceffaires. Il y a un intérêt général & dominant de confervation qui les porte à éviter les engagemens hafardeux & les démarches équivoques, ainfi que tout ce qui peut forcer leur fituation & les rapports de leur politique naturelle. Ils prévoyent de loin, marchent, pour ainfi dire, à pas lents, & toujours la fonde à la main pour prévenir les naufrages imprévus: d'ailleurs, les coopérateurs au gouvernement changent fouvent, & arrivent toujours remplis de ce même principe d'intérêt général. Ils font rarement quelque chofe qui conduife forcément aux événemens d'éclat; & quand, de paffifs que font communément les républicains dans l'ordre politique, ils deviennent acteurs, c'eft ordinairement une résolution du moment, & malgré eux, ou par quelque impulfion étrangere qui échauffe la multitude. Mais en général, il y a chez eux plus de fageffe & plus de gens réfléchiffans; les démarches y font plus mefurées & calculées; & comme ils n'avancent que par degrés réfléchis, ils font moins dans le cas d'avoir à reculer.

Ce font auffi, dans les occafions de réconciliation, les médiateurs les plus naturels.

Des guerres utiles dans l'ordre politique.

TOUTE

pas

OUTE guerre qui n'eft pas néceffaire, ne peut être que guerre utile ou guerre de fimple convenance: mais fi la néceffité eft une condition abfolue de la légitimité des guerres, pourra-t-on mettre au rang des guerres légitimes celles qui ne peuvent être regardées que comme utiles, & ne pourra-t-on pas réclamer le principe vrai en lui-même, qu'il n'est permis de faire un mal certain pour opérer un bien eftimatif? Il eft cependant vrai qu'il peut y avoir des guerres utiles, felon l'ordre politique, & que l'intérêt public peut confeiller & demander. Ce feroient, pour ainsi dire, des guerres de prudence & de fage prévoyance. Leurs motifs, à les fuppofer bien pefés, bien épurés & bien éclaircis, ne devront-ils pas balancer la précifion du principe? Et comme nous l'avons déjà obfervé dans le livre précédent, n'y a-t-il pas des exemples d'objets que l'intérêt ou le vœu unanime des nations a, pour ainfi dire, confacrés comme légitimes, quoique moins conformes à la rigueur des principes de droit?

Il eft donc queftion de mettre de la bonne foi & de la maturité dans l'examen, & le jugement des circonftances que l'on prévoit affez nuifibles au corps fyftématique de l'Europe, pour déterminer à prendre des partis forts. Une altération dans l'ordre des poffeffions, un accroiffement imprévu, quoique peut-être légitime dans fes moyens, peut exciter des inquié

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