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mens; on les encourage & on les foutient; les richeffes & la vertu font expofées & affujetties à leur malice & à leur rapine, fans protection & fans reffource le magiftrat civil eft bravé par l'officier; l'autorité de l'officier eft méprisée par fes foldats, qui alors font les maîtres : la populace licencieuse ne craint point d'être réprimée. Alors les ouvrages & les monumens qui ont coûté un fiecle à bâtir, qui ont été le plus grand effort de l'efprit humain, font détruits dans une heure; les villes, qui fe glorifioient de leur opulence & de leur antiquité, fe voyent réduites en cendres, tout d'un coup, par un petit nombre d'incendiaires, peut-être par boutade, ou par méprife, ou dans un accès de débauche; tous les habitans riches & nombreux périffent dans les flammes, ou font réduits à la mendicité, ou font vendus comme efclaves, ou paffés au fil de l'épée, faute d'argent pour fe racheter; les vieillards traînés dans les rues par moquerie, & enfuite maffacrés comme inutiles; les jeunes gens dans les fers; les belles & honnêtes femmes forcées à recevoir dans leurs bras des brutaux, fumans du fang de leurs peres, de leurs meres & de leurs freres qu'on a verfé devant leurs yeux; ils s'étoient en vain efforcés de fauver leurs chers enfans, leurs fœurs, ou leurs femmes, de la brutalité & de l'infamie, qui eft encore pire que la mort.

C'étoit là le deffein de la foldatefque après qu'elle eut tué Galba, à quoi les foldats n'avoient d'autre prétexte que leur coupable avarice & sa frugalité à contretemps. Les foldats vouloient avoir la liberté de piller, de maffacrer & d'exterminer tous les gens de mérite dans l'Empire Romain; dans cet efprit ils demandoient avec ardeur la mort de Marius Celfus, à caufe de fa capacité & de fa vertu, qu'ils craignoient & qu'ils abhorroient comme des crimes dangereux.

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Les criminels font toujours portés à la révolte tels étoient les foldats de Nymphidius, Capitaine des gardes Prétoriennes de Néron; tels étoient auffi les foldats de Vindex dans la Gaule, & les armées de la Germanie. Ils s'étoient tous engagés dans des projets de trahifon, & fentant que de pareils engagemens les rendoient coupables, ils fe trouvoient toujours portés à commettre tous les actes de trahifon. La foldatefque, accoutumée à voir le regne méprisable de Néron, en vint jufqu'à admirer la baffeffe & les vices de fes princes, autant que les armées précédentes avoient admiré leur vertu, comme Tacite le remarque. Il ne falloit donc pas s'étonper de ce qui auroit furpris auparavant, que deux fimples foldats entrepriffent de tranfporter le grand Empire Romain d'un prince à un autre & ils en vinrent en effet à bout, l'efprit du refte de l'armée fe trouvant aigri & porté à cette révolution.

Dans une Guerre civile, les deux partis étant en général, implacables, & determinés à en venir à leur but, il doit en réfulter une cruauté & des ravages infinis, & même une deftruction générale; la Guerre ne finit que par une victoire complete, qui n'arrive guere qu'après des effufions de

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fang infinies & d'extrêmes miferes. Ciceron dit que » les diffentions entre les >> grands qui fe font rendus populaires, (il veut dire les Chefs de parti) » n'ont d'ordinaire d'autre iffue qu'une défolation univerfelle, fuivie de » la domination du vainqueur, & de l'établiffement de la tyrannie. Sylla, » d'une naiffance illuftre, & d'une bravoure diftinguée, fe brouilla, étant » conful, avec le fameux Marius. Chacun d'eux fut vaincu & fuccomba, » mais de telle forte que chacun fut auffi vainqueur, & exerça le pou>> voir fouverain. La difcorde fe mit auffi entre le conful Octavius, & » fon collegue Cinna : la fortune, favorable à tous deux, leur offrit un pou> voir abfolu, & enfuite leur devenant contraire, caufa leur perte » mortelle.

