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un grand nombre de foldats tirés de fon gouvernement de la Gaule Narbonnoise, dans le deffein de prévenir ou de furmonter toute oppofition; fi bien que Céfar, je ne fais fi ce fut avec plus d'impudence que d'emportement, ordonna que l'illuftre & le vertueux Caton fût mené en prifon, pour s'être acquitté du devoir de fa charge, & de celui d'un digne citoyen; il étoit revêtu de l'office facré & inviolable de tribun du peuple, & s'oppofoit à la loi que Vatinius vouloit faire paffer pour continuer cinq ans, de plus Céfar, cet homme redoutable, qui fe trouvoit à la tête d'une grande armée au voifinage de Rome, dans ce même gouvernement qu'on venoit d'agrandir. >

Les habitans de cette grande ville pouvoient alors fe regarder comme bien miférables, & voir qu'on fe moquoit de leurs libertés & qu'on maltraitoit leurs meilleurs citoyens; mais ils ne devoient s'en prendre qu'à eux-mêmes ; ils venoient de mettre Céfar en état de tout faire : l'ayant élevé fi haut, ils ne pouvoient plus le faire defcendre, lors même qu'il les faifoit marcher avec l'aiguillon, & qu'il leur mettoit le pied fur la gorge.

C'est la méthode que Cromvell fuivit pour parvenir au pouvoir fuprême il mit fous fes pieds fes propres maîtres qui le lui avoient conféré, & les y tint pour toujours. Les efforts qu'ils firent pour brifer & rompre leurs chaînes, ne fervirent qu'à les rendre plus dures & plus pefantes.

Les maux & les révolutions foudaines que produit la guerre civile dans les familles particulieres, & dans un pays en général. Les furieux mécontentemens, les animofités & les mauvaises mœurs qui en font la fuite infaillible.

Si l'on peut dire qu'en général la violence précede, produit & accom

pagne la Guerre civile, il eft vrai auffi que cette guerre aboutit à la violence, à des voyes de fureur, à des confifcations, à des exécutions, c'està-dire à des mefures qui tendent directement à produire une longue fucceffion de Guerres civiles. Les hommes combattent naturellement pour défendre leur vie, leurs biens, leur honneur, & leur famille, quand ils les voyent attaqués ou dans un danger vifible; & pour recouvrer leurs biens quand on les leur a enlevés. Si les uns aiment la Guerre civile, amorcés par les butins & par les confifcations, les autres ont une paffion égale, pour réparer leurs pertes & recouvrer leurs héritages. Si les gens de baffe naiffance pouffent à la roue dans les troubles publics, afin d'acquérir des titres, des biens, & des dignités; les gens de diftinction, réduits fur le petit pied, par une telle viciffitude; auront la même ardeur à fomenter de nouveaux troubles, pour dépouiller ceux qui les ont fupplantés, & recouvrer ce qu'ils ont perdu. Celui qui eft maître aujourd'hui & qui nage dans les richeffes, ne fauroit, s'il peut l'éviter, fouffrir d'être efclave, ou mendiant. Un efclave turbulent emploie auffi toute forte de moyens pour s'é

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lever au deffus de fon état d'esclavage, & pour rendre fa condition meilleure à tous égards.

Quelle fut la raifon qui contribua le plus aux longues Guerres civiles d'Angleterre d'autrefois, (j'excepte toujours le mauvais gouvernement & l'oppreffion) finon l'attrait des confifcations, par où, felon l'apparence, on voyoit de grandes acquifitions & de grandes fortunes à faire tout d'un coup, ou à les réparer? De l'autre côté on voyoit un penchant continuel, dans ceux qu'on avoit dépouillés & ruinés, à fe venger & à fe rétablir. Un feul homme obtint la moitié d'une comté pour avoir couronné Edouard ; un autre se flattoit de la recouvrer avec avantage en rétabliffant Henri. C'étoit-là une fource continuelle de brouilleries civiles, & d'effusion de fang, quand même il n'y en auroit pas eu d'autre.

