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tionnant la raifon humaine. Son motif étoit donc très-louable. On voit affez que fon entreprise étoit très-grande, qu'il faut qu'il ait furmonté par fon grand courage & par fon grand génie de très-grandes difficultés pour y réuffir, & il y a réuffi. Il a rendu aux hommes en général un service très-important. Ainfi le voilà Grand-homme fans conteftation, & l'un des plus grands hommes qui aient jamais été.

On voit tous les jours des hommes qui mettent toute la force de leur efprit, toute leur ardeur & toute leur conftance à furpaffer leurs pareils dans des bagatelles très-difficiles à la vérité; mais dans le fond très-peu utiles à la grande augmentation du bonheur de leur patrie. Il femble qu'ils n'ont en vue que de difputer ou d'efprit ou de mémoire, en prouvant qu'ils peuvent, dans leurs entreprises, furmonter des plus grandes difficultés que leurs pareils, & arriver par ce chemin à une plus grande distinction; mais ils ne s'avifent pas de difputer d'utilité d'entreprises; ce qui eft cependant un manque de difcernement & d'étendue d'intelligence: car avant que d'entreprendre de difputer d'efprit, ne vaudroit-il pas mieux difputer de difcernement fur le choix de la matiere où l'on peut employer fon temps à fon efprit. Ne faudroit-il pas commencer par choifir celle qui eft la plus importante pour l'augmentation du bonheur des citoyens ?

D'autres, avec de grands talens, ont travaillé fans relâche avec des efforts continuels & incroyables, & ont furmonté effectivement des difficultés étonnantes, mais uniquement pour faire une fortune éclatante, & pour être grands du moins aux yeux du vulgaire, qui ne peut mefurer la grandeur des hommes que par leur puiffance, c'eft-à-dire par la grandeur des richeffes & des places; mais comme ces hommes vains se bornoient petitement & baffement à leur intérêt particulier fans fe foucier du bien public comme leur motif n'étoit ni grand, ni louable, ni vertueux, il n'eft pas furprenant que le connoiffeur ne les regarde pas comme Grandshommes, quelques talens qu'ils aient poffédé, quelques fuccès qu'ils aient eu pour obtenir les plus grands revenus & les premieres places d'un Etat.

Les gens de bien les regardent, au contraire, comme des ames très-petites, très-baffes, très-communes, qui n'ont eu pour motif que la grandeur de la place, & non pas l'acquifition des grandes qualités que demande la grande place: ils ont laiffé la vraie gloire pour courir après la vanité; ils ont manqué d'efprit dans le point le plus effentiel, c'eft-à-dire dans le choix du but qu'ils devoient fe propofer.

Les hiftoriens expofent à nos yeux une foule de ces petits hommes, & de ces hommes du commun, qui achetoient follement des places & des dignités honorables, par une conduite très-déshonorante, c'eft-à-dire, par des flatteries, par des lâchetés, par des perfidies, & par de noires calomnies. Ils vouloient être honorés : ils furmontoient dans leur vie, par un motif trèspuiffant, mais nullement vertueux, de très-grandes difficultés. Or qui voudroit, par exemple, donner la moindre louange à Séjan, à Tigellin, les

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miniftres les plus autorifés du plus grand empire du monde. Ils ont furmonté avec beaucoup d'efprit & une ardeur incroyable de très-grandes difficultés, foit pour arriver à la place de premier miniftre & de favori, soit pour s'y maintenir; je le veux: mais étoit-ce par des motifs vertueux qu'ils les ont furmontés. Et d'ailleurs, qu'ont-ils fait de grand pour l'utilité de l'empire, après qu'ils font arrivés à ces premieres places?