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Pendant la paix qui fuivit ces guerres civiles, l'épée ne laiffa pas d'être continuellement tirée, & l'on s'en fervit contre ceux qui s'étoient foumis paisiblement. Sylla, par exemple, non content d'avoir fait périr par le fer plus de foixante-dix mille hommes, à fon entrée dans Rome, fit massacrer plufieurs milliers de citoyens foumis à fon autorité, & défarmés; il fit cela ouvertement, & au milieu de Rome; & ce carnage étoit en outre exécuté de tous côtés par fes gens à leur fantaisie, jufqu'à ce que Furfidius leur fit prendre garde que, pour l'amour d'eux-mêmes, il falloit en laiffer vivre quelques-uns, fans quoi il n'y auroit perfonne qu'on pût gouverner & fur qui l'on pût dominer. Cela fut fuivi de la fanglante profcription, plus audacieuse & la plus terrible boucherie de toutes, celle de deux mille Romains de diftinction, choisis dans le Sénat & dans l'Ordre des Chevaliers. Ce n'étoit pas même affez que de verfer leur fang: quelques gens de marque furent démembrés à loifir; on arracha leurs yeux & leurs jambes de leurs corps, & on les expofa au public, tandis qu'ils refpiroient encore. La deftruction des communautés entieres fuivit celle des perfonnes de diftination les Villes les plus confidérables, & les plus libres de l'Italie, furent confifquées, & même vendues à l'encan avec leur territoire, telles que Florence, Prenefte, Spolete, &c.

Lorfque la fortune fe fut déclarée pour Vitellius, l'Italie éprouva des cruautés plus grandes & plus barbares que celles qu'elle avoit fouffertes durant la Guerre. Les foldats, qui étoient dans les grandes villes, fe livroient au pillage, à la cruauté, au ravage, & à toute forte d'infamies. Ils exerçoient la rapine, ou traitoient à prix d'argent pour s'en abftenir, n'épargnant ni le facré ni le profane. Quelques-uns s'habillerent en foldats pour le défaire de leurs ennemis particuliers: les foldats eux-mêmes marquoient pour le pillage toutes les plus riches fermes; s'ils trouvoient de la réfiftance, ils les condamnoient, auffi-bien que les propriétaires, au fer & au feu; & leurs généraux n'ofoient les réprimer, étant eux-mêmes coupables de femblables excès, & tenus en crainte par leurs propres gens. Leurs chefs, à la tête des deux partis oppofés, pour les engager entiérement dans cette Guerre civile, leur lâchoient la bride à toute forte de li

cence, comme un des plus grands attraits qu'ils puffent employer. Il arrivoit de cette maniere que les foldats maffacroient pour l'ordinaire impunément leurs propres centurions, qui vouloient fe diftinguer par l'obfervation de la difcipline, & qu'on leur permettoit, qui plus eft, d'en choisir d'autres à leur place; auquel cas ils choififfoient les plus indignes & les plus féditieux. Il ne falloit plus s'étonner de voir les foldats très-effrénés; ils n'étoient point réprimés par leurs chefs; ceux-ci étoient entraînés tête baiffée par la furie de la foldatefque.

On doit remarquer auffi que les foldats les moins difciplinés & les moins braves font les plus licencieux & les moins obéiffans; ils font impitoyables. Tacite dit que,, comme anciennement les foldats fe difputoient mu»tuellement à qui l'emporteroit pour la modeftie & les marques de va» leur; dans ce temps-là, (c'eft-à-dire, durant la Guerre civile) ils fe