» Il eft certain, dit Cicéron au fecond livre des Offices, que les fe» mences & la fource des Guerres civiles ne fe perdront jamais; & l'on

ne fauroit les éteindre, tant que des défefpérés & des gens fans ref>> fource conferveront la mémoire & l'efpérance de voir revenir les scenes » barbares des confifcations, qui furent jouées fous la dictature de Sylla » par fon parent Publius Sylla, n'étant alors que fimple greffier, & re> nouvellées trente-fix ans après par le même qui étoit alors quefteur, d'une » maniere encor plus étendue & plus impitoyable. Cela nous donne lieu » de comprendre que nous ne devons pas efpérer de voir ceffer les Guer»res civiles, tant qu'on aura devant les yeux de fi grandes confifcations » & de telles récompenfes. « Il dit auffi dans une des Philippiques, que » les confiscations qui fe firent fous Jules Céfar, avoient rempli d'efpé>rance & encouragé plufieurs fcélérats, à cause qu'ils voyoient un nom»bre confidérable de gens, auparavant dans la baffeffe & dans la pauvreté, »nager dans l'abondance & dans le luxe de forte que tous ceux qui » regardent notre patrimoine d'un œil d'envie (il parle au Sénat) atten» dent avec impatience de pareils temps de confifcation. »

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Les Guerres civiles font, dans le monde moral & politique, ce que les tremblemens de terre font dans le monde phyfique: elles confondent toutes chofes, mettent tout fens deffus deffous & uniffent les chofes extrêmes. Elles rafent rez-pied rez- terre d'anciens bâtimens qui fembloient braver le temps & foutenir la voûte des cieux; elles en difperfent les poffeffeurs, comme s'il n'y en avoit jamais eu, ou en laiffent fubfifter des masures, autant qu'il en faut pour faire conjecturer leur ancienne grandeur, & l'opulence de leurs maîtres, avec la mifere de la poftérité, s'il en refte. On voit alors s'élever de nouveaux édifices, & des hommes nouveaux qui fortent de la pouffiere. Les anciens titres font éteints, les dignités font abolies, ou dégradées, peut-être à jamais, ou transférées à des valets, à des laquais, à des efclaves vendus nés pour la nudité & pour les chaînes. On voit des fénateurs vénérables, expofés à l'indigence & à la mendicité, tandis que de fimples foldats montent au grade de fénateurs. Des crimi Tome XX PPPP

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nels condamnés parviennent au commandement des armées & à la poffeffion des pays, où l'on voit tuer par leur ordre les mêmes juges qui les avoient condamnés à la mort. Les efclaves deviennent les maîtres, commandent à leurs anciens maîtres, & revêtus du pouvoir de vie & de mort, ils font mettre en prifon les hommes libres & les grands; ils les font exé cuter à leur plaifir, ou ce qui eft peut-être plus choquant, leur témoignent de la compaffion. On voit alors un mignon tel que Chryfogone, auparavant efclave vil, & occupé des offices les plus bas, devenu favori d'un vfurpateur, vivant dans la débauche, dans la profufion, & avec la magnificence d'un roi de l'orient, enrichi des patrimoines de plufieurs illuftres romains, qu'on avoit accumulés fur fa tête par de conceffions ou par des ventes feintes; pendant que les poffeffeurs, maffacrés ou bannis, vagabonds & mourans de faim, n'ayant d'autre crime que leurs biens, étoient mis à mort, pour l'amour de ces mêmes biens, ou obligés de traîner une vie miférable.