Nous faifons naturellement des comparaifons entre les hommes de même métier & de même profeffion. Nous en trouvons qui, à force d'avoir furmonté de grandes difficultés, font parvenus à exceller de beaucoup entre leurs pareils. Ils font grands dans leur profeffion; & nous difons un grand poëte, un grand orateur, un grand jurifconfulte, un grand médecin, un grand géometre, un grand aftronome, un grand fculpteur, un grand architecte parce qu'en furmontant de grandes difficultés par leur travail, & par la pénétration de leur efprit, ils fe font fort diftingués entre leurs pareils.

Mais le titre de Grand-homme tout court, ne convient proprement qu'aux grands génies de deux efpeces de profeffions illuftres & importantes.

La premiere de ces profeffions regarde la grande augmentation du bonheur des hommes en général. Telle eft la profeffion des génies fpéculatifs, appliqués à perfectionner confidérablement celles des connoiffances humaines qui font les plus importantes au bonheur des hommes, & à démontrer un grand nombre de vérités très-importantes à la fociété humaine en général, & heureufement pour le bien public. Dans la profeffion de ces Ipéculatifs qui cherchent des vérités très-importantes, un grand génie avec une méditation profonde & conftante, peut furpaffer de beaucoup fes illuftres concurrens, & devenir Grand-homme, fans avoir besoin, ni de protection, ni de grands revenus, ni d'emplois publics.

L'autre profeffion illuftre & importante, eft des génies plus praticiens que fpéculatifs, plus occupés de l'action que de la méditation: elle regarde la grande augmentation du bonheur, non des hommes en général, mais d'une nation en particulier. Telle eft la profeffion & l'emploi des rois, quand ils ont, comme Louis-le-Grand, affez d'inclination pour la gloire, & affez d'averfion pour la fainéantife, pour préférer dès leur jeunefle le travail & l'honneur de bien gouverner, à la vie oifive & voluptueufe; & quand ils ont comme lui la force néceffaire pour tenir eux-mêmes avec fermeté & avec conftance le timon du gouvernement. Tel eft encore l'emploi du miniftere des généraux d'armée, & des premiers Magiftrats des provinces, Parce que dans ces profeffions, ils peuvent rendre, par leurs grands talens & par leur grande application, de grands fervices à leur nation.

Or, comme les génies fpéculatifs peuvent fe diftinguer entre leurs pareils, par la grande utilité de leurs découvertes, les génies praticiens, occupés à réduire en pratique les vérités démontrées, foit par la fpéculation, par l'expérience, peuvent de même fe diftinguer beaucoup entre leurs

foit

pareils par les grands avantages qu'ils procurent à leur patrie : les rois entre les rois, les miniftres entre les miniftres, les généraux entre les généraux, les premiers magiftrats entre les premiers magiftrats.

Mais, s'ils n'ont que des motifs très-communs dans leur conduite, ce ne font que des hommes illuftres : que fi leur motif eft grand & vertueux, & leurs fervices également grands, ils paffent les hommes illuftres, ils font du nombre des Grands-homimes.

On voit donc que les premiers hommes de ces deux efpeces de profeffions, l'une fpéculative, qui regarde la grande augmentation du bonheur de toutes les nations en général; l'autre pratique, qui regarde la grande augmentation du bonheur d'une nation en particulier, peuvent feuls être nommés de Grands-hommes. Voilà donc les conditions fans lefquelles on ne fauroit être Grand-homme.

1o. Grand motif, ou, grand défir du bien public. 2o. Grandes difficultés furmontées, tant par la grandeur d'une ame courageufe, que par les grands talens d'un efprit jufte, étendu & fertile en expédiens. 3°. Grands avantages procurés au public en général, ou à la patrie en particulier.

Plus le bienfait eft grand, durable, étendu à un grand nombre de familles, difficile à procurer; plus auffi celui qui le procure fe diftingue entre les Grands-hommes. Delà on voit que fi Henri IV, roi de France, eût exécuté fon projet fi fameux & fi fenfé pour rendre la paix perpétuelle & univerfelle entre les fouverains chrétiens; il auroit procuré le plus grand bienfait qu'il foit poffible, non-feulement à fes fujets, mais encore à toutes les nations chrétiennes, & même, par une fuite néceffaire, à toutes les nations de la terre : bienfait dont toutes les familles vivantes futures euffent participé durant tous les fiecles à venir; bienfait qui enferme l'exemption de tous les maux que caufent les guerres civiles & étrangeres.

