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en laiffent aveuglément faire les fonctions à d'autres. Quelque contrariété qu'il y ait dans la conduite des hommes, il arrive rarement qu'ils changent tout d'un coup, & qu'ils paffent d'une conduite violente & injufte, à un train réglé de probité & de juftice infléxibles.

Cicéron, allant à fon gouvernement, fit tout le voyage à fes propres dépens, fans être à charge à perfonne; il ne voulut pas même fe fervir du bénéfice de la loi Julia; toute fa fuite conferva la même modération. Il fe confidéroit comme appellé à procurer le bien du genre-humain, & vouloit mériter les louanges de ceux qu'il protégeoit, & même de ceux qu'il n'opprimoit pas, & qu'il ne fouffroit point qu'on opprimât. Cette vertu, qui n'étoit que trop rare alors, étoit d'autant plus glorieuse pour lui à l'exemple des grandes ames, il regardoit au deffous de lui de tirer un vil avantage de fon pofte. Ceux qui l'accompagnoient faifoient comme lui, étant attentifs à fuivre fa conduite, & ayant égard à fon honneur. Tout ce qui fe trouve autour d'un homme corrompu, eft corrompu comme lui. Cicéron étoit trop pénétrant & trop attentif pour fouffrir que fon adminiftration reçût quelque tache par l'efprit vénal & les concuffions de fes créatures; tandis que fes mains, fon cœur & toute fa conduite confervoient leur pureté, & s'employoient avec tant de vertu à procurer le foulagement & le bonheur de la province. Ce fut donc un témoignage jufte & honorable que celui que lui rendit Caton, » que l'excellence du gou» vernement de Cicéron méritoit les plus grandes louanges, & que fi les >> honneurs publics étoient accordés à la probité, auffi-bien qu'à la victoire, » Cicéron n'en fauroit trop obtenir.

Cicéron étoit perfuadé que le devoir des généraux & des Gouverneurs de province, étoit de fe contenter de la gloire que donne une jufte adminiftration, fans en tirer d'autre avantage: Nihil enim præter laudem bonis atque innocentibus, neque ex hoftibus, neque à fociis repetendum. Les conquêtes de Marcus Marcellus en Sicile ne furent pas moins glorieuses & à lui & à la république, que la bonne-foi du général, fon défintéreffement & fon humanité envers les vaincus. Une pareille administration fut non feulement une grande fource de gloire pour Rome & pour ses magiftrats, mais auffi de fureté & de force à proportion. Cette conduite pourtant ne fut ni conftante ni générale on vit communément que les commandans Romains, envoyés pour défendre les provinces contre un ennemi étranger, les opprimoient & les pilloient dans la fuite, avec la violence d'un ennemi : pour peu que leur gouvernement durât, ils changeoient leur qualité de libérateur en celle de tyran. C'étoit une fituation bien cruelle pour les provinces, de n'ofer ni s'expofer à l'invafion, ni recourir au fecours pour n'étre point envahies, ni fe difpenfer d'en demander: C'eft ainfi que les armées Romaines devinrent plus redoutables que celles de l'ennemi; les frontieres avoient moins à fouffrir d'un conquérant généreux que de leurs Gouverneurs, lorfqu'ils venoient à avoir un titre fondé fur les loix & fur la

protection

protection de l'Etat. La conféquence de cela fut que, lorfque Rome perdit: fa liberté, les provinces, opprimées depuis longtemps par fes citoyens, favoriferent d'abord la révolution, & fe foumirent fans peine au gouverne ment des empereurs.

Il étoit rare de voir des Gouverneurs venir de Rome, avec autant de probité que Cicéron; & il étoit rare auffi qu'ils encouruffent aucun châtiment. Prefque toutes les perfonnes de diftinction étant corrompues, elles fe foutenoient mutuellement dans une caufe qui leur étoit commune. Ceux qui devoient juger un criminel l'avoient été eux-mêmes, ou efpéroient de le devenir; ainfi ils étoient peu difpofés à punir une malverfation qu'ils avoient commise ou qu'ils fe propofoient de commettre le profit légitime de ces gouvernemens leur paroiffoit peu confidérable, s'ils n'opprimoient pas les peuples pour en tirer davantage; la plupart, revêtus de cet efprit, formoient le deffein de les opprimer, étant pour l'ordinaire pauvres ou avides, ou tous les deux enfemble; & comme c'étoient le plus fouvent des gens de qualité, qui ne font pas toujours les plus gens de bien, ils comptoient fur une puiffante protection à Rome.