Il arrive quelquefois que des gens élevés tout d'un coup, & par le crime, à de grandes richeffes, retombent dans la pauvreté par le luxe, la vanité, la prodigalité & la débauche; & alors ils ont befoin de recourir aux mêmes moyens pour rétablir leur fortune. Ceux qui ont perdu leurs biens qui ont paffé en des mains indignes, ont la même vue, & font les mêmes tentatives. Ajoutez à ceux-là, tous ceux qui font vicieux, criminels, & indigens; ceux qui craignent la prifon, le gibet, les créanciers & la néceffité; tous ceux qui font voluptueux fans bien, hardis fans honneur, opprimés fans reffource, vindicatifs fans moyen de fe venger, tous ceux qui ont beaucoup d'ambition fans aucun amour de la patrie, & ceux qui croient qu'une Guerre civile eft ou néceffaire ou inévitable, qui prennent la réfolution d'y chercher fortune, & d'en tirer le meilleur parti poffible: les Officiers fans commandement, les foldats fans paye; tout ambitieux qui n'a aucun pofte, ou qui n'en a pas un affez confidérable à fon grẻ; tout homme fans humanité, infenfible aux calamités publiques & aux fouffrances d'autrui; tout homme qui a de l'indifférence pour la liberté publique, qui eft impliqué dans les troubles de la patrie, fans en craindre les conféquences. Ajoutez à tout cela une populace indigente, inconftante, imprudente; car la plupart font des ames vénales, des débauchés, & en général, des gens qui aiment les nouveautés, de quelque main & de quelque endroit qu'elles puiffent venir.

Lorfque la Guerre civile eft finie, fes effets & fon efprit peuvent fubfifter encore pendant des générations entieres, en introduifant les mauvaises mœurs & les calamités fur les familles particulieres: elle laiffe les Loix dans la foibleffe & dans le mépris.

Pour conclure ce Difcours, j'y ajouterai un récit fommaire des querelles & des violences, qui arriverent dans l'Ile de Corcyre, à préfent Corfou, durant la Guerre du Péloponnefe, comme cela eft raconté au long par Thucydide.

Tableau des calamités effroyables que produit une Guerre civile, tiré de P'hiftoire de Thucydide.

Le

E peuple de Corcyre, qui ne pouvoit fe maintenir fans l'obéiffance à fes fupérieurs, fe foucioit peu de leur obéir, ou fe perfuadoit fans peine qu'il ne le devoit pas. Après une longue & violente défiance, il attaqua le Sénat, & tua la plupart des Sénateurs, comme ennemis du gouvernement populaire. Le Sénat, pour fe venger, fe jeta fur le peuple, comme fur des ennemis de toute forte de gouvernement, & rebelles au leur propre. Le Sénat eut le deffus, & mit en déroute la multitude. Le peuple fe rallia, aidé par les femmes, & par les efclaves qu'on avoit pour cet effet déclaré libres, & mis par là en état de devenir les maîtres de ceux qui venoient ceffer d'être leurs maîtres, & qui dans leur fureur aimoient mieux s'exposer à la tyrannie de leurs efclaves que d'obéir à leurs magiftrats naturels & légitimes: aidé par ce nouveau fecours, le peuple remporta à fon tour la victoire fur les Sénateurs. Les Sénateurs font de nouveaux efforts; la populace en fait de même les combats continuent, ils font fuivis d'un carnage épouvantable, de cruautés & de ravages; les maisons font brûlées, les citoyens périffent par le fer, les richelles publiques & particulieres font diffipées, & la ville entiere menacée d'un incendie gé

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néral.

On fait une réconciliation plâtrée, qui n'apporte aucun remede à la haine mutuelle, ne pouvant point abolir la mémoire des attaques & des injuftices faites de part & d'autre. L'aigreur & les foupçons fubfiftent toujours & produifent de nouvelles infultes, qui font reffenties, rendues & multipliées, & qui font craindre & accélerent un nouveau maffacre. Le peuple croit qu'il eft en danger, auffi-bien que les loix, tant qu'il reftera un Sénateur en vie, & ne fonge qu'à maffacrer tous ceux qu'il rencontrera leurs propres chefs, & leurs adhérens ne peuvent même échapper à leur rage tout homme qui parle de paix eft regardé comme ennemi : la fureur du peuple continue & augmente; & fans compter ceux qu'il paffe au fil de l'épée, il porte l'effroi jufqu'à en obliger plufieurs à fe donner la mort eux-mêmes. L'accufation conftante de ces furieux contre leurs victimes, étoit d'être ennemis de la liberté, des intérêts du Peuple & du gouvernement populaire, qu'ils fauvoient ainfi de la tyrannie, & dont ils relevoient le prix par ce torrent & ces excès de frénéfie, de barbarie & de fureur.