Il eft vifible qu'un pareil bienfait furpaffe infiniment les bienfaits dont la république Romaine étoit redevable à Scipion, parce qu'il ne procuroit de grands avantages qu'à la patrie; parce qu'il ne le lui procuroit qu'aux dépens des nations voifines; & parce qu'il ne laiffoit point de moyens propres pour prévenir les guerres civiles dans la république, au-lieu qu'Henrile-Grand, pour fon projet, eût pu tirer la France, fa patrie, pour tous les fiecles à venir, de toutes les guerres civiles & étrangeres.

Charles-Quint, par le grand nombre de guerres qu'il entreprit, & des fuccès qu'il eût dans fes entreprises, régna avec éclat : il furmonta donc durant la vie de grandes difficultés, tant par fon efprit que par fon courage; c'eft ce qui le fait fort diftinguer parmi les rois, & entre les empereurs, foit ceux qui l'ont précédé, foit ceux qui l'ont fuivi. Mais fut-il toujours équitable envers fes voifins? Fut-il toujours exa& obfervateur des traités & de fes promeffes? Fut-il toujours bienfaifant envers fes peuples? Ne diminua-t-il pas, au contraire, fort fouvent par fes grands fubfides leurs revenus pour augmenter le fien. Il eft parvenu, à la vérité, par les

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grandes difficultés qu'il a furmontées, au titre d'empereur illuftre, de grand empereur, entre les empereurs. Mais de-là au Grand-homme, c'eft-à-dire, au grand bienfaiteur des hommes en général, ou de fes fujets en particulier, il y a encore un espace prodigieux.

Ce n'eft ni la grande place, ni la grande puiffance qui fait le Grandhomme. Les empereurs, les rois, les miniftres, peuvent être des hommes très-médiocres, & même des hommes très-méprifables; témoin Néron, témoin Séjan. Sans les conditions effentielles que nous avons mifes ci-deffus, il peut y avoir de l'éclatant, du brillant dans leurs fuccès, & quent rien de louable.

par conféL'hiftoire nous a confervé la mémoire des généraux, des miniftres qui fe font fort diftingués entre leurs pareils; ils ont rendu de grands fervices à leur nation, en furmontant de grandes difficultés; mais vendoient leurs fervices le plus cher qu'ils pouvoient à leurs princes; ils vouloient de grands revenus; ils vouloient de grandes dignités; ils cherchoient moins l'honneur que les honneurs; ce font des hommes illuftres, j'en conviens; mais peuton jamais regarder comme de Grands-hommes, ceux qui n'ont jamais eu rien de grand, rien que de bas & de vulgaire dans leurs motifs? Je conviens que les Grands-hommes, en cherchant la plus grande utilité publique, avoient pour motif principal la gloire de faire plus que leurs pareils pour le bonheur des hommes; c'eft que pour être grand, ils ne ceffoient pas d'être hommes, & il faut que l'homme, comme toute créature raifonnable, ait une forte de plaifir pour premier reffort de fes entreprises; ils cherchoient donc le plaifir de la diftinction dans l'augmentation du bonheur des autres: ils cherchoient la gloire; mais c'étoit la gloire la plus précieufe, c'eft-à-dire, la gloire la plus utile à la patrie.

11 eft bon d'obferver que l'on peut être illuftre dans tel art, dans telle profeffion, fans être homme illuftre tout court. Lully, par exemple, a été illuftre dans la mufique; mais on ne dira jamais, quand on voudra parler avec jufteffe, que c'étoit un homme illuftre; c'eft qu'il ne travailloit que pour fa fortune, & que fa profeffion n'étoit pas illuftre, c'est-à-dire, du nombre de celles où l'on puiffe rendre des fervices très-importans à la patrie.