Caius Licinius Macer, Gouverneur de l'Afie, fut accufé de s'y être mal comporté, & la caufe fut portée devant Cicéron alors préteur; quelque coupable que fut Macer, il comptoit fi fort fur l'appui & la recommandation du fameux Marcus Craffus fon ami & fon parent, que pendant que les juges étoient aux voix, il quitta toutes les marques de deuil que l'usage vouloit que les accufés portaffent. Il n'auroit pas même été condamné par fes juges, n'eût été l'autorité & la conduite de Cicéron.

Le fameux Catilina fut abfous d'une pareille accufation intentée contre lui par les peuples d'Afrique dont il avoit été Gouverneur, quoique fon crime fût auffi clair que le foleil en plein midi; & même il eut l'impudence de fe mettre au nombre des candidats pour la premiere charge de la république, pour le confulat, dans un temps où il prévoyoit bien qu'il ne pouvoit pas manquer d'être accufé.

Les juges, qui avoient été nommés pour juger le fcélerat Clodius, demanderent au fénat une garde pour leur fureté, qui leur fut accordée : Catulus, qui favoit qu'ils avoient été gagnés, ayant rencontré l'un d'eux, lui demanda, fi c'étoit pour empêcher qu'on ne leur enlevât l'argent qu'ils avoient reçu de l'accufé.

Lentulus, qui dans la fuite fut un des principaux conjurés avec Catilina après avoir corrompu fes juges, fe trouva avoir deux fuffrages favorables au-delà du nombre de ceux qui lui furent contraires : il fe plaignit d'avoir fait une dépenfe inutile. J'ai acheté, difoit-il, une voix de trop; il me fuffifoit d'avoir exactement mon nombre.

Caius Gracchus n'étoit-il donc pas bien fondé à folliciter le peuple Romain de transporter les jugemens des fénateurs aux chevaliers, lorfqu'il s'appuya fur cette grande vérité, que les plébéiens ne devoient attendre

Tome XX.

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aucune juftice dans les procès qu'ils pouvoient avoir contre la nobleffe, tandis que les criminels eux-mêmes, ou leurs amis & parens, s'affeyoient fur les tribunaux. Il allégua deux exemples tout récens, de Cornelius Cotta & de Marcus Acilius, deux fénateurs du premier rang, coupables d'une concuffion scandaleuse, & évidente, qu'on laiffa pourtant échaper par la corruption & la partialité de pareils juges.

Du Vignau rapporte un exemple remarquable de l'avarice, de la corruption, & des véxations de Cara Muftapha, grand-vifir. Après avoir levé les tributs de la Moldavie en bétail, principalement en chevres, on en mena de fi nombreux troupeaux à Conftantinople, que pour les débiter il força cette grande ville à ne manger pendant plufieurs jours d'autre viande que de chevre, jufqu'à-ce qu'il n'en reftât plus. Nuuman Bacha, de l'illuftre famille des Kuperli, grand-vifir du fultan Achmet qui fut déposé, avoit plus de générofité. Ce prince extrêmement avare, qui n'avoit point d'entrailles pour fes fujets, avoit formé la réfolution de rompre la trêve avec le Czar de Mofcovie; il falloir, pour faire la guerre, lever de nouvelles taxes, plus pefantes que les ordinaires : le vifir en repréfenta d'abord l'impoffibilité, rien ne devant être levé fur les fujets que ce que la loi & leur prophete avoient prefcrit. Le vifir, s'appercevant que fon avis déplaifoit à Achmet, ajouta hardiment, que fi ce qu'il difoit n'étoit pas au gré de fa hauteffe, elle n'avoit qu'à choisir un autre vifir, plus ftylé aux artifices de l'oppreffion, tels que ceux qu'on avoit vû peu de temps aupa

ravant.