furpaffoient les uns les autres en impudences & en mutineries." De-là venoit qu'ils étoient continuellement à exterminer ou à demander la perte de leurs commandans. Si les foldats fe rendoient coupables de quelque violence énorme ou de lâcheté, ils s'en prenoient à leurs officiers, fur-tout aux braves & à ceux qui n'étoient point coupables. Si quelquefois ils avoient honte de leurs folies, de leurs craintes vaines, & de leurs méprifes, & s'ils s'étoient modérés pendant quelque temps, ils retournoient bientôt à leurs emportemens & à leur fureur. Ces excès étant communs à des légions entieres, une légion encourageoit une autre à mal faire; & quelques légions, s'imaginant que la fédition des autres faifoit oublier la leur, prenoient plaifir à faire de nouveaux crimes. Quelquefois les foldats étoient animés à ces actes féditieux & fanguinaires, par un des commandans qui vouloit fe défaire de fes concurrens, afin d'avoir tout le commandement & toute la gloire. Mais quelle que fût la caufe de ces crimes répétés, ils étoient tous prefque continuellement coupables. Lorsqu'ils ne faifoient point de défordre en corps, ils fe gliffoient un à un, dans les maisons des particuliers, en habits déguifés, comme efpions, guettant quelque fujet pour accufer & ruiner les gens riches & de diftinction; en forte que perfonne n'étoit en fureté chez foi, & que chacun y vivoit dans le foupçon & dans la crainte.

Ce n'étoit pas l'incapacité des chefs, ou leur infidélité, qui portoit les foldats à la fureur; au contraire ils étoient fouvent difpofés à favorifer & encourager cette infidélité. Qui étoit plus grand capitaine, plus irréprochable & plus digne d'admiration que Germanicus? quels outrages les foldats ne lui firent-ils pas? Ils le tirerent de fon lit, & le menacerent de la mort; ils mépriferent fon autorité & fe porterent à une mutinerie géné⚫rale, & à des actes fanguinaires en fa préfence, après l'avoir follicité en vain d'ufurper l'Empire. Où trouve-t-on un caractere plus dégoûtant & plus méprifable que celui de Vitellius? C'étoit un gourmand, plus femblable à un cochon qu'à un homme; il fut cependant fi eftimé par les foldats, qu'à

peine

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peine aucun homme a pu acquérir tant de crédit dans leur cœur par des voies nobles, qu'il en acquit par fon peu de valeur, fa gloutonnerie & sa pareffe. C'est de Tacite que nous tenons ce témoignage de cet empereur & de fes foldats. Toutes les vertus militaires, & la grande capacité de l'illuftre maréchal de Turenne, ne purent point lui affurer l'attachement de fon armée, lorfqu'il fe fut déclaré pour le parti des frondeurs, fous la minorité de Louis XIV, contre l'indigne adminiftration de Mazarin. L'argent de ce cardinal les corrompit tous, & les détacha de ce grand capitaine dans une feule nuit.

Othon s'étoit fait auffi chérir des foldats, à force de.flatteries & de profufions; cependant ni Othon, ni Vitellius ne purent fe garantir de leur fureur ni de leurs outrages. A la vue de Vitellius, & malgré lui, ils affiégerent d'abord & brûlerent enfuite le capitole, édifice qui étoit la gloire, la force & l'orgueil de Rome. Malgré Othon, les foldats, fur un foupçon in fenfé, & un mal-entendu, quelques-uns d'entr'eux dans l'ivreffe, tous follement paffionnés pour le pillage, tuerent leurs officiers, & entrerent dans Rome, comme eût fait une armée ennemie, menaçant de paffer tout au fil de l'épée, & fur-tout le fénat, qu'ils difoient en termes exprès vouloir massacrer. Ils en vinrent à briser les portes du palais où Othon étoit dans une grande crainte, de même que ceux qui étoient autour de lui; & il ne put venir à bout d'appaifer leur furie, ni par des foupirs & des larmes indignes d'un homme, ni par des fupplications ferviles; il fallut qu'il y ajou tât des moyens plus efficaces, les feuls moyens de la paix & de la fureté, des dons. Pendant ce terrible tumulte, des perfonnes du premier rang de Rome fe fauverent de nuit pour garantir leur vie; les magiftrats fans leur train & les marques de leur dignité; les dames les plus délicates, & les vieillards de qualité, rodant çà & là dans l'obfcurité; peu d'entr'eux_ofant retourner chez eux; la plupart cherchant des cachettes chez les perfonnes les plus baffes d'entre leurs créatures.

