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<«< J'ai cru devoir imprimer cette pièce séparément comme souscripteur de cette grande et riche collection. J'espère que M. de Voltaire ne me saura pas mauvais gré d'avoir mis ce nouveau drame à portée d'être admiré par un plus grand nombre de lecteurs. >>

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96. Une différence de législation séparait jadis l'Irlande de l'Angleterre. Le premier acte anglais relatif au Copyright date de la reine Anne (8° année, 1710, ch. XIX); il ne s'occupait que des intérêts anglais et écossais; aussi l'Irlande se livrait-elle à une contrefaçon effrénée des livres anglais (1). Ce ne fut point le seul pays dont eurent à se plaindre les auteurs anglais; les Pays-Bas étaient là. Chose curieuse ! l'acte de la reine Anne ne renfermait aucune disposition destinée à défendre l'importation ou la vente de livres en langues grecque, latine ou étrangère, imprimés hors du royaume; aussi, à l'origine, la vente de ces produits se faisait publiquement; c'était pousser trop loin l'impudence. On commença par ordonner la confiscation des ouvrages contrefaits et une amende d'un penny par feuille. Cette répression était insuffisante. Une loi, sous Georges II, prohiba l'importation de tous livres imprimés en Angleterre dans les vingt dernières années; quiconque violait cette loi s'exposait à la confiscation des exemplaires, à une amende de 4 livres sterling et du double prix de tout exemplaire importé ou vendu. (Lowndes, page 39.)

Les Irlandais cessèrent d'importer en Angleterre, mais conti

(1) « Si les libraires d'Écosse et d'Irlande prétendent imprimer des livres qui appartiennent à des auteurs ou libraires d'Angleterre, c'est que ces trois États, quoique réunis sous un même chef, ne laissent pas de se considérer comme États distincts et séparés, et que, lors de leur réunion sous la reine Anne, ils se sont réservé des droits qui autorisent leurs prétentions (?); mais un livre contrefait en Écosse et en Irlande ne pénètre pas en Angleterre. (Requête au roi adressée à l'occasion des arrêts de 1777, signée : Cochu, avocat.) Ce document a le tort de mettre en notre espèce l'Irlande et l'Écosse sur une même ligne. Ce dernier pays était compris dans les prévisions du statut de la reine Anne. (Comp. article 6.)

nuèrent d'imprimer des contrefaçons des œuvres anglaises et de les vendre, soit chez eux, soit à l'étranger.

Richardson (1753), l'auteur et l'imprimeur de Clarisse Harlowe, Paméla, Grandisson, etc, nous donne de curieux détails sur cette contrefaçon irlandaise; il en parle dans les mêmes termes que, dans la première moitié de ce siècle, un Français aurait fait des éditions belges.

« C'est la coutume des libraires irlandais, dit-il, de rivaliser entre eux, à qui le premier s'emparera d'une réimpression anglaise, et heureux celui qui peut avoir un agent (1) en Angleterre, pour en recevoir l'ouvrage qu'on croit de bonne vente, aussitôt qu'il est imprimé ou prêt à être publié, les auteurs anglais ne leur ont jamais contesté cette singulière propriété, et les libraires irlandais regardent entre eux la priorité comme un titre suffisant, quoique, de temps en temps, comme les journaux de Dublin l'attestent, il se trouve quelque loup qui mange son semblable.

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«..... S'il n'y a pas de loi pour protéger l'éditeur et le priétaire de ce nouveau livre (Grandisson), on se résignera, mais avec l'espoir qu'on sentira la nécessité d'une loi qui assure aux auteurs le fruit de leurs labeurs. » (Avant-propos de Grandisson).