Plutarque, avec fon fens exquis, n'auroit jamais commis la faute groffiere d'un de nos écrivains, qui a mis très-imprudemment parmi les hommes illuftres tout court, & à côté de M. de Turenne, des poëtes, des peintres illuftres, des aftronomes, des jardiniers, des graveurs illuftres, qui n'étoient ni Grands-hommes, ni hommes illuftres tout court; ce n'étoient que des hommes dont la profeffion n'étoit pas des plus utiles au bien public, & qui la plupart, n'avoient pour motif de leurs entreprifes, que l'augmentation de leur fortune.

L'homme jufte & bienfaifant ne laiffe pas de fe faire diftinguer entre ses pareils par fa vertu; les marques de bienveillance & d'eftime qu'il re

çoit de ceux qui le connoiffent, font pour lui une forte de revenus de plaifir, qui font très-fenfibles aux ames bien nées. Mais s'il n'a pas des talens diftingués, il ne peut jamais paffer pour un homme illuftre.

Il y a donc une grande différence entre homme illuftre dans une profeffion non illuftre, & homme illuftre tout court, c'est-à-dire, dans une profeffion illuftre & importante à la fociété. Il y a donc de même une grande diftance entre homme illuftre & Grand-homme. Le Grand-homme eft toujours illuftre; mais l'homme illuftre n'est pas toujours Grand-homme. Et fi l'on y veut bien faire attention, les bons efprits de tous les temps & de toutes les nations, n'ont point eu d'autres idées, foit de la véritable grandeur de l'homme foit de la différence qui eft entre le Grandhomme & l'homme illuftre; elles fe font tranfmifes de fiecle en fiecle jufqu'à nous.

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GREC E.

LA

A Grece proprement dite ne renfermoit que l'Etolie, la Doride, la Béo..e, l'Attique & la Phocide. Dans la fuite on donna ce nom à l'Epire, au Peloponnefe, à la Theffalie, & même à la Macédoine qui compofent aujourd'hui la partie Méridionale de l'Empire Ottoman en Europe. Elle eft bornée à l'Orient par l'Archipel, au midi par la mer de Candie, au couchant par la mer d'Ionie, & au nord par la Thrace & l'Illyrie. L'origine de fes habitans eft incertaine. Les interpretes de nos livres facrés à la faveur des étimologies, la découvrent dans les fils de Javan ou Ion. L'aîné nommé Eliza, difent-ils, donna fon nom à toute la contrée qui fut appellée Ellas. Cette interprétation eft fondée fur le nom de la ville d'Elides fur les champs Elifées, fur la riviere Eliffus. Dodanim, le fecond fils, ajoutent-ils, eut en partage le territoire de Dodone. C'eft ainfi que l'Ecriture Sainte qui ne s'eft point propofé de fatisfaire une vaine curiofité, eft proftituée à la fable. Il est à préfumer que la Grece reçut fa dénomination de fes premiers oppreffeurs, ou des colonies qui y formerent des établiffemens, ou peut-être des productions de chaque canton. Les plus anciens écrivains les défignent par les noms d'Argiens, d'Hellenes, de Danaens, d'Achéens, & rarement par celui de Grecs.

L'Epire, la province la plus occidentale, étoit habitée par les Moloffes, les Chaoniens, les Thefprotiens, & les Arcananiens qui formoient quatre peuples différens. Le Peloponnefe eft une prefqu'ifle qui ne tient au refte de la Grece que par un ifthme large de fix milles. C'étoit-là qu'étoit Sycione, le plus ancien Royaume de la Grece, & celui d'Argos fondé par Inachus. Ses principales villes étoient Corinthe qui donna fon nom à l'ifthme, Meffene, Pyle, Sparte, & Corone. Le Peloponnefe eft appellé aujourd'hui la

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