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qui montroient de la modération, & qui étoient difpofés à pacifier les troubles. Les efprits furieux, n'obfervant aucune regle, l'emportoient dans les confeils fur les perfonnes fenfées qui fuivoient & obfervoient les regles de la prudence. Les fcélérats étoient très-fupérieurs au petit nombre de ceux qui s'attachoient à des maximes de juftice.

Mais, comme le regne de la multitude ne fauroit long-temps fe maintenir, cette fureur populaire fut enfin mise sous le joug. Environ fix cents hommes de la nobleffe qui échapperent à ces troubles s'étant unis, retournerent au plutôt dans leur pays, y porterent la calamité & la mifere fur la populace. Ils brûlerent tous les vaiffeaux, pillerent le pays entier, & y cauferent une famine; enfuite ils éleverent une fortereffe qui commandoit la capitale, & fe rendirent bientôt maîtres de toute l'ifle.

Nouvelles confidérations fur l'état de Guerre.

L'ETAT

'ETAT de Guerre, eft un état d'inimitié & de deftruction. Celui qui déclare à un autre, foit par paroles, foit par actions, qu'il en veut à fa vie, doit faire cette déclaration, non avec paffion & précipitamment, mais avec un efprit tranquille : & alors cette déclaration met celui qui la fait, dans l'état de Guerre avec celui à qui il la fait. En cet état, la vie du premier eft expofée, & peut-être ravie par le pouvoir de l'autre, ou de quiconque voudra fe joindre à cet autre pour le défendre & époufer fa querelle étant jufte & raisonnable que j'aie droit de détruire ce qui me menace de deftruction; car, par les loix fondamentales de la nature, l'homme étant obligé de fe conferver lui-même, autant qu'il eft poffible; lorfque tous ne peuvent pas être confervés, la fureté de l'innocent doit être préférée, & un homme peut en détruire un autre qui lui fait la Guerre, ou qui lui donne à connoître fon inimitié & la résolution qu'il a prise de le perdre tout de même que je puis tuer un lion ou un loup, parce qu'ils ne font pas foumis aux loix de la raifon, & n'ont d'autres regles que celles de la force & de la violence. On peut donc traiter comme des bêtes féroces ces gens dangereux, qui ne manqueroient point de nous détruire & de nous perdre, fi nous tombions en leur pouvoir.

De-là vient que celui qui tâche d'avoir un autre en fon pouvoir abfolu, fe met par-là dans l'état de Guerre avec lui, lequel ne peut regarder fon procédé que comme une déclaration, & un deffein formé contre fa vie; car j'ai fujet de conclure qu'un homme, qui veut me foumettre à fon pouvoir, fans mon confentement, en ufera envers moi, fi je tombe entre fes mains, de la maniere qu'il lui lui plaira, & me perdra, fans doute, fi la fantaisie lui en vient. En effet, perfonne ne peut défirer de m'avoir en fon pouvoir abfolu, que dans la vue de me contraindre par la force à ce qui eft contraire au droit de ma liberté, c'eft-à-dire, de me rendre efclave. Afin donc que ma perfonne foit en fureté, il faut néceffairement

que je fois délivré d'une telle force & d'une telle violence, & la raison m'ordonne de regarder, comme l'ennemi de ma confervation, celui qui eft dans la réfolution de me ravir la liberté, laquelle en eft, pour ainfi dire, le rempart. De forte que celui qui entreprend de me rendre esclave, fe met par-là avec moi dans l'état de Guerre. Lorfque quelqu'un dans l'état de nature veut ravir la liberté qui appartient à tous ceux qui font dans cet état, il faut néceffairement fuppofer qu'il a deffein de ravir toutes les autres chofes, puifque la liberté eft le fondement de tout le refte; tout de même qu'un homme dans un état de fociété, qui raviroit la liberté, qui appartient à tous les membres de la fociété, doit être confidéré comme ayant deffein de leur ravir toutes les autres chofes, & par conféquent comme étant avec eux dans l'état de Guerre.