Les livres anglais furent dans la suite réimprimés à Leipzig (2)

(1) En février 1884, la reine Victoria a fait paraître un nouveau livre ; les journaux ont, à cette époque, annoncé que des libraires américains avaient expédié en Angleterre des correspondants; ceux-ci avaient, à leur tour, envoyé par le télégraphe les matières de ce livre lui-même. De cette façon, ces libraires espéraient devancer leurs confrères dans le vol. Triste privilège ! Il a fallu vingt-quatre heures pour télégraphier le volume ; on l'a imprimé au fur et à mesure de l'arrivée, et au bout de douze heures, le livre a été mis en vente. Sarah Barnum, de Marie Colombier, a été traduit et contrefait en Amérique dans les vingt-quatre heures de son apparition à Paris.

(2) Les éditeurs saxons au surplus ne distinguaient leurs victimes qu'au mérite de leurs œuvres. Aussi Lélius, mentionnant la conclusion entre la France et la Saxe, du traité de 1856, avait-il raison d'écrire : « Pour apprécier la valeur du traité du 19 mai, il ne faut pas perdre de vue que Leipzig, au temps des beaux jours de la contrefaçon, a été, avec Bruxelles, son principal foyer. »J. des Ec., t. XLVIII, p. 116.)

pour le marché allemand, à Paris, (1841) par deux éditeurs à qui leur proximité de l'Angleterre procurait des bénéfices considérables. Il se publiait déjà aux États-Unis des journaux gigantesques; pour eux la matière d'un volume in-8 était la ration d'un seul numéro. Cette dernière concurrence était la plus à redouter pour les libraires du pays voisin. Nous reviendrons bientôt, avec plus de détails, sur l'industrie américaine.

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97. En 1844, la Revue des deux Mondes, t. Ier p. 204, a publié sur notre question une étude d'Eugène Robin.

D'après cet écrivain, chaque pays avait alors son atelier de contrefaçons étrangères. Ainsi, en Italie, les œuvres des auteurs piémontais, lombards, romains, toscans, napolitains étaient protégées dans l'étendue de chacune des divisions politiques où elles avaient vu le jour; mais elles étaient réimprimées dans toute le reste de la péninsule. Cependant la plupart des États italiens avaient successivement adhéré à la convention conclue en 1840 entre la Sardaigne et l'Autriche (1).

L'Union entre ces divers petits États n'existait peut-être que vis-à-vis l'Autriche et non dans leurs relations entre eux. Leur situation aurait alors été la même que celle des différents cantons suisses, vis-à-vis la France, jusqu'au vote de la loi fédérale de 1883.

Tel n'était cependant pas l'avis de Lamartine; pour lui, cette convention prohibait, à tous les égards, la contrefaçon des œuvres de tout auteur appartenant à l'un ou à l'autre des États adhérents.

Voici, au surplus, le passage de son rapport auquel nous faisons allusion: « Quelle pouvait être la rémunération d'un auteur ou d'un libraire à Rome, à Florence, à Parme, quand

(1) L'article 27 de cette convention était ainsi conçu : « Les deux puissances contractantes invitent les autres gouvernements d'Italie et le canton du Tessin à adhérer à la présente convention. Ces derniers seront considérés comme parties contractantes par le seul fait de la manifestation de leur adhésion. »>

on pouvait le réimprimer sans fraude à Naples, à Turin, à Modane, à Milan? Il en était de même en Allemagne (1); les petits États ne pouvaient plus écrire : les grands le pouvaient encore; leur industrie, protégée d'abord par une plus grande masse de consommateurs nationaux, n'avait pas tardé à leur être dérobée. Les choses en sont là. Tout le monde se plaint, tout le monde réclame un droit international nécessaire à instituer pour tous. On a commencé de voisin à voisin. Les États d'Italie, à l'exception de Naples, ont fondé d'abord la perpétuité de la propriété littéraire en faveur des auteurs et de leurs héritiers, ils ont proclamé de plus l'internationalité de la propriété des livres. Le contrefacteur de l'ouvrage publié chez l'un de ces peuples sera poursuivi et puni chez tous. L'Allemagne est entrée dans la même voie. La contrefaçon intergermanique y est prohibée. » (Rapport du 13 mars 1841 à la Chambre des députés; OEuv. compl., édit. Furne, t. IV, p. 379.)

