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Ce fut en Amérique que prit naissance le duc de San-Carlos. Après avoir fait la guerre contre la France, en 1793, il fut nommé gouverneur du prince des Asturies, puis banni de la cour après l'affaire de l'Escurial. La reine Maria-Luisa disait que c'était le plus faux de tous les amis de son fils; mais sans nous arrêter légèrement à un témoignage aussi partial, il est constant que, pendant toute la durée de la faveur de Godoy, foin de montrer à l'égard du favori le même éloignement que le duc del Infantado, flatteur obséquieux, il fouilla dans sa généalogie pour y découvrir quelque branche de parenté qui pût le rapprocher de ce tout puissant personnage. Investi des fonctions de grand-intendant de la maison du roi, à la place du marquis de Mos, ce fut spécialement sur lui, de concert avec l'Infantado et Escoiquiz, que reposa le soin de diriger le vaisseau de l'état au milieu de l'orage passager qui venait de se former; mais, pilote inhabile et ignorant, il ne sut pas mieux que ses collègues le préserver des écueils.

Les premières mesures du pouvoir nouveau furent ou peu importantes, ou contraires à l'intérêt public, car alors déjà commençait le fatal système de renverser tout ce qui existait, par la seule raison que c'était l'oeuvre du gouvernement qui avait précédé. L'on abolissait la surintendance générale de police, créée l'année d'avant, et on laissait debout, active et resplendissante, l'horrible inquisition. L'on permettait la destruction du gibier dans les résidences royales et les forêts de la couronne, tandis qu'on interdisait la vente du septième des biens du clergé, accordée et autorisée deux ans auparavant par une bulle du pape mesure nécessaire et très-urgente dans un pays comme l'Espagne, gêné dans sa prospérité par les entraves résultant du défaut presque complet de circulation de la propriété territoriale; mesure qu'il cût fallu, nons le répétons, maintenir avec fermeté,

en prenant soin seulement que le produit de la vente fût affecté à des objets d'utilité générale. L'on supprima aussi un impôt sur le vin, dans la vue de soulager les contribuables, comme s'il était permis de négliger les vrais et solides intérêts de l'état, pour se laisser emporter à une popularité éphémère et mal entendue. Mais tous ces actes, qu'ils fussent ou non opportuns, fixèrent à peine l'attention de l'Espagne, tant les esprits étaient émus et troublés par les événemens multipliés qui survinrent et se succédèrent avec une effrayante rapidité.

Dans la matinée du 13 mars, le prince de la Paix avait été transféré d'Aranjuez à la forteresse de Villaviciosa, escorté par les gardes du corps aux ordres du marquis de Castelar, commandant des hallebardiers pour y être mis en jugement. L'on poursuivit aussi son frère Don Diego, l'ex-ministre Soler, Don Luis Viguri, ancien intendant de la Havane, le corregidor de Madrid, Don José Marquina, le trésorier-général, Don Antonio Noriega, le directeur de la caisse de consolidation, Don Miguel-Sixto Espinosa, Don Simon de Viegas, procureur-général du conseil, et le chanoine Don Pedro Estala, distingué comme homme de lettres. Pour beaucoup d'entre eux, le procès n'était fondé que sur le fait de leur liaison intime avec Don Manuel Godoy, et de leur absolu dévoûment à sa personne; ce délit, si c'en était un, pouvait également être imputé à tous les courtisans, et même à quelques-uns des personnages actuellement en dignité et en possession d'emplois éminens. En vertu d'un décret du roi, les biens du favori furent confisqués, quoique les lois du royaume alors en vigueur n'autorisassent que le séquestre et non la confiscation, cette dernière peine devant toujours être précédée d'un jugement et d'une sentence légale, sans excepter même les cas où l'accusation portait sur le

crime de lèse-majesté. Disons de plus, car la réprobation que méritait la désastreuse administration de Godoy n'excuserait pas l'injustice, disons l'injustice, disons que, dans un gouvernement comme celui de Charles IV, où il était reconnu que la volonté du souverain n'avait ni frein ni mesure, il était difficile de faire peser sur lui aucune accusation sérieuse, alors surtout que Ferdinand se présentait comme voulant suivre les mêmes erremens que son père. Le favori avait procédé dans le maniement des affaires publiques sous l'autorité du pouvoir indéfini de Charles IV, qui ne lui avait imposé ni règle, ni limites; et, loin que, depuis sa disgrâce, ce souverain eût désapprouvé sa conduite, il la défendit avec énergie; il ne cessa d'offrir à son ami tombé le secours puissant de ses sympathies et de sa protection. Position bien différente de celle de Don Alvaro de Luna, abandonné et condamné par le roi même à qui il devait son élévation. Don Manuel Godoy abrité derrière la volonté expresse et absolue du monarque, il n'y avait qu'une autre volonté oppressive et sans contrôle qui pût l'atteindre et le punir légalement parlant, cela était injuste, mais c'était, en même temps, le prix de sa tyrannie, et la conséquence forcée des principes qui l'avaient guidé lui-même au temps de sa faveur.

