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qu'une fimple querelle de particuliers, que ce fût charité ou avarice, devint un foulevement contre l'Etat, qui le renversa.

La grande révolution de la Chine, qui mit en 1644 ce puiffant Etat fous la domination & le joug des Tartares, qui s'y font maintenus jufqu'à préfent, fut exécutée avec tant de promptitude, que la ville capitale fut prife, & même la cour extérieure du palais, avant que l'empereur eût la moindre connoiffance du danger où il fe trouvoit. Il est vrai que tout difpofoit à une révolution; l'efprit de fes fujets étoit aliéné à caufe de la tyrannie de fon gouvernement, fource des plus grands mécontentemens, des factions qui cauferent des révoltes.

Un accident, qui n'étoit pas confidérable en lui-même, contribua beaucoup au premier Triumvirat, qui fut fi fatal à la république Romaine. Céfar avoit une intrigue avec Mucia, femme de Pompée, qui pour cette cause la répudia. Cet affront irrita fi fort Metellus Celer, frere de cette dame, qu'il forma des oppofitions à tous les projets de fon beau-frere; il fit ce qu'il put pour empêcher la confirmation de tout ce que Pompée avoit fait, réglé & ordonné dans les provinces dont il avoit eu le commandement, comme auffi la diftribution des terres que Pompée demandoit pour les foldats qui avoient fervi fous fes ordres. Toutes ces oppofitions l'engagerent dans la ligue ruineuse avec Céfar & Craffus.

Villeroi dit dans fes mémoires, que l'une des grandes causes des malheurs qui arriverent à Henri III, & à la France fous fon regne, fa fin tragique, la ligue furieufe & la guerre civile fi fanglante, venoient de ce qu'il avoit changé la forme de l'expédition des conceffions & des dons royaux, qui auparavant devoient être contrôlés par des officiers exprès, qui ne pouvoient les paffer, lorfqu'ils n'étoient pas conformes à la forme ancienne & aux réglemens. C'étoit une excellente fauve-garde pour la cou ronne & un moyen fûr pour empêcher que le roi ne fût trompé, & qu'on ne lui extorquât des dons exceffifs, également ruineux pour lui & pour fes fujets; réglemens propres à prévenir le trop de crédit & l'élévation des indignes favoris & des flatteurs. Malgré cela, ces favoris & ces flatteurs n'eurent que trop d'accès & de pouvoir fur l'efprit d'un jeune monarque naturellement généreux, & qui aimoit à gouverner fans être contrôlé. Ils lui difoient, » que c'étoit au-deffous d'un roi, que fa volonté & ses ordres » fuffent cenfurés par fes fujets. « La conféquence en fut que fes profufions l'appauvrirent & le réduifirent dans la néceffité d'opprimer fon peuple, qui devint inquiet & mécontent; ce qui encouragea les ambitieux & les chefs de parti, & leur donna lieu d'allumer & même d'engager la guerre civile.

Quelles que foient les alarmes de la populace, & les caufes des foulevemens, quelque abfurdité qu'il y ait, les alarmes & les féditions ne manqueront prefque jamais de têtes pour les fomenter, & de mains capables de les fortifier. Des miférables, qui fe vantent de lire dans les étoiles,

& même bien au-delà, des gens qui font commerce de galimatias, d'aftrologie & de fauffes prophéties, ont toujours de grandes influences en pareilles occafions, & font de grands incendiaires. Ils fe moquent du Ciel; ils trompent & enflamment l'efprit des hommes, comme fi la divinité se communiquoit uniquement avec les auteurs des défordres, & feulement pour faire du mal. Cependant ceux qui calomnient la divinité ont fouvent le plus grand crédit parmi les hommes.

