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afin d'y faire naître la concurrence. On leur défendra de vendre chez eux, excepté à leurs voifins du même lieu, pour leur confommation journaliere.

On établira des dépôts dans les marchés publics, afin que le vendeur ne foit pas forcé de ramener chez lui fon bled, ou de le vendre à trop bas prix. On fera des réglemens pour la fureté de ces dépôts, pour les émolumens de garde & de contrôle, & des autres commodités des ven

deurs.

On tiendra à chaque foire un registre où l'on marquera le prix courant. Après vingt ans, vous y verrez au premier coup d'œil le plus haut & plus bas prix, & le prix moyen, & vous faurez diftinguer aifément le point où l'abondance commence, & où la difette va ceffer, en chaque endroit. On établira des punitions contre ceux qui hume&tent leur Grain, afin de le faire enfler.

On y

donnera des mefures ou des balances exactes, & le vendeur fera forcé de ne fe pas fervir d'autres.

Dans les temps de difette, on ne permettra l'importation qu'à ceux qui auront des patentes, & ces patentes ne feront pas données à un petit, mais à un grand nombre de commerçans & d'affociés. On ne permettra que deux, trois ou quatre affociés à chaque compagnie.

On établira de trois ou de quatre lieues en quatre lieues de diftance, des marchés publics, où les villes font trop diftantes les unes des autres, & l'on défendra d'en établir ailleurs. On défendra ainfi que du paffé, de vendre le Grain aux champs, avant qu'il foit moiffonné, battu & nettoyé. Belle loi qui prévient de mauvaifes pratiques! De même on défendra de prêter de l'argent fur une moiffon aux champs, & les fruits fuivront toujours le fond, c'est-à-dire, appartiendront au cultivateur ou fermier.

L'Etat ou les villes qui établiffent des provifions, fe feront une loi irrévocable de ne jamais vendre ces provifions en temps d'abondance, ni d'en trafiquer au dehors.

Ils ne feront jamais ces provisions dans des temps de cherté ou de prix

moyen.

Ils en vendront en temps de cherté en détail, jamais en gros, jamais aux commerçans, mais aux peres de famille une portion par chaque femaine au prix courant, jufqu'à ce que le prix tombe au deffous du moyen.

Voilà des loix fimples qui gêneront un peu le commerçant & le cultivateur, mais c'eft en faveur de l'abondance, en faveur du commerce.

Entretenant ainfi cette abondance falutaire, on n'a pas befoin de recourir à des réglemens & des reftrictions. On peut laiffer trafiquer chacun comme il lui plaît; parce qu'alors on ne fait que fe débarraffer d'un fuperflu onéreux. Le gouvernement n'a qu'à donner des encouragemens, procurer des facilités dans le tranfport, à faire réparer les chemins, à favorifer la navigation, à faire des traités de commerce, à donner même,

à

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s'il le veut, des gratifications dans l'abondance exceffive, ou augmenter les provifions publiques, tant pour la guerre que pour la paix.

Une autre réflexion nous fera ouvrir les yeux fur le danger d'abandonner le commerce à lui-même, quand nous confidérerons l'influence de l'argent fur ce commerce.

Suppofez deux, trois, ou plufieurs Etats qui fe touchent & commercent librement entr'eux; vous conviendrez d'abord qu'il circule dans chaque Etat une quantité d'argent plus ou moins grande dans l'un que dans Pautre, proportion gardée.

Dans celui qui abonde en efpeces monnoyées, les denrées feront à haut prix; c'eft une vérité connue, & celui qui l'ignore, n'a qu'à confulter l'hiftoire des fiecles paffés, où, avec moins d'argent, on achetoit une mesure de bled pour trois ou quatre fols.

Dans celui qui poffede peu d'argent, les vivres feront à un prix plus bas, lors même que les récoltes feroient à peu près égales dans les deux Etats.

Or, en permettant la libre exportation à ces deux Etats, qui ne font ni l'un ni l'autre dans le befoin, celui qui aura peu d'argent, verfera fon bled dans celui où il fe vend plus cher. Quel fera l'effet de ce commerce? Le voici :

1o. L'Etat pauvre attirera l'argent de l'Etat riche.

2o. Il diminuera la maffe des récoltes intérieures, jufqu'à faire manquer de pain aux incoles.

3. Il groffira les richeffes pécuniaires, & hauffera le prix des denrées devenues plus rares, & l'argent plus commun.

4°. Il forcera cet Etat de chercher du bled au dehors, & ce même argent s'en ira comme il étoit venu.

59. Dans l'Etat riche la révolution fera inverfe, il perdra fon argent. 6°. La confluence du bled étranger fera baiffer le prix intérieur, & découragera les cultivateurs incoles. Il faut remarquer ici, que lorsque ces incoles ont un furplus de bled provenu de leurs fonds, le bas prix ne les décourage point. Mais fi l'abondance eft augmentée par l'introduction des denrées étrangeres, alors le bas prix les terraffe.