Ce que je viens de pofer, montre qu'un homme peut légitimement tuer un voleur qui ne lui aura pourtant pas caufé le moindre dommage, & qui n'aura pas autrement fait connoître qu'il en voulût à fa vie, que par la violence dont il aura ufé pour l'avoir en fon pouvoir, pour prendre son argent, pour faire de lui tout ce qu'il voudroit. Car ce voleur employant la violence & la force, lorfqu'il n'a aucun droit de me mettre en fon pouvoir & en fa difpofition; je n'ai nul fujet de fuppofer, quelque prétexte qu'il allegue, qu'un tel homme entreprenant de ravir ma liberté, ne me veuille ravir toutes les autres chofes, dès que je ferai en pouvoir. C'est pourquoi, il m'eft permis de le traiter comme un homme qui s'est mis avec moi dans un état de Guerre, c'eft-à-dire, de le tuer, fi je puis, car enfin, quiconque introduit l'état de Guerre, eft l'agreffeur en cette rencontre, & il s'expose certainement à un traitement femblable à celui qu'il a réfolu de faire à un autre, & rifque fa vie.

Ici paroît la différence qu'il y a entre l'état de nature & l'état de Guerre, lefquels quelques-uns ont confondus, quoique ces deux fortes d'états foient auffi différens & auffi éloignés l'un de l'autre, que font un état de paix, de bienveillance, d'affiftance & de confervation mutuelle, & un état d'inimitié, de malice, de violence & de mutuelle deftruction. Lorsque les hommes vivent enfemble conformément à la raison, fans aucun fupérieur fur la terre, qui ait l'autorité de juger leurs différends, ils font précisément dans l'état de nature. Ainfi la violence, ou un deffein ouvert de violence d'une perfonne à l'égard d'une autre, dans une circonftance où il n'y a fur la terre nul fupérieur commun; à qui l'on puiffe appeller, produit l'état de Guerre, & faute d'un juge, devant lequel on puiffe faire comparoître un agreffeur, un homme a, fans doute, le droit de faire la Guerre à cet agreffeur, quand même l'un & l'autre feroient membres d'une même fociété & fujets d'un même Etat. Ainfi, je puis tuer fur le champ un voleur qui se jette fur moi, fe faifit de la bride de mon cheval, arrête mon carroffe; parce que la loi qui a été faite pour ma confervation, fi elle ne peut être interpolée pour affurer contre la violence & un attentat préfent & fubit,

ma vie, dont la perte ne fauroit jamais être réparée, me permet de me défendre, me met dans le droit que nous donne l'état de Guerre, de tuer mon agreffeur, lequel ne me donne point le temps de l'appeller devant notre commun juge, & de faire décider par les loix, un cas dont le malheur peut être irréparable. La privation d'un commun juge revêtu d'autorité, met tous les hommes dans l'état de nature, & la violence injufte & foudaine, dans le cas qui vient d'être marqué, produit l'état de Guerre, foit qu'il y ait, ou qu'il n'y ait point de commun juge.

