Page images
PDF
EPUB

ne parle-t-il que parce qu'il a la faculté de

penser?

Cette difficulté ne tient qu'à un seul point, le défaut d'une exacle définition des mots dont on se sert dans une discussion de ce genre, et sans laquelle tout se termine

par de vaines contestations, sans aucun résultat qui puisse satisfaire l'esprit et la raison. Il semble qu'on reste alors comme devant un tableau confus dont on ne saurait deviner le sujet , parce qu'il n'a ni la pureté du trait ni la correction du dessin qui pourraient servir à l'expliquer.

Quoique cette question semble élever un doute contre une de ces maximes dont l'apparente vérité est devenue une habitude, et quelque oiseuse qu'elle puisse paraitre', il s'en faut bien toutefois

que

la solution en soit indifférente : car s'il est constant que l'homme ne pense que parce qu'il parle, ou parce qu'il a la faculté de parler, il s'ensuivrait que sa supériorité réelle sur tous les êtres organisés vivans, qui se déduit ordinairement de la nature de son ame, sortirait d'un fait positif au lieu d'être établie sur un raisonnement ou sur des données abstraites qui peuvent n'être pas sans contradictions; tandis qu'il ne peut y en avoir aucune pour une preuve de l'espèce de celle-ci (a). Bien plus, il s'ensuivrait encore une preuve incontestable de la spiritualité même de l'ame qu'on ne s'est point encore avisé de chercher dans le fait qui peut l'établir de la manière la plus positive. Si l'homme en effet ne pense que parce qu'il a la faculté de parler, et s'il est démontré que la matière ne saurait produire une pensée, il devient évident

que la faculté de parler ne peut appartenir qu'à l'être spirituel qui Seul peut penser, à l'ame de l'homme , lequel seul a la faculté de parler.

Mais il faut commencer par établir les principes qui peuvent conduire à cette conséquence.

(a) Il eût été fort à desirer que M. de Gerando, dans son ouvrage sur les signes de l'art de parler, eût examiué cette question avec le talent supérieur qu'il y a développé. Il ne se l'est pas même proposée ; sans doute parce que chacun envisage un objet sous des rapports différens, ou qu'il n'a pas aperçu l'intérêt que pouvait avoir cette discussion relativement à la conséquence que je crois qu'on en peut tirer.

[ocr errors]

L'homme a reçu du Créateur deux facultés très-distinctes.

La première est celle de recevoir des idées par l'impression que les objets extérieurs font sur ses sens : celle-là lui est commune avec les animaux auxquels on accorde une sorte d'intelligence.

La seconde , qui lui appartient exclusivement, est celle d'exprimer par des signes ou des sons articulés les idées qu'il a reçues, et, par ce moyen, de les comparer, de les généraliser ou de les abstraire, et d'en former des pensées et des raisonnemens. Ainsi, l'idée revêtue de la parole devient la pensée.

On voit déjà qu'en définissant très-clairement ces trois mots, idée , parole et pensée, on peut éviter tous les embarras d'une discussion. J'entends

par

idée toute impression reçue dans l'ame par le moyen des sens, soit extérieurement, soit intérieurement.

Par la parole, l'art d'exprimer les idées par des signes ou des sons articulés ét convenus. Ainsi, parler , c'est attacher un sens au mot convenu pour exprimer une idée.

J'entends par pensée le résultat d'une combinaison d'idées, faite par

le

de ces

moyen

[ocr errors]

mots; de sorte qu'une pensée ne peut jamais être que composée, tandis

que
l'idée

peut se considérer comme l'élément simple dont la pensée se forme.

Ces deux mois, idée et pensée, présentent donc ici un sens très-différent; et c'est pour avoir trop souvent confondu l'un avec l'autre, que Condillac, dans son Traité des sensations, et même dans son Essai sur l'origine des connaissances humaines semble se contredire et laisser son lecteur dans une obscurité qu'une plus grande précision eût fait disparaître. Bonnet lui-même, dans son Essai analytique et sa Psychologie , n'a pas assez observé la distinction que je viens de faire , et par cette raison, il paraît quelquefois peu d'accord avec luimême. Les termes , en métaphysique, sont comme les nombres en mathématiques : un nombre placé pour un autre ne donne jamais le même produit. Si les mots étaient bien définis , je suis persuadé que la conséquence tirée d'un raisonnement exact aurait une évidence équivalente au résultat d'un calcul arithmétique.

Locke sentait la nécessité de cette précision , et il a établi dans son Traité sur la

[ocr errors]

nature de l'entendement humain, une distinction qui peut répandre beaucoup de jour sur la question que nous croyons important d'examiner.

Cette distinction est celle qu'on doit nécessairement admettre entre les idées de choses et les idées de mots ou de définitions.

Nous n'avons que deux sortes d'idées, celles qui nous viennent des choses sensibles, et celles qui , paraissant ne point venir des sens, sont formées par des mots qu'on a définis, et auxquels on a attaché une signification.

Il n'y a point de difficulté sur les idées des choses; elles ne sont réellement

que

des sensations, telles que les idées du chaud, du froid, du doux, de l'amer, du rouge, du blanc, etc., et qui toutes ne sont que l'effet de l'impression des objets extérieurs et sensibles.

Il ne s'agit donc que d'examiner comment se forment les idées de mots, celle de Dieu , par exemple, comme toutes les autres qui lui ressemblent.

Cette idée n'a pu , sans doute, se former que par la considération des objets extérieurs, et comme le dernier résultat de plu

« PreviousContinue »