Les premiers jours du cérémonial et des réjouissances publiques passés, les regards se tournèrent vers les hôtes étrangers qui s'approchaient insensiblement de la capitale. La nouvelle cour, s'abandonnant à des rêves de bonheur, et songeant à réaliser le mariage si ardemment désiré de Ferdinand avec une princesse du sang impérial, se confondit en démonstrations d'amitié et de dévoùment envers l'empereur des Français et son beau-frère Murat, grand-duc de Berg. Le duc del Parque fut à la rencontre de ce dernier pour lui rendre hommage et veiller à son service.

Le duc de Médinaceli, le duc de Frias et le comte de Fernan-Nuñez partirent pour aller au-devant de Napoléon dans le même objet.

Nous avons déjà fait comprendre comment les troupes françaises s'avançaient vers Madrid. Le 15 mars, Murat était parti de Burgos, continuant ensuite sa marche par la route de Somosierra. La garde impériale était accompagnée d'une nombreuse artillerie et elle avait à sa suite le corps d'armée du maréchal Moncey, qui était remplacé par celui de Bessières dans les positions qu'il abandonnait. Dupont s'avançait également, en appuyant sur Guadarrama, avec toutes ses forces, à l'exception d'une division qu'il laissa à Valladolid pour observer les troupes espagnoles de Galice. Murat était particulièrement chargé de se rendre maître de la chaîne de montagnes qui divise les deux Castilles, avant qu'elle ne fût occupée par Solano ou par tout autre; il devait également intercepter les courriers, et il avait d'autres instructions secrètes, dont l'exécution n'eut pas lieu à cause de l'excessive complaisance de la nouvelle cour.

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Murat, plein d'inquiétude et de méfiance par les événemens d'Aranjuez, ne voulut pas différer plus long-temps l'occupation de Madrid, et le 23 il entra dans la capitale, faisant marcher en avant, pour exciter l'admiration, la cavalerie de la garde impériale et l'élite de son armée, et se pavanant lui-même au milieu d'un brillant cortége d'aides-de-camp et d'officiers d'état-major. L'infanterie ne répondait pas à la magnificence de ce premier coup d'œil, car elle était en général composée de conscrits et de recrues. La population de Madrid, bien que peu rassurée sur les intentions des Français, n'en était pourtant pas alarmée au point de ne pas leur faire un accueil affectueux; aussi, de toutes parts, leur offrit-on des rafraîchissemens, des collations. Ce qui contribuait d'ailleurs

à éloigner la méfiance, c'est qu'on était encore sous l'impression des changemens graves et inattendus qui venaient de s'opérer à Aranjuez. Tous les esprits en étaient préoccupés; on ne songeait qu'à les raconter et à les répéter mille et mille fois. Chacun était avide de voir de ses propres yeux et de contempler de près le nouveau roi sur qui reposaient de si flatteuses et de si vastes espérances, dans lesquelles on se complaisait d'autant plus qu'elles étaient déjà un soulagement aux douleurs qu'avait laissées dans toutes les åmes la désastreuse désorganisation du gouvernement

antérieur.

Ferdinand, cédant à l'impatience publique, fixa au 24 mars son entrée à Madrid. Cette nouvelle seule produisit un contentement indicible: dès la veille, un grand concours d'habitans sortirent de la ville pour se ranger sur son passage et l'y attendre toute la nuit, et toutes les populations environnantes suivirent cet exemple avec la même ardeur et le même empressement. Ce fut au milieu d'un si nouveau et si imposant cortége, que le prince arriva aux Délices, d'où il fit son entrée à Madrid par la porte d'Atocha, à cheval, en suivant le cours du Prado, la rue d'Alcala et la GrandeRue jusqu'au palais. Derrière lui venaient en voiture les infans, Don Carlos et Don Antonio. Témoin de ce jour de plaisir et d'allégresse, il nous fut plus aisé de le sentir qu'il ne serait aujourd'hui d'en donner une idée exacte et complète. Le roi Ferdinand mit plusieurs heures pour se rendre d'Atocha au palais. Environné d'une faible escorte, pressé et embrassé à chaque pas par un immense concours de peuple, il ralentissait sa marche; les manteaux se déployaient devant lui pour être foulés par son cheval, les mouchoirs s'agitaient aux balcons, et les acclamations, les vivats, sortant de toutes les bouches, résonnaient dans les airs, se répétant dans les carrefours, dans les

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