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& elle n'a point à fe plaindre, lorsqu'on traite fes vaiffeaux comme ceux des ennemis.

Les nations neutres ont derniérement objecté, que le commerce qu'elles faifoient avec les colonies ennemies, étoit pour leur propre compte. Mais fi elles ne faifoient pas commerce avant la guerre, il eft évident que ce n'eft là qu'un pur prétexte : & il faudroit qu'une nation fut bien fimple, pour fouffrir qu'on mit paifiblement fous fes yeux les richeffes de fes ennemis à couvert à la faveur d'une pareille raison.

Tous ces principes font fi inconteftablement conformes au droit des Gens, à la faine raison, & à l'équité naturelle, qu'il faudroit être auffi aveugle par foi-même, que les marchands Hollandois le font par l'appât du gain, pour n'en pas fentir la vérité.

En général, les vrais principes du droit des Gens, exigent, qu'eu égard à la liberté, & à la fureté dont les nations neutres doivent jouir dans leurs commerces, on examine quel commerce & quelle navigation elles faifoient avant la guerre, & qu'on les laiffe libres de les continuer, de quelque nature qu'ils foient.

Si elles portoient habituellement des vivres & des munitions à la nation ennemie, avant la guerre, je ne crois pas que le vrai droit des Gens permette de les empêcher de continuer à le faire. Il eft vrai, que par là elles renforcent l'ennemi, & qu'elles le mettent en état de prolonger la guerre ; mais quelle maxime de la raison, ou du droit des Gens, peut nous mettre en droit de chercher notre avantage, au préjudice d'un tiers innocent, que la guerre ne regarde pas? Et quel eft le principe raisonnable, qui puiffe obliger une nation à difcontinuer fon commerce, pour une guerre qui s'éleve entre deux nations étrangeres; & à laquelle elle ne prend point de part.

Le vrai principe du droit des Gens eft, qu'on peut enlever les munitions & les vivres qu'on porte à l'ennemi, mais en les payant leur véritable valeur. Je fais que j'ai contre moi le droit des Gens que l'ufage a établi parmi nous, mais des nations raifonnables & policées ne doivent-elles pas changer ce qu'il y a de défectueux dans leur droit des Gens lorfqu'elles le reconnoiffent.

GENTOUX, OU INDOUX, Peuples qui habitent l'Inde ou l'Indoftan.

C'EST

EST par erreur qu'on a fait fignifier au mot Gentoux, les docteurs de la religion des Brames. Gent ou Gentoo veut dire un animal en général, & dans une acception plus refferrée, le genre-humain, les hommes. Dans la langue famskrete, & même dans le jargon moderne du Bengalè, cha

que

que cafte à fa dénomination particuliere, mais il n'y a point de terme générique qui comprenne toute la nation. Peut-être que les Portugais, à leur premiere arrivée dans l'Inde, entendant les naturels exprimer le genrehumain par ce mot fouvent répété, l'appliquerent aux Indoux eux-mêmes d'une maniere spéciale? Peut-être encore qu'ils trouverent un rapport marqué entre le mot Gentoo, & le mot gentil qui fignifie Païen.

Du code des Gentoux ou Indoux.

L'IMPORT

'IMPORTANCE du commerce de l'Inde, & les avantages que retire la Grande-Bretagne des pays que poffede la compagnie dans le Bengale, ayant excité l'attention du Parlement; il s'eft occupé de tout ce qui pouvoit mériter l'attachement des Indoux, ou donner de la ftabilité aux conquêtes Angloifes. Rien n'eft plus propre à remplir ces deux objets que la tolérance en matiere de religion, & la rénovation des anciens réglemens de l'Inde, qui n'attaquent point les loix ou l'intérêt de l'Angleterre.

C'eft à l'ufage conftant de cette grande maxime qu'on doit attribuer la plupart des fuccès des Romains; ce peuple fameux permettoit à fes fujets étrangers d'exercer leur religion & d'obéir à leurs propres loix; quelquefois même, par une politique encore plus adroite, il adoptoit une partie de la mythologie des nations vaincues, forfqu'elle étoit compatible avec fes propres fyftêmes.

La compagnie a voulu imiter un fi bel exemple, & en tirer un pareil fruit, en ordonnant une compilation des loix des Gentoux c'eft le feul ouvrage où l'on publie les véritables principes de la jurifprudence des Gentoux, fous les aufpices de leurs plus refpectables pundits (a): mais ce n'est pas fans peine que M. Haftings, gouverneur-général des établissemens Anglois dans l'Inde, eft parvenu à raffembler les plus favans des brames, & à les engager à rédiger ce code de bonne-foi & avec l'exactitude dont ils étoient capables. Du refte, il prouve qu'on a tort de croire en Europe que les Indoux n'ont d'autres loix écrites que celles qui ont rapport au cérémonial bizarre de leurs fuperftitions.

