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ET LES CONGRÉGATIONS

PREMIÈRE PARTIE

EXPOSÉ HISTORIQUE

I

L'Ancien Régime et les Congrégations

Il n'y a pas lieu d'esquisser ici, même en abrégé, l'histoire des congrégations religieuses avant la Révolution française. Il suffira de rappeler, en quelques mots, quelle politique le gouvernement royal adopta et pratiqua envers elles à partir de 1762, c'est-à-dire à partir de l'expulsion des Jésuites.

Après cette expulsion, le clergé avait senti lui-même la nécessité de réformer les ordres religieux. Son assemblée de 1765-1766 décida de recourir au pape afin qu'il nommât, à cet effet, une commission de cardinaux et d'évêques. Mais le gouvernement royal préféra faire cette réforme lui-même. Un arrêt du Conseil du 24 mai 1766 rappela « qu'il appartient à l'autorité spirituelle d'exa

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miner et d'approuver les instituts religieux dans l'ordre de la religion, et qu'elle seule peut commuer les veux, en dispenser ou en relever dans le for intérieur; mais que la puissance temporelle a le droit de déclarer abusifs et non valablement émis les vœux qui n'auraient pas été formés suivant les règles canoniques et civiles, comme aussi d'admettre ou de ne pas admettre des ordres religieux, suivant qu'ils peuvent être utiles ou dangereux dans l'État, même d'exclure ceux qui s'y seraient établis contre lesdites règles, ou qui deviendraient nuisibles à la tranquillité publique ». Le 31 juillet 1766 fut établie, pour la réforme des ordres religieux, une grande Commission, dite des Réguliers, composée d'archevêques, d'évêques et de conseillers d'État, et qui fonctionna jusqu'en 1780.

Dės le mois de mars 1768 parut un édit portant réforme des ordres religieux. Il était désormais interdit de « s'engager par la profession monastique ou régulière » avant l'âge de vingt et un ans, à l'égard des hommes, et avant l'âge de dix-huit ans, à l'égard des filles. Défense était faite d'admettre à la profession aucuns étrangers non naturalisés, « comme aussi d'accorder une place monacale aux dits étrangers ». Il ne pouvait y avoir (à moins de lettres-patentes spéciales) de monastères d'hommes composés de moins de quinze religieux, si ces monastères n'étaient pas réunis en congrégations. Quand ces conditions ne seraient pas remplies, les maisons seraient évacuées, et l'on procéderait à des suppressions ou à des unions.

En conséquence, de 1768 à 1780, on supprima neuf ordres religieux, à savoir : Grammontins, Servites, Célestins, les religieux de l'ancien ordre de Saint-Benoit, ceux

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de Sainte-Croix de la Bretonnerie, de Sainte-Brigitte, de Saint-Ruf, de Saint-Antoine.

Les projets de réforme générale n'aboutirent pas. Mais il y eut un mouvement d'opinion,surtout contre les anciens ordres monastiques. On leur préférait les congrégations séculières, où l'on ne faisait pas de voeux perpétuels, qui se mêlaient au siècle, en acceptaient l'esprit, comme les congrégations enseignantes de l'Oratoire, de la Doctrine, des Frères des Écoles chrétiennes, ou comme les congrégations hospitalières et charitables, surtout celles des diverses Sæurs de Charité. Beaucoup de bons esprits, dans la société éclairée, avaient pour idéal un régime où il n'y aurait plus d'ordres monastiques à veux perpétuels,

à mais seulement des congrégations séculières, en partie laïques, comme celles dont les philosophes vantaient les cuvres d'enseignement ou de charité.

D'autre part, régulières ou séculières, toutes les congrégations étaient en pleine décadence. Depuis longtemps le recrutement en était difficile. L'édit qui éleva l'âge des veux à vingt et un ans pour les hommes et à dix-huit ans pour les femmes rendit ce recrutement encore plus difficile. Il faut se méfier des statistiques d'ancien régime, et quand quelques écrivains disent qu'en 1770 il y avait 26.674 religieux appartenant aux anciens ordres monastiques (1) et qu'en 1790 il n'y en avait plus que 16.236(2), ce sont des chiffres qu'il ne faut accepter que sous bénéfice d'inventaire. Moins sérieuse encore est une prétendue

(1) Abbé Delarc, l'Eglise de Paris pendant la Révolution française, t. I, p. 30.

(2) Ibid., p. 34, d'après un article de M. Ch. Gérin, dans la Revue des questions historiques, t. XVII, p. 88.

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statistique d'où il résulterait qu'il y avait en France, en 1789, environ 60.000 religieux et religieuses, non seulement réguliers, mais séculiers (1). Tout ce qu'on peut dire, c'est que, dans tous les rdres, dans toutes les congrégations, le personnel devenait de moins en moins nombreux. Il semblait que la vie monastique, même la vie congréganiste, allât en s'éteignant à vue d'ail. En tout cas, dans les préoccupations politiques et sociales des hommes de 1789, il n'y avait pas celle d'un

péril congréganiste », comme nous dirions.

Quant aux cahiers, ils ne sont guère d'accord sur les ordres monastiques. Le cahier de la noblesse de Montargis et quelques autres, en demandent la suppression totale. Un væu assez fréquent, c'est que les biens des congrégations soient affectés à des objets d'utilité publique, comme tous les biens d'Église en général. Ailleurs, on se borne à demander des suppressions partielles, des réunions. Beaucoup de Français se contenteraient de l'application effec tive de l'édit de mars 1768, et les cahiers ne sont parfois que la paraphrase du préambule de cet édit. En cette matière, comme en tant d'autres, l'idéal révolutionnaire, c'est de rendre possible la réalisation des volontés et des intentions du roi (2).

Pris individuellement, les religieux n'étaient pas impopulaires en 1789. Même les Jésuites avaient réussi à se

(1) Ce chiffre de 60.000 a été plusieurs fois produit à la tribune de la Chambre des députés, dans la récente discussion sur les congrégations (mars 1903).

(2) Sur les voeux des cahiers relatifs aux congrégations, si l'on n'a pas le temps de recourir aux cahiers mêmes, on pourra consulter Edme Champion, la France d'après les cahiers de 1789, p. 190.

faire passer pour d'intéressantes victimes du despotisme. Un d'eux, Cerutti, prêchait la Révolution dans des écrits hardis et éloquents, qu'on lisait avec enthousiasme. Quand la Bastille fut prise, c'est peut-être dans le couvent des Feuillants, c'est dans les maisons des Oratoriens qu'on organisa, à Paris, les réjouissances les plus éclatantes. Plusieurs réguliers siégèrent à la Constituante : l'un d'eux, le chartreux dom Gerle, fut si populaire comme « patriote », comme révolutionnaire, que David le plaça dans le célèbre trio de jureurs au premier plan de son tableau du Serment du Jeu de Paume, bien que ce chartreux fût absent de Versailles à cette époque et, député suppléant, n'ait été appelé à siéger que plus tard.

Alors, en 1789, le parti révolutionnaire comprenait des moines, aussi bien que des prêtres, la plus grande partie du proletariat ecclésiastique, une élite de l'aristocratie ecclésiastique, et nos mots : clericalisme, anticlericalisme, ne peuvent pas s'appliquer au début d'une révolution qui fut commencée par l'accord du clergé et du Tiers-État.

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La Constituante et les Congrégations régulières
Décret du 13 février 1790, qui les abolit

en principe

Dès le 8 août 1789, le marquis de La Coste émit à tribune de la Constituante l'idée de supprimer les congré.

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