Mais quand la violence ceffe, l'état de Guerre ceffe auffi entre ceux qui font membres d'une même fociété; & ils font tous également obligés de fe foumettre à la pure détermination des loix : car alors ils ont le remede de l'appel pour les injures paffées, & pour prévenir le dommage qu'ils pourroient recevoir à l'avenir. Que s'il n'y a point de tribunal devant lequel on puiffe porter les caufes, comme dans l'état de nature; s'il n'y a point de loix pofitives & de juges revêtus d'autorité; l'état de Guerre ayant une fois commencé, la partie innocente y peut continuer avec juftice, pour détruire fon ennemi, toutes les fois qu'il en aura le moyen, jufques à ce que l'agreffeur offre la paix & défire fe réconcilier fous des conditions qui foient capables de réparer le mal qu'il a fait, & de mettre l'innocent en fureté pour l'avenir. Je dis bien plus, fi on peut appeller aux loix & s'il y a des juges établis pour régler les différends, mais que ce remede foit inutile, foit refufé par une manifefte corruption de la juftice & du fens des loix, afin de protéger & indemnifer la violence & les injures de quelquesuns & de quelque partie, il eft mal-aifé d'envisager ce défordre autrement que comme un état de Guerre: car lors même que ceux qui ont été établis pour adminiftrer la juftice, ont ufé de violence, & fait des injustices, c'eft toujours injuftices, c'eft toujours violence, quelque nom qu'on donne à leur conduite, & quelque prétexte, quelques formalités de juftice qu'on allegue; puifqu'après tout le but des loix eft de protéger & foutenir l'innocent, & de prononcer des jugemens équitables à l'égard de ceux qui font foumis à ces loix. Si donc on n'agit pas de bonne foi en cette occafion, on fait la Guerre à ceux qui en fouffrent, lefquels ne pouvant plus attendre de juftice fur la terre, n'ont plus pour remedes que le droit d'appeller au ciel.

Pour éviter cet état de Guerre, où l'on ne peut avoir recours qu'au ciel, & dans lequel les moindres différends peuvent être fi foudainement ter minés, lorfqu'il n'y a point d'autorité établie qui décide entre les contendans; les hommes ont formé des fociétés, & ont quitté l'état de nature: car il y a une autorité, un pouvoir fur la terre, auquel on peut appeller, l'état de Guerre ne continue plus, & les différends doivent être décidés par ceux qui ont été revêtus de ce pouvoir. S'il y avoit eu une cour de juftice de cette nature, quelque jurifdiction fouveraine fur la terre pour terminer les différends qui étoient entre Jephté & les Ammonites; ils ne fe

feroient jamais mis dans l'état de Guerre: mais nous voyons que Jephté fut contraint d'appeller au ciel. Que l'Eternel, dit-il, qui eft le juge, juge aujourd'hui entre les enfans d'Ifrael, & les enfans d'Ammon. Enfuite, le repofant entiérement fur fon appel, il conduit fon armée pour combattre. Ainfi, dans ces fortes de difputes & de conteftations, fi l'on demande, qui fera le juge? L'on ne peut entendre, qui décidera fur la terre & terminera les différends? Chacun fait affez, & fent affez en fon cœur ce que Jephté nous marque par ces paroles, l'Eternel, qui eft le juge, jugera. Lorfqu'il n'y a point de juge fur la terre, l'on doit appeller à Dieu dans le ciel. Du gouvernement civil, par LOCKE.

Des Guerres néceffaires dans l'ordre de la politique.

UNE

NE des conditions qu'exige Grotius pour caractériser une Guerre légitime, eft qu'elle foit néceffaire. La raifon en eft fimple. Puifque c'est un mal certain & évident, il faut pour le légitimer, pour ainfi dire, une néceffité abfolue de le faire d'ailleurs, quand cette condition ne feroit pas de principe ftri&t & effentiel, de juftice naturelle & divine, le bonheur des humains demanderoit que par le confentement de toutes les nations, ce fût une regle inviolable, ou bien on peut dire que l'intérêt seul de tous les peuples en auroit dû faire une loi de rigueur.

La Guerre a été parfaitement définie, ratio ultima regum, pour exprimer que ce doit être la derniere de toutes les reffources, & qu'elle ne doit être employée que quand tous les autres moyens d'avoir juftice ou fatiffaction ont été épuifés. Ainfi, loin qu'il foit légitime de fe porter à des négociations ou à des réfolutions qui puiffent rendre la Guerre nécessaire, il faudroit au contraire qu'elles euffent toutes pour objet de la prévenir. On devroit juger d'un gouvernement prompt à prendre les armes, comme d'un particulier dans l'ordre civil, toujours prêt à entrer en procès, fans donner le temps d'effayer les voies de conciliation. Ce particulier feroit eftimé un homme fort incommode dans la fociété. Dans l'ordre public comme dans l'ordre particulier ce peut être le moyen d'être craint, mais non pas celui de le faire des amis. Ils ne font pas moins précieux dans l'ordre public que dans l'ordre particulier; & malgré le préjugé vulgaire que les hommes, & fur-tout les corps publics, ne fe meuvent que par l'intérêt, j'ai vu quelquefois le fentiment influer fur leurs mouvemens, & y balancer même pendant quelque temps la confidération de l'intérêt ; cependant on ne peut pas le plaindre de la préférence que revendiquent les intérêts.