Les peuples ont toujours de la difpofition à être dupes, & principalement dans les émotions publiques, dans les malheurs généraux, & dans les révolutions, lorfque leurs efpérances & leurs craintes font dans une grande fermentation : ce qui les difpofe à nourrir ces paffions avec de faux objets, comme il leur arrive toujours au commencement, ou dans le progrès d'une guerre civile. C'eft alors un bon temps pour les Aftrologues & pour tous ces charlatans fpirituels & fanatiques, qui ne manquent pas de bien faire leurs affaires & qui augmentent & perpétuent même la fureur de la difcorde entre les citoyens. Lorfqu'ils ont une fois perfuadé leurs dupes qu'on verra un tel événement, il leur eft aifé de les porter à mettre la main à l'œuvre pour le faire éclore. Ceux qui croient que c'eft un décret de Dieu en font d'autant plus animés à l'accomplir, & qui plus eft, à fe glorifier d'être les inftrumens de la providence. Lorfqu'on eut affuré à Othon qu'il régneroit, il ne fit aucune difficulté de faire tuer le Prince régnant. Lorsqu'on fe perfuade que le Tout-Puiffant diige & fan&tifie la fin, les moyens font auffi fanctifiés par ceux qui en font ufage.

Combien il eft difficile de mettre fin à une Guerre civile; difpofition d'une pareille Guerre à en produire de nouvelles; combien elle aiguife P'efprit des gens, ébranle la conftitution du Gouvernement & produit la tyrannie.

TANDI

ANDIS que la guerre civile fubfifte, elle ne peut fe faire que par des foldats; & alors ce font les foldats, & non les loix, qui gouvernent; il arrive affez fouvent qu'ils agiffent contre les ordres de leur général & contre les loix de la guerre, & que quand la guerre civile finit, ce font auffi les foldats qui y mettent fin, tant par leur pouvoir que par leur confentement. Les foldats de leur côté perpétuent leur pouvoir s'ils ne font pas congédiés, comme ils devroient l'être; ils gouvernent, même en temps de paix, ou laifferont gouverner leur chef, qui fera obligé de gouverner à leur gré ou de ne point gouverner du tout. Il eft alors à l'option de l'armée de faire continuer ou difcontinuer les avantages de la paix. » C'eft, dit Ciceron, à quoi ont abouti toutes nos guerres civiles; non» feulement on s'eft toujours foumis au bon plaifir du vainqueur, mais auffi > on a fait plufieurs dons à ceux par le fecours de qui il a vaincu. «

Si tous les foldats, ou bien un nombre confidérable d'entr'eux, font con

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gédiés, on doit craindre une rebellion de leur part, qui peut renouveller la guerre civile. Il ne manquera ni de prétextes, ni de nouveaux chefs. C'eft ainfi que les Cohortes Prétoriennes, ayant été caffées par Vitellius, prirent les armes fans ordre, fe joignirent à Vefpafien, & devinrent le boulevard & le foutien de fon parti. Les foldats ne fe contentoient pas d'être toujours fur pied; la fimple crainte d'être négligé, l'appât d'une vile récompenfe fit voir l'armée Romaine combattant fous les ordres de l'illuftre Vocula, vaillant capitaine, contre les ennemis de l'Etat, des étrangers & des rebelles, entrer en marché pour renoncer à l'obéiffance que ces foldats devoient à Rome, & faire un ferment de fidélité aux Gaulois, nation que les foldats Romains avoient fi fouvent battue & vaincue. Ils donnerent des arrhes d'un marché & d'un crime fi étrange & fi criant, en verfant le fang de leurs officiers généraux, ou en les livrant chargés de chaînes.

Qu'on fuppofe néanmoins, fi l'on veut, une guerre civile entiérement terminée, l'armée congédiée fans mutinerie, ou retenue fans des actes de violence; ce font des fuppofitions bien gratuites. Que l'on voie toutes les apparences d'une paix générale; c'eft toujours un miracle fi la conftitution de l'Etat, qui a fouffert un choc fi violent, n'a pas befoin d'un très-long efpace de temps pour y apporter du remede, fi tant eft qu'il foit poffible d'y remédier. Un peuple, accoutumé pendant quelque temps à une vie licencieuse, à venger fes querelles, à dérober & à piller dans fon propre fein, ne fe foumet pas volontiers à vivre en paix & en tranquillité & fous des loix égales. Ceux qui ont gagné des biens par la guerre, craignent de fe les voir ôter par les premiers propriétaires, & ceux-ci fe donnent des foins pour fe les faire reftituer. Il doit y avoir par conféquent entre ceux qui ont pillé & ceux qui ont été pillés, une rancune conftante & une pomme de difcorde. Un homme qui s'eft vû dans l'abondance fe trouve réduit à la mendicité par un autre qui auparavant étoit dans la mifere, qui s'eft à préfent enrichi & triomphe des dépouilles du riche; celui-ci a la rage dans l'ame contre celui qui eft caufe de fa ruine, & conçoit de l'horreur contre le gueux revêtu qui en eft la caufe; l'autre hait l'homme qu'il a ruiné, dont il craint le reffentiment & dont le mépris le pouffe à bout.

