Page images
PDF
EPUB

fent auffi abondans, il ne fuffit pas qu'il y ait des Grains dans une ville auffi étendue que Paris; il faut que l'on foit fûr que depuis le plus riche confommateur jufqu'au malheureux qui n'a que fes bras, tout le monde puiffe en avoir, & la trop grande cherté eft la diferte pour le pauvre. «<

» Mais le commerce, ajoutera-t-on encore, établira une fi grande concurrence que les Grains descendront aux prix où ils doivent être. «

» Sire, quand ces principes feroient auffi vains qu'ils font hasardeux, ne fe tromperoit-on pas encore dans les conféquences? «

» Paris eft un gouffre immenfe qui ouvre toutes fes portes aux campagnes qui les nourriffent. 11 en reçoit la vie. Il leur donne en échange fon argent & fon induftrie. Des communications faciles, des rivieres larges & navigables apportent dans fon fein les richeffes des provinces les plus fécondes; mais, Sire, il y a dans le commerce deux principes invariables; c'eft que s'il fe porte où il a plus d'avantage, il s'éloigne quand la concurrence eft trop forte, parce que l'avantage diminue. Ainfi, à ne confidérer Paris que fous ce point de vue, il attire & repouffe le commerce, parce qu'il offre l'avantage du bénéfice, & les dangers de la con

currence. «

>> Quel fera l'intérêt du commerçant? Ce fera de connoître avec foin quel aura été le prix régnant dans les marchés de la capitale, afin de se décider à y porter fes grains, ou à les reterir dans fes greniers. D'après cette spéculation, il les approchera fouvent fans les expofer; ainfi, nullité pour lors dans la concurrence. Il les expofera & les remportera fans les vendre, parce que le prix fera encore au-deffous de fes espérances; nullité encore dans la concurrence. Et dès-lors moins il paroîtra des Grains dans les marchés, plus les prix en feront élevés, ainsi, Paris sera toujours à la merci, ou à la veille de cherté. «

» Le commerçant fera-t-il forcé de les vendre? Il ne peut l'être que dans deux cas. S'il craint ou une corruption prochaine, ou que les frais du transport n'absorbent fes bénéfices. «

» Dans le premier cas, il les vend quand il devroit les jeter, & c'est un crime ajouté à une avarice honteufe, crime d'autant plus affreux qu'il aura produit le mal, fans que les officiers de police aient été libres d'y remédier. S'il crait pour lui la perte des frais de tranfport, il faut que plufieurs marchands fpéculent en même temps de la même maniere, pour que la concurrence foit fenfible, & alors s'il y a diminution dans le prix, elle ne fera que momentanée. «<

» Il y a, Sire, un vice inhérent au commerce des Grains, vice qui n'a peut-être pas été affez fenti par les partisans du fyftême de la liberté, c'eft qu'à la différence de tous les autres commerces, le vendeur fait la loi à l'acheteur, parce qu'ici c'eft le befoin qui achete; & que le besoin ne calcule pas fur les prix, quand il eft extrême. Si des draps quelconques, pour rendre l'exemple plus fenfible, s'élevent à un prix exceffif, tous les

draps inférieurs auront un débit confidérable, que le manufacturier, dans la crainte de perdre & fes avances & fes façons, fera obligé de les defcendre à un prix où ils mériteront la préférence; mais dans le commerce des Grains, tous peuvent avoir la même valeur, parce que les Grains, même de la derniere qualité, font fans prix quand le befoin les évalue. «

» Que réfulte-t-il, Sire, de ces réflexions? C'est que la concurrence ne s'êtablit jamais parfaitement, parce que tous les commerçans fpéculent de même, & qu'ils ont tous intérêt au renchériffement de la denrée. «

» Il s'opere en la refferrant. Sans concert entre eux, fans intérêts combinés, par la fuite des mêmes fpéculations ils la refferrent tous; la concurrence devient fi foible, que fi elle produit quelque variation dans les prix, ce n'eft jamais que dans des prix élevés, &, fi l'abondance n'eft fenfible que quand elle eft continue, comment l'indigence foutiendroit-elle le poids d'une cherté habituelle? «<

Oui, Sire, on s'eft aveuglé fur les avantages de ce fyftême fans en pefer tous les dangers. A-t-on fenti qu'en portant le découragement fur l'induftrie, il finiroit par frapper fur la population qui ne fe foutient que par l'aifance? «

>> On s'eft ébloui fur les richeffes de la capitale; mais a-t-on fenti que ces richeffes ramaffées dans un petit nombre de mains, ne réfluoient que par des canaux infenfibles fur cette multitude de citoyens que le luxe nourrit, ou dans l'intérieur de fes murs, ou dans les campagnes qui l'envi

ronnent? «

>> Comment veut-on que cette claffe la plus induftrieuse, la plus féconde fe reproduife au milieu de la fouffrance? Si tous les hommes apportoient, en naiffant, les mêmes facultés, les mêmes reffources, chargés feuls de leur existence, ifolés dans leurs befoins, ils fe fuffiroient à eux-mêmes; mais l'enfance exige des fecours, la vieilleffe demande qu'on la foulage; c'eft fur l'âge mitoyen que porte l'existence des deux autres. Si fes bras ne fuffifent pas à la fienne, il faut que les deux extrêmes périffent; que l'un s'éteigne dès le berceau, & que l'autre meure avant l'âge.