Les profeffeurs des loix contenues dans ce code, parlent encore la langue originale dans laquelle elles furent compofées : cette langue eft abfolument ignorée du peuple, qui a accordé à ces docteurs des biens & des privileges confidérables dans toutes les parties de l'Indoftan, & qui leur témoigne d'ailleurs un refpe&t qui approche de l'idolâtrie, en reconnoiffance de l'utilité que leurs études procurent au public. Pour compiler ce code, on a fait venir de tous les cantons du Bengale, les brames jurifconfultes, les plus habiles; ils ont tiré chaque sentence des différens originaux écrits en fams

(a) Brames jurifconfultes, Tome XX.

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kret, fans ajouter ou retrancher un feul mot de l'ancien texte; ces articles ainfi raffemblés, on les a traduits littéralement en Perfan, fous les yeux d'un des brames; & d'après cette verfion, on les a rendus en Anglois, en prenant des précautions extrêmes pour être fidele. Moins occupé de l'élégance que de l'exactitude, le traducteur a cru qu'il feroit plus excufable de préfenter au lecteur une interprétation trop littérale, qu'une paraphrase embellie; ainfi toute la difpofition du livre, la divifion particuliere des matieres, & les tournures de phrafe, appartiennent en entier aux brames. Le traducteur François a fuivi exactement la verfion Angloise.

Cette lecture pourra donner une idée précife des ufages & des mœurs des Indoux, qu'on a peints en Occident avec des couleurs infideles & d'une maniere défavantageufe. Si l'on veut établir au Bengale un nouveau fyftême d'administration & de jurifprudence, fi l'on veut fur-tout faire disparoître les abus, les monopoles, les concuffions tyranniques de tant d'efpeces que la compagnie & fes fuppôts y exercent prefqu'habituellement (*), fi l'on veut y adoucir & tempérer les loix de l'Angleterre, fuivant les préjugés particuliers des Indoux, ce livre facilitera ce grand projet. Quelques-uns des réglemens bizares & finguliers qu'on y trouve, font, peut-être, préférables à ceux qu'on voudroit mettre en leur place ils font liés à la religion du pays, & par conféquent très-révérés ; & ils tiennent en outre aux diftinctions du rang, facrées parmi les naturels une longue habitude les a perfuadés de l'équité de ces inftitutions; ils s'y foumettront toujours avec empreffement dès qu'on le leur permettra; & ils fouffriroient même avec peine qu'on voulût les en difpenfer.

Ce code eft remarquable à plufieurs égards; jamais l'administration d'aucun peuple n'ordonna un pareil travail dans des vues auffi nobles, & c'eft la premiere fois qu'on eft venu à bout de perfuader aux brames, de révéler leurs fecrets, & de facrifier une partie de leurs intérêts à l'utilité générale.

Les favans ont formé différentes conje&tures fur la mythologie des Gentoux ils fe font tous réunis à donner les fables extravagantes dont elle eft remplie, pour des fymboles fublimes de la morale la plus pure. Cette maniere de raifonner, quoique commune, n'eft pas jufte, parce qu'elle fuppofe que ce peuple ne croit pas entiérement à fes livres facrés ces livres nous paroiffent faux & chimériques, mais ils en refpectent le fens littéral comme la révélation immédiate du Tout-puiffant; & leurs préjugés accor dent aux bedas du Shafter la même confiance que nous accordons à la bible.

Le défir de rapprocher tous les cultes du nôtre, a enfanté ces allégories, & cette morale myftique & forcée qu'on a prétendu appercevoir dans les expreffions fimples & littérales de toutes les mythologies païennes. On de

(a) Voyez ci-devant l'article BENGALE.

vroit confidérer que l'établiffement d'une religion a été dans tous les pays, le premier pas qu'aient fait les peuples pour fortir de la barbarie, & former une fociété civile; que l'efprit humain, à cette époque où la raison commence à naître, n'a point acquis la facilité d'invention, & la profondeur de pensées néceffaires pour imaginer, arranger & perfectionner un fyftême fuivi d'allégories. Le vulgaire & les ignorans ont toujours pris dans un fens littéral la mythologie de leur nation; & il y a dans l'hiftoire de la civilisation de chaque peuple, un temps où les hommes du rang le plus élevé, font en ce point fur la même ligne que le vulgaire; alors ils n'ont pas plus d'envie, & ils ne font pas plus capables que la populace moderne, de créer des fubtilités myftérieuses.

Des hommes éclairés parmi nous, ont effayé fouvent fans fuccès, de former fur l'hiftoire de la création par Moyfe, des explications fymboliques : ces fyftêmes imaginaires ont difparu au moment où on les a publiés, & la contradiction de ces interprétations chimériques a donné plus de poids à l'interprétation littérale. La foi d'un Indoux (quelque abfurde qu'elle foit,) eft auffi implicite que celle du chrétien, & il croit auffi fermement la révélation qu'il fuppofe defcendue d'en-haut. Les miracles étonnans de Brahma, de Raom & de Kishen, font pour lui des faits incontestables; & le récit qu'on en a écrit lui paroît purement hiftorique.