Toute Guerre en général, eft dans l'ordre politique un grand mal, parce qu'elle en eft ordinairement le renversement. Si elle pouvoit, comme la négociation, avoir des gradations mefurées, fi l'on en pouvoit fixer le terme, elle feroit fans doute moins à redouter; mais ce terme dépend des

événemens

événemens qui deviennent quelquefois, malgré toute la prudence humaine, les tyrans des maximes politiques.

La Guerre, de quelqu'efpece qu'elle foit, doit toujours avoir pour objet de rentrer, le plutôt qu'il eft poffible, dans un état permanent de tranquillité, puifque, felon la loi naturelle, l'état de paix eft pour l'homme un état primitif d'ailleurs, les regles du bon fens qu'on peut puifer dans une expérience conftante, nous apprennent qu'en comparant les conditions des traités qui terminent les Guerres, avec les vues & les motifs qui les ont fait entreprendre, on ne trouve prefque point de Guerres qui aient entiérement rempli les vœux de ceux qui les ont entreprises; car je n'entends point parler de ces expéditions militaires qui ont aneanti des nations entieres, telles que la derniere Guerre punique, qui détruifit Carthage, telles que ces efpeces d'inondations qui ont occafionné la fubverfion de tant d'empires. Il n'eft heureusement plus aujourd'hui de ces révolutions-là poffibles, à caufe de l'état & du partage actuel de l'Europe.

Il peut y avoir, & l'on peut diftinguer, pour les Guerres néceffaires, deux genres différens de néceffité, l'une phyfique, & l'autre morale. Les Guerres défenfives font de la premiere claffe, parce que la défense de foi-même eft de droit naturel. Les Guerres offenfives peuvent être de la feconde, car il peut arriver une néceffité phyfique de dévancer un ennemi certain, & de prévenir un projet d'agreffion. Le droit de la défense naturelle entraîne quelquefois la néceffité d'attaquer.

Les Guerres défenfives font occafionnées par quelque invafion_réelle ou conftante, ou par quelque offenfe dans les procédés, ou par l'infraction de traités exiftans, ou par les intérêts d'alliés avec lefquels on eft lié par des engagemens de garantie. On ne parle pas encore ici des amis fimples de convenance, avec lefquels on n'a pas d'engagemens.

Les Guerres offenfives, eftimées néceffaires, fe font pour prévenir un mal, ou prochain ou vraisemblable. C'eft par cette raifon qu'on ne les range que dans la claffe de la néceffité morale, & c'eft celle fur laquelle il peut y avoir en effet un peu plus d'arbitraire.

Il y a entre les hommes, même en matiere politique, un fentiment de juftice qui agit fur leurs efprits dans les occafions effentielles; & rarement verra-t-on les puiffances fe joindre contre celle qui pourra fe juftifier d'une évidente néceffité de prendre les armes, fauf à veiller feulement à ce que les chofes n'aillent pas trop loin dans les vues de la balance politique; & quoique les hommes en général, foient bien capables de fe laiffer enivrer par les fuccès, on verra rarement auffi des puiffances qui n'auront tiré l'épée que par une abfolue néceffité, ne pas s'arrêter au point jufte de leur fatisfaction ou de leur fureté réelle. C'eft dans ces cas-là que fouvent, & contre les regles ordinaires de la bonne logique, il faut juger des principes par les effets, qui feuls alors, peuvent manifefter les intentions.

Les Guerres phyfiquement néceffaires fe font communément avec moins Tome XX.

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