«

» Et, c'eft, Sire, cette police curative, qui veilloit à la fubfiftance de tant de malheureux, qui va difparoître aujourd'hui pour faire place aux fpéculations intéreffées du commerçant, qui revend toujours plus cher qu'il n'a acheté, & qui, ne s'occupant que de lui, fubordonne à fon avantage celui de tous les autres. «<

» Quand même cette concurrence fe réaliferoit, fuffiroit-elle pour établir un équilibre fûr & exact entre le prix des Grains & les facultés de l'induftrie? C'est toujours le premier commerçant qui fe préfente, qui décide du prix de la denrée. La concurrence de plufieurs autres peut la faire tomber; mais elle ne tombera jamais que dans la proportion du premier prix qui aura été fixé. S'il étoit trop haut, les marchands concurrents defcendront le prix de leurs denrées à un prix auquel il faudra foufcrire, puif

qu'on n'aura que le choix de la mort ou de l'achat; & ce prix fera encore trop fort. «<

» Plus on avance, Sire, dans les détails de cette loi, plus on eft effrayé de fes conféquences. Pourquoi les réglemens affignoient-ils des lieux marqués pour la vente des Grains. C'étoit afin que chaque citoyen pût être fúr d'y trouver fa fubfiftance. «<

>>

Pourquoi indiquoient-ils des heures? C'eft qu'ils vouloient que toutes les opérations d'un commerce fi important puffent être fans ceffe éclairées & que le pauvre qui achete pour vivre eut la préférence fur le marchand qui n'achete que pour vendre. «<

>> Qui pourra veiller fur l'infidélité des mefures, fur les mauvaises qualités des denrées? Une police fourde & lente fuccédera à une police vigilante & publique. Le poifon aura circulé, avant que l'on fache la fource d'où il fera parti. «

>> A quoi connoîtra-t-on le prix des denrées dans la capitale? Haut & bas fucceffivement, fuivant les caprices du commerce, un même jour verra l'abondance se porter dans un marché & la rareté régner dans un autre. Le journalier, dont l'intérêt eft d'acheter le moins cher poffible, pourra-til les parcourir tous pour se fixer à celui où le prix fera plus avantageux pour lui? Si le befoin, qui calcule comme l'intérêt fur cette matière, porte l'affluence du peuple vers ces marchés, le grand nombre fera renchérir la denrée; & quand elle fe foutiendroit, les forces ordinaires de la police fuffiroient-elles à contenir une populace qui fe difputera avec acharnement une préférence dont fa vie dépendra, & qui sera toujours au moment de s'enflammer fi on la lui refufe? «

» Une autre réflexion auroit dû faire fentir les inconvéniens de la loi adreffée aujourd'hui à votre parlement. «<

k

» Il eft des loix dangereufes parce qu'elles femblent incompatibles avec les mœurs générales. Donner de nouveaux moyens à la cupidité, quand le luxe met tous les jours toutes fes reffources en activité, c'eft ouvrir une nouvelle porte à la fraude & à l'injustice. Une multitude de petits marchands fe concerteront dans les ténebres, & finiront par porter encore la rareté & le renchériffement dans les Grains. «<

» A tant de confidérations, Sire, votre parlement ne pourroit-il pas ajouter les tempéramens mêmes que Votre Majefté s'eft empreffée d'apporter aux inconvéniens de la liberté. «<

»

L'expérience avoit démontré que la cherté l'accompagnoit infailliblement. Les premiers effais de Votre Majefté ne firent que la confirmer. «

» Elle crut cependant que le mal tenoit moins encore aux principes de la loi qu'aux obftacles qu'elle rencontroit dans fon exécution, par tence des différents droits qui fe perçoivent dans les marchés. «

l'exif

» Elle fe porta à les fupprimer. C'eut été fans doute un acte de bienfar fance, fi cet acte, émané de votre volonté abfolue, n'avoit pas porté l'in

[ocr errors]
[ocr errors]

quiétude dans l'ame de vos fujets; en même temps qu'il y portoit une foible efpérance de foulagement. «<

>> Ces droits s'étoient conciliés long-temps avec l'abondance; mais quand ils auroient influé fur le renchériffement des denrées, votre parlement peutil diffimuler à Votre Majefté que cette fuppreffion opérée par des voies illégales & arbitraires, portoit une atteinte manifeste à la propriété, puifqu'en fupprimant les droits qui fe perçoivent à votre profit, ou à.celui des villes, elle ne préfentoit que des indemnités indéterminées à leurs fermiers, & foumettoit les titres des particuliers à la décifion des commiffaires choifis, qui, fans pouvoir légal pour les juger, n'en ont prefque point d'autre que d'anéantir les droits les plus légitimes. Ce qu'on a vu pour les péages, ne nous apprend que trop à quoi il faudroit s'attendre pour les autres droits des feigneurs «