7°. Si l'acheteur & le confommateur ne peuvent payer faute d'argent, ne leur en apportera plus, & on cultivera moins; on penfe tirer du bled de dehors, ce qui eft une efpérance trompeufe & funefte. Il faut donc, tôt ou tard, recourir à fa propre agriculture découragée.

8. Cet Etat fouffrira une difette réelle faute de bled, quoiqu'à bon marché & faute d'argent.

Or fi le bon marché excite les commerçans à exporter le bled qui ne fe trouve pas en fuffifante quantité dans le pays, on ne dira jamais que ce foit un trafic utile & avantageux. Aucun Etat ne verra de bon œil fortir les efpeces monnoyées en trop grande quantité, ni fe priver de fon propre néceffaire. Si avec moins d'argent on peut auffi trafiquer, on n'ira

pas y employer de plus grandes fommes. Si j'achete du pain à un fol la livre, je fuis auffi riche que celui qui poffédant plus d'or que moi, le payeroit cinq ou dix fols.

Vous voyez par-là qu'il y a une différence marquée entre la difette réelle & la difette relative. J'appelle difette réelle le défaut de bled, & la difette relative, le hauffement du prix courant. Une nation riche pourra payer cher fans s'appauvrir. Mais quand même elle payeroit au plus haut prix, elle ne diminue pas par fon or la difette réelle.

Il faut donc s'appliquer à remédier au défaut du bled, que le prix en foit du refte tel qu'il voudra. Si nous avons peu d'efpeces monnoyées, nous l'acheterons à moins de frais, comme nos ancêtres qui l'achetoient à 3, 4 & 5 fols, & fi nous fommes réduits à un défaut total, le prix de to fols qui feroit le double, feroit une cherté auffi exceffive, que fi nous payions

maintenant le froment à 20 batz.

On nous a cité plufieurs exemples, entr'autres ceux de l'Angleterre & de la Hollande. Mais quant au premier, il faut confidérer que le commerce de bled n'y étoit pas libre; car l'importation étoit défendue; on ne favorifoit que l'exportation, lorfque, ce qu'il faut bien remarquer, le prix intérieur ne furpaffoit pas le prix moyen établi. Ce commerce rouloit donc fur la grande abondance intérieure. On extirpa les forêts, on introduifit à la place du bois l'ufage du charbon de terre. Toute la surface labourable étoit donc bien cultivée. Auffi long-temps donc que cette abondance dura, l'Angleterre verfa fon fuperflu en France, en Espagne, en Portugal, qui étoient riches en or & en argent, qui fuivirent d'autres fyftêmes, en creufant les mines d'or des indes, & en favorifant préférablement des manufactures de luxe aux dépens de leur agriculture. Mais aujourd'hui ces fyftêmes ont changé. Non-feulement ces Etats ont ouvert les yeux fur l'importance de l'agriculture, mais l'Angleterre même, devenue riche en or & en argent, & devenue plus peuplée, peut exporter moins de bled, parce que fa propre confommation a augmenté. Nous la voyons recourir aux bleds étrangers, changer de fyftême, & reftreindre ce commerce.

La Hollande n'effuye point de famine, mais elle entretient l'abondance par une continuelle importation. S'il arrivoit que l'on n'en importât pas affez, croyez-vous qu'ils n'auroient pas recours aux défenfes de fortie ? Ce font des moyens fâcheux, il eft vrai; mais dans ces calamités ils font inévitables.

Il eft fingulier que ceux qui font fi enchantés du fyftême de l'Angleterre, fi ufé & fi déplacé de nos jours, où la face de l'Europe vient de changer fi vifiblement, où tout parle d'économie, de culture, de manufacture, de commerce, de liberté; que ces hommes, dis-je, ne voyent pas que les befoins ceffant, le commerce extérieur doit diminuer auffi. Ils ont beau nous dire, allez vendre votre bled au dehors le mieux que vous pourrez, l'année prochaine, votre cultivateur vous en donnera d'autres en abon

dance.

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dance. Depuis la derniere récolte jufqu'à la fuivante, il faut une année entiere d'attente, & durant cet intervalle il faut vivre. Mais comment vivrois-je fi vous enlevez ma fubfistance pour la vendre avec profit à un étranger?

Comment encouragerez-vous un cultivateur exténué de faim & de mifere, en rempliffant d'or fa bourfe? Il vous criera fans ceffe, donnez-moi du pain! C'est lui qui me nourrit, & vous, gardez votre argent. Laiffezmoi mes dernieres provifions à peine fuffifantes pour ma famille. Je ne veux jamais me défaifir de ma derniere reffource. L'année eft longue, les travaux font grands, les récoltes incertaines, & les reffources du commerce d'importation plus incertaines encore; je ne veux dépendre de perfonne, ni rendre ma fubfiftance, ma nourriture, précaire ou dépendante de la cruelle avarice des hommes.