On peut concevoir très-facilement avec quelle promptitude la médifance & les impoftures s'accréditoient dans cette horrible conjoncture, & combien les incendiaires publics, & ceux qui calomnioient les particuliers, étoient occupés & en vogue. On voyoit profpérer tous les vices; les traits de trahifon & de fupercherie marchoient avec les actes de violence & les accompagnoient. Quelques-uns commettoient des meurtres pour fatis

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faire leur vengeance particuliere; d'autres payoient leurs dettes en tuant leurs créanciers. C'étoit toujours l'amour du peuple qui fervoit de prétexte, qui encourageoit les meurtriers & qui juftifioit le meurtre; & tandis que la mort fe montroit fous toute forte de formes, & qu'on la donnoit à la moindre occafion, & pour la plus légere querelle, cette infame juftification lavoit tous ces crimes. Plufieurs, qui fe croyoient en fureté fous la protection des afiles facrés, en étoient arrachés par ces fcélerats, & maffacrés tout auprès: plufieurs autres moururent de faim dans les temples dont on avoit muré les portes.

L'aveuglement & la fougue de cette rage inteftine étoient tels, que l'on avoit oublié les noms & la jufte application du bien & du mal. Le bien étoit le mal, & le mal étoit le bien, felon que les hommes, confidérant ou faifant l'un des deux, étoient infpirés par les paffions. Il n'y avoit rien de préférable à tout ce qui pouvoit le plus flatter les paffions les plus dangereuses & les plus violentes. L'auteur des plus grands défordres étoit le plus grand homme l'efprit de parti étoit le meilleur & l'infaillible confeiller, le défenfeur de toutes les caufes. Les représentations les plus groffiérement fauffes, gagnoient d'abord de la créance: on fuivoit de bon cœur ce qu'elles dictoient de plus furieux. Le mérite d'être attaché à un parti l'emportoit fur tous les égards dûs au fang, rompoit toutes les amitiés, étouffoit tout motif de reconnoiffance, couvroit tous les crimes, & fanctifioit les plus horribles excès. Les loix & les obligations civiles & humaines, qui pouvoient traverfer le parti, étoient rejetées & foulées aux pieds par le parti; car pour eux le parti étoit le public, à qui tout doit faire place. C'étoit baffeffe d'ame de pardonner; c'étoit poltronnerie de ne pas chercher à fe venger. On faifoit des fermens qu'on étoit réfolu de ne pas tenir, & dont on fe fervoit comme d'un piege pour tromper. Plus on commettoit de trahisons, & plus on avoit d'habileté & de politique. Les plus grandes cruautés étoient un héroïfme; exceller dans la fraude étoit la louveraine perfection; la probité étoit une foibleffe; la tromperie & la friponnerie étoient des preuves d'adresse. La paffion de dominer, de fatisfaire l'ambition par l'avarice & l'avarice par l'ambition, étoit un penchant louable & noble. L'efprit d'intérêt perfonnel étoit l'amour du public, quoiqu'il fût contraire au bien public & qu'il le détruisit.

Les deux partis faifoient valoir les mêmes prétextes, & y donnoient des noms plaufibles. Ici l'équité naturelle & l'autorité du peuple étoient mis en avant & maintenus, comme l'unique fource de la juftice & de la liberté publique, contre l'autorité de quelques particuliers fur tous les citoyens; là un gouvernement ftable de chefs & de représentans étoit allégué comme le meilleur pour la multitude étourdie. Les deux partis alléguoient le bien public, & les deux partis y formoient des obftacles & le banniffoient entiérement. De chaque côté on commettoit des violences horribles les uns contre les autres; des deux côtés on exterminoit les gens

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