La foldatefque dans une Guerre civile n'a des égards que pour elleméme; baffeffe des inftrumens & des caufes qui fervent à la commencer. & à la continuer.

DANS toutes les Guetres civiles en général, les foldats n'en confide

rent ni la caufe ni le chef; ils ne penfent qu'à eux-mêmes, à la licence & au pillage. Lorfque les nouvelles vinrent à l'armée des Gaules que Galba avoit été tué, & qu'Othon lui avoit fuccédé à l'Empire, cet événement n'y caufa ni joie ni trifteffe. L'efprit de la foldatefque n'avoit de penchant que pour la guerre, & ne confidéroit ni pour qui ni pourquoi elle la faifoit. Souvent les foldats commettoient les plus horribles défordres & les plus grandes cruautés, fans fonger même au pillage, fans être provoqués par quoi que ce foit, fans paffion pour le butin, mais par une fureur &

Tome XX.

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une rage fubites, pour des caufes inconnues; ce qui faifoit qu'il étoit plus difficile d'y porter du remede. Les foldats commandés par Fabius Valens, général de Vitellius, quoique reçus avec toute forte de franchife & de civilité à Dividurum, ville des Gaules, y furent faifis d'une phrénéfie soudaine, & fans caufe; ils mirent l'épée à la main pour maffacrer les habitans, & en tuerent quatre mille avant qu'on pût les appaifer.

Il n'eft que trop aifé d'enflammer la multitude; qu'elle foit armée ou non, on a la même facilité de la tromper; elle peut commettre des actes foudains de fureur, étant plus capable de prêter l'oreille à la paffion & aux menfonges controuvés fur le champ, qu'à la vérité & à la raison, qui, pour être écoutées, ont befoin de temps, de patience & d'attention. Un miférable coquin qui peut parler haut & mentir impudemment, ou même fouffler aux oreilles avec artifice, eft capable, fur-tout dans une Guerre civile, d'exciter des mutineries & des féditions, que la plus grande capacité & le plus grand pouvoir ne fauroient éteindre; foit que ce scélérat les effraie par la crainte d'une févere difcipline, ou par celle du manquement ou de la diminution de la paie, par celle de mauvais quartiers d'hiver, par la crainte d'être punis ou caffés, ou en difant que quelques-uns de leurs camarades, pour avoir été fideles au corps, ont été mis à mort fecrétement par ordre du général; ou en alléguant un autre grief, quelque faux & contraire à toute vraisemblance qu'il puiffe être. La multitude ajoute foi aux plus monftrueufes abfurdités qu'on lui débite avec un air d'affurance, & regarde comme importantes les plus grandes fottifes. Ces gens-là écouteront plus volontiers les fauffetés que leur dit un fripon, qu'ils regardent comme de leurs amis quoiqu'il foit leur plus grand ennemi , que la vérité fortant de la bouche d'un honnête homme qu'on leur a appris à regarder comme fufpe&t, quoiqu'il foit réellement leur ami.

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Un coquin déguifé, qui joue hardiment le rôle d'un prince, ou d'un chef mort ou tué, trouve d'abord des adhérens : leur nombre croît de jour en jour, & plus attachés à l'impofture qu'à une exacte information, ils auront plus d'ardeur pour le rétablir que pour l'abandonner. Ainfi les Guerres civiles commencent fouvent par un menfonge méprifable, & fe continuent avec une obftination infinie, & une grande effufion de fang. L'Angleterre, & plufieurs autres pays, en fourniffent des exemples.

On ne fauroit en trouver de plus propre à faire voir la petiteffe des caufes qui produifent les plus grandes Guerres civiles, que la fameuse révolution qui ôta la couronne à Edouard IV pour rétablir Henri VI. Cette Guerre commença par un conte venu d'un coin du royaume, fur une fraude commife contre un hôpital au fujet de quelque bled. La populace informée de cette affaire, racontée d'une maniere malicieufe, quoique véritable, fe jeta en tumulte fur les officiers employés à recueillir ce bled; & le reffentiment fut pouffé fi loin, que ce qui n'étoit dans le commencement

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