Sans parler de cette partie de la mythologie des Indoux qu'ils n'ont pas révélée, on peut affirmer pofitivement, que la doctrine de la création, telle qu'elle eft expofée dans le difcours des brames, à la tête de ce code, eft donnée ici comme une matiere de fait qu'on doit prendre dans le fens le plus littéral, & comme un article fondamental de la croyance de tous les fideles Indoux; que les compilateurs de cet ouvrage, brames les plus diftingués dans le Bengale par leurs talens, l'entendoient ainfi d'un commun accord; & cela ne peut pas être autrement; ou bien le progrès des sciences, au lieu d'être lent & imperceptible, eft fubit & inftantané; les hommes, dans l'enfance des fociétés, deviennent donc tout-à-coup des théologiens & des philofophes, ou ils ne commencent donc à avoir une religion, que lorsque leur efprit, par le laps des fiecles, eft capable des fpéculations les plus abstraites.

Quand les mœurs d'un peuple fe poliffent, & que fes idées fe développent, on a lieu de préfumer qu'on effaie de révifer & de corriger fa croyance religieufe, & de l'adapter aux progrès que fait fa civilifation; que par la fuite, de prétendus philofophes tâcheront de miner fourdement la doctrine que leurs ancêtres ignorans recevoient avec conviction & avec refpect; & qu'en prenant la manie des allégories & des fymboles, on obfcurcira & défigurera ce texte, que la fimplicité de fon auteur avoit énoncé de la maniere la plus naturelle. Ces innovations font toujours cachées au commun des hommes; & ceux qui ont ofé déchirer publiquement le voile ont été punis de leur témérité.

On connoît très-bien maintenant le but & l'objet des myfteres d'Eleufine, mais on ne peut guere prétendre qu'ils commencerent à la même époque que les myfteres dont ils enfeignoient la fauffeté; il eft probable qu'ils prirent naiffance dans un temps plus éclairé, quand l'efprit des favans voulut percer l'obscurité de la fuperftition, & que la vanité dédaigna de croire à la lettre ces dogmes, que les préjugés populaires ne permettoient pas d'abjurer en public.

Quelques parties de la bible pourroient offrir des exemples qui appuieroient ces argumens: l'hiftoire du bouc émiffaire dans les loix de Moyse, eft de ce nombre; & elle n'eft pas très-différente d'un inftitution particuliere des Gentoux. L'Auteur infpiré, après avoir décrit les cérémonies préliminaires de ce facrifice, dit :

» Et Aaron placera fes mains fur la tête du bouc émiffaire, & il confef»fera toutes les iniquités des enfans d'Ifraël & tous leurs péchés; & il les » mettra fur la tête du bouc qui fera conduit dans le défert, & le bouc >> portera toutes ces iniquités dans une terre inhabitée. »

Quand cette cérémonie s'établit parmi les Juifs, ils étoient à peine fortis de la barbarie; avec des idées, des mœurs & des manieres groffieres, ils ne pouvoient comprendre des myfteres; & fans doute ils croyoient alors de bonne-foi que leurs crimes fe mettoient réellement fur la tête de la victime. Les fages des fiecles fuivans trouverent en cela un préjugé, & ils y virent un emblême myftérieux de la doctrine de l'abfolution. Sans doute on emploie quelquefois l'allégorie; mais je prétends qu'en général la religion, à fon origine, eft crue littéralement telle qu'on la profeffe.

Le code que nous allons analyfer, commence par un petit difcours préliminaire qu'ont écrit les brames eux-mêmes ils y expofent l'objet & l'utilité de cette compilation: ils parlent en hommes dépouillés de toute efpece de fuperftition & de préjugé; ils fe font élevés au-deffus des principes bas & intéreffés qu'en reproche à leur ordre; & ce petit morceau refpire le fentiment, la nobleffe & la bienfaisance. Malgré les avantages de la révélation, peu de chrétiens annonceroient avec un respect & une dignité plus convenables, les grands & fublimes deffeins de la providence, dans tous fes ouvrages, & montreroient une charité plus étendue envers tous les humains. C'eft un article de foi parmi les brames, que Dieu ne permettroit pas un fi grand nombre de religions, s'il n'avoit pas du plaifir à contempler cette variété. Voici le difcours préliminaire en entier.

» Les hommes éclairés & raifonnables qui, en recherchant la vérité, ont » balayé la pouffiere de malice qui rempliffoit leurs cœurs, favent que la » diverfité des religions & des croyances, fource de haine & de jalousie » pour les ignorans, eft une démonftration manifefte de la puiffance de » l'Etre fuprême; car puifqu'un peintre, en efquiffant une multitude de » figures, & en répandant fur des tableaux une grande variété de couleurs, » fe fait une réputation; puisqu'un jardinier qui plante différens arbustes,

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