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98. La France avait le plus à souffrir de ce pillage; mais la Belgique surtout se montrait pleine de sollicitudes pour propagation des idées françaises. Elle spéculait sur tous les noms français qui retentissaient en Europe, sur l'autorité de nos jurisconsultes, de nos médecins, de nos savants, sur l'heureux élan de notre école historique, sur les fréquentes révolutions de nos goûts littéraires, et, avant tout, sur les séductions d'une langue si exacte, si franche et d'un éclat si pur, quand elle est bien maniée, que son étude est considérée partout comme un exercice des plus profitables à l'esprit.

Cette marque d'attention chez les étrangers, à l'égard des auteurs français, remontait loin dans le passé.

Tant qu'avait duré le régime de la monarchie absolue, on dut s'en féliciter. Dans un pays libre comme la Hollande, on

(1) Cet inconvénient résultant pour les auteurs italiens de cette multiplicité de souverainetés, était déjà signalé par Cochu dans la requête mentionnée ci-dessus. La situation de l'Allemagne à cette époque inspira de même à l'avocat français une observation analogue.

put ainsi mettre au jour des écrits que la censure royale aurait impitoyablement supprimés en France (1).

Il semble que ce grand levier de popularité européenne n'eût été préparé que pour fonctionner au profit de la gloire impériale de Voltaire; il en fit un usage incessant. Multipliés par la persécution, les écrits de l'école philosophique (2) paraissaient dans deux pays à la fois, imprimés sur des copies que l'auteur se laissait dérober et avait toujours la ressource de désavouer ensuite.

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99. La Hollande rendait ainsi service à l'intelligence proscrite, en lui offrant l'élément qu'il lui faut pour vivre : la publicité à l'ombre de la liberté; mais cette intervention des imprimeurs hollandais n'était pas toujours légitimée par l'acquiescement tacite des auteurs étrangers (3).

Citons, à titre de curiosité, le passage suivant tiré de la préface d'Atrée et Thyeste (14 mars 1707) : « Il y a près de trois ans que je refusais constamment mon Atrée et je ne l'aurais effectivement jamais donné, si on ne me l'eût fait voir imprimé en Hollande avec tant de fautes que les entrailles de père s'émurent. Je ne pus, sans pitié, le voir ainsi mutilé; les fautes d'un

(1) L'Association littéraire internationale choisit comme sujet de son premier concours: La Hollande et la Liberté de penser et d'écrire aux XVII et XVIIIe siècles. Il sera utile de consulter les trois mémoires couronnés. Ils ont été réunis en un seul volume. M. Louis Ulbach les a fait précéder d'une intéressante préface. Comp. aussi le rapport fait sur ce concours par M. Pagès, Congrès d'Amsterdam, 30 août 1880, Bull. ass. litt., 1re série, no 22, p. 11, — adde J. des Ec., t. CXLVI, p. 438, l'opinion de Diderot; - comp. art. 78 de l'ordonnance de Moulins (1566.) — Cet article établit la censuré royale en France.

(2) « L'opposition, le pamphlet, tout ce que le souverain ne privilégiait pas était obligé de s'imprimer dans un pays libre. La liberté de la presse, contre laquelle aucun pouvoir ne prévaudra, engendra la Hollande. Là, parurent le dictionnaire de Bayle, les œuvres de Rousseau, la moitié des œuvres de Mirabeau, les mémoires secrets, les œuvres mystiques des Jansénistes, les gazettes libres. » (H. DE BALZAC, Note sur la propriété littéraire.)

(3) Cette contrefaçon avait reçu son organisation: le même fait qu'en Irlande se produisit : selon la loi hollandaise, la priorité du délit constituait un droit pour le contrefacteur. Les Elzevir s'étaient ainsi attribué le monopole des contrefaçons françaises.

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