Vous avez beau nous dire qu'avec de l'argent on achete tout pas toujours, croyez-moi. Allez verfer vos tréfors parmi les calamiteux, parmi une populace affamée, & demandez-leur du pain, vous n'en aurez point. Ce n'eft que dans des lieux d'abondance que l'argent fert de véhicule à nos richeffes réelles. Au défaut de celles-ci, un monceau d'or ne vaut pas plus que les cailloux fur la rue.

On nous objectera fans doute comment peut-on connoître le fuperflu, qui peut fe vendre? Faut-il que l'Etat aille faire le dénombrement des provifions particulieres.

Je réponds que cette connoiffance eft très-facile. Vous n'avez qu'à voir, & qu'à calculer le prix courant de plufieurs années, par exemple, de 20 ou du moins de 12 années, & chercher le prix moyen de chaque année. Obfervez alors, que le menu peuple ne crie jamais à la difette, quand le prix eft au-deffous du moyen, & qu'il commence d'abord fes rumeurs en raifon qu'il s'en éloigne en hauffant. J'en ai fait l'expérience & l'obfervation à diverfes fois. Ce regiftre du marché public eft un vrai barometre, qui ne trompe jamais.

Au deffous du prix moyen, foyez donc affurés que vous êtes dans l'abondance, à moins qu'il ne fe faffe un enlevement fubit, ou l'introduction de grandes fommes monnoyées. Dans ces derniers cas qui font rares, le cours du commerce changeroit de face auffi. Mais comme il circule à peu près une maffe d'argent affez égale en chaque lieu, vous ne fauriez jamais vous tromper de beaucoup.

En foutenant la néceffité des loix de commerce, je ne prétends nullement juftifier l'excès de fes loix. Je n'approuve point les grandes formalités, les vifitations, & toutes les exactions onéreufes & deftructrices, dont quelquefois & en quelques lieux on fe plaint avec raifon. On peut abuser de tout, & de fa liberté & des loix. Mais l'homme fage, le citoyen éclairé & bien intentionné ne fe laiffe jamais emporter par l'enthoufiafme, ni par l'amour déréglé d'un fyftême outré. Il faut des bornes à tout. Il en faut au commerce, qui, s'il eft mal dirigé, ne reffemble plus à une riviere Tome XX.

Yyy

douce, mais à un torrent qui par l'affluence des eaux, ravage dans un temps les contrées les plus riantes, & quand il a paffé ne laiffe après foi que des fables arides.

S. III.

Suite de la fection précédente.

·

LA France s'étoit toujours contentée du régime réglémentaire jusqu'à ce que les économistes euffent fait goûter leurs principes de liberté indéfinie du commerce des Grains & de toute autre espece de marchandises. Cette fecte naiffante ofa heurter de front les anciens erremens, & faire croire un moment au ministere que l'abolition de toute prohibition & gêne, de tout réglement & de toute police à l'égard du commerce des Grains, étoit la vraie & la feule maniere d'en procurer l'abondance & le meilleur marché. » Il faut, difoient-ils, laiffer faire au cultivateur tout ce qu'il voudra » de fa denrée, foit en la confervant & en l'emmagafinant, foit en la ver»dant au dedans ou au dehors du royaume. Nulle crainte de monopole au » milieu d'une liberté générale, indéfinie & illimitée; il ne peut avoir lieu » avec la concurrence, & il n'eft jamais que le réfultat des gênes de la » police & du régime. Il ne faut pas plus appréhender la famine par l'ex»portation; il ne fortira jamais du royaume que le fuperflu. Un négociant » qui entend fes intérêts, ne vendra à l'étranger que quand le Grain fera » à trop bon compte en France, & cette baiffe n'eft que la fuite d'une trop » grande abondance. «

Cette belle fpéculation, malheureuse dans la pratique, occafionna en 1774, l'arrêt du confeil d'Etat du roi que je vais tranfcrire ici en

entier.

ARRÊT

DU CONSEIL D'ÉTAT DU ROI,

Par lequel Sa Majefté établit la liberté du commerce des Grains & Farines dans l'intérieur du Royaume : & fe réserve à ftatuer fur la liberté de la vente à l'étranger, lorfque les circonftances feront devenues plus favorables.

Du 13 Septembre 1774.

Extrait des regiftres du confeil d'Etat.

Le roi s'étant fait rendre compte du prix des Grains dans les différentes parties de fon royaume, des loix rendues fucceffivement fur le commerce de cette denrée, & des mefures qui ont été prifes pour affurer la fubfif

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