¢

» Tant de réflexions devoient faire penfer que la liberté indéfinie s'arrêteroit au moins aux portes de la capitale, mais fi cet effai paroiffoit néceffaire à Votre Majefté pour procurer à vos fujets les fruits fi long-temps attendus, fi peu fentis de fon établiffement, il paroiffoit au moins néceffaire, en même temps, de réserver à la police, toutes fes forces, quand elle pourroit avoir à prévenir de plus grands défordres. «

Ces remontrances font voir les difpofitions du parlement de Paris à l'égard du nouveau fyftême. Cependant l'arrêt fut enregistré fans modifications: tant étoit grande la confiance de la cour dans la fageffe & dans les foins paternels du roi pour le bien de fes fujets, la cour étant perfuadée que la prudence du monarque lui fuggéreroit les moyens les plus propres pour que les marchés publics fuffent habituellement affez garnis pour procurer aux citoyens leur fubfiftance journaliere.

On fait affez quelles furent les fuites défaftreufes de cette nouvelle loi, fans que nous en retracions ici le tableau. Il nous fuffit de dire qu'elles ramenerent à peu de chofe près les anciens principes que l'on fuit encore en s'oppofant aux abus autant qu'il eft poffible à la prudence humaine.

GRANA (Le Marquis de) ambassadeur de l'empereur à la cour d'Espagne en 1642.

LE marquis de Grana & de Final, s'acquit une égale gloire dans le

confeil de Vienne & à la tête des armées. Mais dans l'ambaffade qu'il fit à Madrid en l'an 1641, qui eft la feule, fi je ne me trompe, où il ait été employé, il fit un coup du plus habile homme, qui fe mêlât jamais de négocier. Philippe IV, roi d'Espagne, avoit abandonné toute la conduite de fes affaires au comte duc d'Olivarès; mais foit que la capacité ou le génie de ce miniftre cédât à celui du cardinal de Richelieu, rien

ne lui réuffiffoit au contraire plufieurs provinces fe révolterent, & des royaumes entiers fe détacherent de la couronne de Caftille. Les Pays-Bas étoient fur le point de fe perdre, & le mal fe communiquant à PAllemagne, le marquis de Grana, confidérant l'intérêt commun de la maison d'Autriche, entreprit de repréfenter au roi d'Efpegne le pitoyable état des affaires, & prit pour cela des mefures fi juftes avec la reine, qui étoit fort entendue, qu'ils firent éloigner le comte. Ce fut un coup hardi & adroit d'un miniftre qui en favoit bien d'autres, & qui rendit en cela un très-fignalé fervice à l'empereur, & à toute la maifon d'Autriche. Je ne propofe pourtant point cet exemple à imiter. Une pareille entreprise eft trop délicate, trop fujette à des inconvéniens de toute efpece, & qui ne peut réuffir que par des intrigues dont il eft rare qu'un ambaffadeur fe tire avec honneur dans une cour étrangere.

Ce marquis de Grana eut un fils qui hérita des qualités de fon pere & fe diftingua également dans la carriere des armes & dans celle des négociations.

GRAND-HOMME.

Il ne faut pas confondre le Grand-homme avec l'homme illuftre : nous

L

allons en marquer la différence. Chaque nation a fes Grands-hommes: nous fommes portés naturellement à les comparer entr'eux, mais nous ne faurions bien difcerner lequel eft le plus grand, qu'en comparant, 1o. la grandeur de leurs talens pour furmonter les grandes difficultés; 2°. La grandeur de leurs zeles pour le bien public; 3°. la grandeur des avantages qu'ils ont procurés, ou aux hommes en général, ou à leurs concitoyens en particulier.

Epaminondas paroît le plus Grand-homme d'entre les capitaines Grecs: il est vrai qu'Alexandre à fait plus de bruit par fes grandes conquêtes; mais les difficultés qu'il a furmontées, étoient, à tout prendre, moins grandes que celles qu'a furmontées Epaminondas. Or c'eft la grandeur des dif ficultés furmontées qui prouve la grandeur des talens. D'ailleurs, ce qui eft décisif dans la comparaifon de ces deux hommes, c'eft que les entreprifes d'Alexandre n'avoient pour motif rien de louable, puifqu'il n'agif foit que pour fon propre intérêt & pour fon propre agrandiffement, motif qui n'a rien de véritablement grand; au lieu qu'Epaminondas avoit, pour motif de fes entreprises, le falut & les grands avantages de fes concitoyens; motif très-vertueux, & par conféquent très-louable. Auffi Epaminondas procura plus d'avantages à fa patrie qu'Alexandre à la fienne. Ainfi Epaminondas eft Grand-homme, & Alexandre n'eft qu'un conquérant célébre, un roi d'une grande réputation entre les rois; en un mot, ce n'est qu'un homme illuftre.

« PreviousContinue »