Des gens nouvellement élevés travailleront toujours pour que le gouvernement foit établi de maniere qu'ils foient en fureté, & qu'ils puiffent fatisfaire leurs fantaifies. Comme ils ont le deffus, il y a apparence qu'ils y réuffiront, ou du moins ils tenteront tous les expédiens imaginables, même les plus défefpérés, pour en venir à bout; & dans la fuite ils infulteront & opprimeront à proportion de leur pouvoir, de leur reffentiment, ou de leur infolence. Ils verront toujours, ou prétendront voir, le même efprit de malveillance, d'opiniâtreté ou de réfiflance; ou tout autre nom qu'il leur plaira de donner au parti vaincu; ils voudront une nouvelle autorité pour le tenir en bride; ils en viendront peut-être à emprison

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à enchaîner ou même à exterminer ce même parti, & ainfi à devenir tyrans eux-mêmes, à opprimer les autres, pour le prétendu bien public, & pour maintenir la tranquillité au dedans; fans compter la confervation de leurs forces, de leur fureté & du plaifir de la vengeance, ils feront portés à goûter les douceurs des amendes, des compofitions, & des confifcations qu'ils feront valoir de toute leur puiffance. Il leur fera facile de trouver des fujets d'accufation pour cela.

Si c'est dans une république, on dira des mécontens qu'ils préférent & qu'ils cherchent à établir le gouvernement monarchique. Jean Barnevelt fut accufé du deffein de rétablir le gouvernement Efpagnol : c'eft-à-dire, que le meilleur proteftant & républicain qu'il y eût au monde, formoit le projet d'introduire la vengeance & la tyrannie Efpagnole dans la patrie, avec les horribles cruautés de l'inquifition. Ainfi les Cromwelliftes accufoient tous ceux qui n'étoient pas à leur gré d'avoir du penchant pour le gouvernement des Stuarts, c'est-à-dire, à leur fens, pour un gouvernement fans loix & contre les loix, quoique celui de Cromwell leur maître fût auffi abfolu & defpotique que fes paffions pouvoient le rendre. Il en fut de même après le rétabliffement de la famille royale; tous ceux qui avoient le malheur de déplaire aux ardens cavaliers, étoient cenfés Cromwelliftes, quoique ces cavaliers accordaffent, par leurs flatteries, au nouveau roi, le même pouvoir fans bornes que Cromwell avoit exercé avec plus capacité, d'habileté & de prudence.

C'eft ainfi qu'un parti, qui vient d'emporter la fupériorité, gouvernera, ou tâchera de gouverner, après une Guerre civile. Ce feront de nouvelles loix, ou plutôt, à l'ombre des anciennes loix on trouvera des défenseurs, des aides à la violence; & toute autorité, qui leur paroîtra néceffaire pour l'exécution de leurs deffeins, leur fera auffi agréable. Le parti vaincu, gémiffant fous de nouvelles loix, privé de toute protection, tournera les yeux avec regret vers les anciennes loix, qu'il avoit peut-être violées à fon tour, foupirera après leur rétabliffement, & fera aifément porté à pouffer à la roue pour en venir à bout. C'eft un crime d'Etat aux yeux de leurs orgueilleux magiftrats, qui, prétendant que l'oppreffion qu'ils exercent eft jufte, comme font tous les oppreffeurs, regardent les opprimés comme des rebelles, à caufe qu'ils fe plaignent : ce qui eft naturel à ceux qui souffrent; & ainfi leurs nouveaux maîtres les condamnent aux coups, aux chaînes & aux confiscations pour avoir violé les loix. Ce traitement, qui est une nouvelle oppreffion, ne peut pas manquer de pouffer à former des projets & des tentatives pour s'en délivrer; telles, que fi on les découvre (car quelquefois elles réuffiffent d'abord) on verra de nouveaux efforts & une nouvelle fureur pour s'affranchir; & alors fi aucun des deux partis n'eft mis hors de combat ou entiérement ruiné, la Guerre civile fe rallume néceffairement.