Quelque grand que foit le pouvoir des mandarins qui gouvernent les provinces de la Chine, il ne fuffit pas pour les foutenir dans l'exercice de leur charge, à moins qu'ils ne fe comportent avec bienveillance & amour du bien public, enforte qu'ils foient regardés comme les peres auffi bien que les Gouverneurs du peuple. Cela les oblige de chercher à enrichir leurs provinces & à en occuper les habitans d'une maniere qui leur foit utile ils étendent comme cela leurs foins de tous les côtés & fur toute forte de gens. Une des occupations de ces grands mandarins eft auffi d'inftruire le peuple; ce qu'ils font avec beaucoup d'affiduité & de gravité, deux fois par mois: leurs difcours roulent fur les fujets les plus importans de la morale, fur tous les devoirs publics & particuliers, & cela dans un style clair & avec des raifonnemens à la portée des auditeurs, fans employer de terme fujet à l'ambiguité ou à la chicane, ou qui puiffe embarrasser la tête du pauvre peuple par des chimeres, des fubtilités, & un langage affecté.

On fuppofe que les mandarins, par ces fréquentes inftructions, forment l'ame & les mœurs du peuple, d'une maniere capable de prévenir les grands crimes; & s'il arrive qu'il s'en commette, le mandarin en eft refponfable; il eft pour le moins obligé à découvrir & à punir les criminels: il perd même quelquefois fa charge, lorfque ces crimes fe commettent frẻ

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quemment, par la feule raifon qu'ils font fréquens; car alors on fuppofe que cela vient de fon peu de foin à inftruire le peuple.

C'eft à de pareils réglemens que l'on attribue l'état floriffant des provinces de la Chine, royaume qui furpaffe toutes les nations de la terre en nombre d'habitans; comme leur gouvernement furpaffe tous les autres, à l'égard de la bonne politique, & par conféquent du bonheur des peuples; de forte qu'en comparaifon de l'antiquité & de la durée du gouvernement de la Chine, tous les autres Etats du monde femblent n'être que de trois jours. Difcours hiftoriques & politiques de THOMAS GORDON fur SALLUSTE.

GR

GRAIN, f. m.

LA

A culture, le commerce & la confervation des Grains font des objets qui intéreffent également l'économie domeftique & l'économie politique. Nous parlons ailleurs de la culture des divers fromentacés ou Grains par excellence; nous traiterons ici de leur confervation & de leur commerce.

S. I.

De la confervation des Grains.

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E grand nombre d'expériences anciennes & nouvelles, ne permettent pas de douter que l'on ne puiffe conferver pendant long-temps le froment & les autres Grains qui fervent principalement à la nourriture de l'homme. On lit dans l'Hiftoire naturelle de Pline, que des feves confervées dans une grotte, durerent dès le temps de Pirrhus jufqu'à la guerre que Pompée fit aux pirates. Le même écrivain affure fur la foi de Varron, que le froment enfermé avec certaines précautions, peut durer 50 ans; le mil 100; on a des exemples plus récens. L'auteur du Spectacle de la nature nous apprend que l'an 1707, on ouvrit dans la citadelle de Metz un magasin de bled qui y avoit été fait en 1573, & qu'on en fit du pain qui fe trouva très-bon. Il dit encore que M. l'abbé de Louvois faifant un voyage dans les frontieres de la Champagne, vit dans la citadelle de Sedan, un amas de bled qui y étoit depuis 110 ans. Tout cela n'eft pas encore fi frappant que ce qu'on trouve dans Lambecius, qu'on garde dans la bibliotheque impériale de Vienne, une boëte remplie de bled, qui en 1664 avoit déjà plus de 300 ans d'antiquité, & que des écrits procurés avec les formalités néceffaires pour en conftater l'authenticité, & attachés à la boëte, font foi de la vérité du fait.

Quoiqu'il fervit peu de conferver fi long-temps de grands amas de Grains, & que l'on n'ait jamais vu de difette d'une auffi longue durée, il eft cependant vrai qu'on auroit lieu de fe féliciter, fi l'on connoiffoit un moyen für & praticable, fans être trop difpendieux, pour conferver dix à douze ans de bon Grain, qu'on auroit mis en provifion dans le temps qu'il eft très-abondant & à bas prix, pour fubvenir aux mauvaifes récoltes qui, fans être communes ou fans durer fi long-temps, ne font rien moins qu'extraordinaires.

Pline que nous avons déjà cité, indique plufieurs moyens tendans à ce

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