Comme la faction suppose la rivalité & la haine, auffi la Guerre civile

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amene avec elle la deftruction & la vengeance. Des deux côtés on fait les plus grands efforts pour l'emporter, & le côté qui l'emporte, tâche de s'en venger pleinement. Les gens qui font dans la profpérité, étant plus difpofés à avoir de l'infolence qu'à fe tenir fur leurs gardes, irritent plufieurs perfonnes de leur propre parti, y caufent ainfi de la divifion, & l'affoibliffent. Ils font portés encore à opprimer le parti foible, ce qui l'oblige à s'unir de plus en plus, & à fe fortifier; (le malheur commun étant un ciment admirable, très-propre à concilier parfaitement les volontés) les foibles gagnent ainfi les plus forts; leurs fouffrances même leur procurent de la compaffion & des amis; tandis que la diffention, qui fe fourre parmi leurs adverfaires, accroît le nombre des mécontens. On trouve bientôt des chefs, des orateurs, & des motifs pour encourager le parti opprimé à s'affranchir; & fi l'entreprise réuffit, le fuccès les portera vraisemblablement, à leur tour, à la même infolence, à l'oppreffion, à l'imprudence, à la défertion, & à la foibleffe, qui leur a donné la fupériorité fur leurs adverfaires.

Dans ces débats & dans ces révolutions, les deux partis agiffent fans générofité & fans prudence; jufqu'à ce que l'un des partis, ou tous les deux, trouvent que, pour fe rendre maître de l'autre, il eft néceffaire d'élever un de leurs chefs au pouvoir fouverain & ainfi ils fe rendent efclaves pour jeter leurs ennemis dans l'esclavage. On en voit un exemple signalé parmi les Romains, dans Céfar leur idole, auquel nous pouvons joindre Pompée & Craffus, deux autres favoris de la multitude. Le peuple Romain n'avoit pas l'intention d'en élever aucun à la tyrannie; mais il le fit dans la chaleur de la faction & de l'oppofition qu'il faifoit au fénat. Ce fut cette fureur populaire qui caufa le premier Triumvirat, ligue fatale, funeste & effroyable de trois hommes, pour s'emparer de tout le pouvoir de la république, pour ne point fouffrir qu'il fe prit aucune délibération dans les affaires publiques qui déplût à l'un des trois, & pour enchaîner le monde entier foumis alors aux loix de Rome.

Le peuple Romain, femblable aux autres peuples, fut d'abord aveuglé par des animofités de faction; enfuite venant à ouvrir les yeux & à confidérer dans quel infame efclavage il s'étoit plongé, il en concevoit de l'horce qui ne fervoit qu'à le tourmenter. Dans des jeux publics Pompée fut infulté, Céfar y reçut un affront; & Curion, qui alors s'oppofoit à tous les deux, fut reçu avec des applaudiffemens & des battemens de mains toute la ville de Rome retentiffoit de plaintes ameres contre l'administration de l'Etat : Céfar étoit haï, Bibulus, fon grand antagoniste, étoit adoré rien de plus odieux au peuple que ces trois hommes que le peuple avoit fi fort chéris. Cependant toutes leurs mefures, quelque pernicieufes & déteftées qu'elles fuffent, prévalurent, & Cicéron ne voyoit aucun moyen de s'y oppofer, fans courir le rifque d'un maffacre général. Les trois grands confpirateurs, fur-tout Céfar, avoient fait entrer dans la ville

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